‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 67 sur 166 · POMPEE — MAISON DE PANSA · texte numérisé non relu

POMPEE — MAISON DE PANSA

[Vue de la Boulangerie.)

La ville de Pompéï ne fut jamais le théâtre d'aucun de ces grands événements politiques qui semblent avoir seuls le droit de vivre dans la mémoire des hommes ; aussi, serait-elle aujourd'hui presque ignorée sans la terrible catastrophe dont elle fut la victime. Mais le souvenir de son désastre , sa singulière destinée , les monuments précieux que depuis tant de siècles elle conserve comme en dépôt pour l'instruction de notre âge, répandent désormais un si vif intérêt sur son nom , qu'il n'est aucun détail de son histoire qui puisse nous être indifférent.

Pompéï était située dans la Campanie , au fond du golfe appelé le Cratère , formé par le cap de Misène et l'Athéneum ou promontoire de Minerve. Elle était assise au bord de la mer, dont elle est aujourd'hui éloignée ; mais en fouillant , on a retrouvé dans plusieurs endroits des coquilles et le sable du rivage ; d'ailleurs, on ne peut douter, d'après ce que dit Strabon, qu'elle n'ait été un port comme Herculanum et Stabia ; de toutes les villes de la côte ,' elle était pourtant la seule qui eût l'avantage d'être placée à l'embouchure d'un petit fleuve navigable qui servait au transport des marchandises dans l'intérieur du pays. Ce fleuve était le Sarnus , aujourd'hui simple ruisseau, qui, sous le nom de Sarno, coule assez loin de son ancien lit, et va se jeter dans la mer, du côté de Stabia ; il passait alors le long de la ville. Pline dit , en parlant de Pompéï , qu'on y traverse le Sarnus. Cette ville, d'après sa position et les renseignements que donnent les découvertes actuelles , ne devait avoir que trois voies principales; elle était bâtie sur une élévation isolée , formée par la lave , et qu'on peut même regarder comme une ancienne bouche de volcan , semblable à plusieurs autres que l'on voit au pied du Vésuve, car ce pays a été bouleversé par les feux souterrains antérieurement à toutes les époques connues.

Ainsi donc, assise sur un vaste rocher, au bord d'une mer célèbre par la beauté de ses rivages, à l'entrée d'une plaine fertile, dans le voisinage d'un fleuve navigable, Pompéï offrait à la fois une position militaire, une place de commerce et un lieu de délices ; aussi , ses environs , jusqu'au sommet du Vésuve, étaient couverts d'habitations et de maisons de plaisance. La côte, jusqu'à Naplcs, était tellement ornée de villages, de jardins et d'édifices que le rivage du golfe offrait l'image d'une seule ville, et le concours prodigieux d'étrangers qui fréquentaient ces lieux, devait, en y répandant un mouvement continuel, donner de la

vie à ce tableau , et lui prêter de nouveaux charmes. Mais si les avantages que Pompéï retirait de sa position étaient grands, ils étaient achetés au prix d'un fléau commun à toutes les villes de cette côte , et qui afflige encore de temps à autre les cités modernes qui les ont remplacées. Ce sont les fréquents tremblements de terre. Sénèque nous a conservé le souvenir de l'un d'eux qui précéda de seize années la grande éruption ; il eut lieu le 16 février de l'an 63; il renversa une grande partie de la ville de Pompéï , et il endommagea considérablement celle d'IIerculanum ; un troupeau de six cents moutons fut étouffé, et plusieurs personnes perdirent la raison . L'année suivante, il en survint un autre. Ces secousses , présages ordinaires d'une éruption prochaine, durent se répéter de loin en loin, jusqu'au 23 août 79, jour auquel arriva la première éruption connue du Vésuve. Pline, le jeune, qui en fut témoin, et presque victime, en a laissé une description dans deux lettres à Tacite, dont nous transcrivons les passages suivants :

« Mon oncle (Pline l'ancien) était à Misène , où il commandait la flotte. Le vingt-troisième jour d'août, environ trois heures après midi , ma mère l'avertit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaire. Après avoir été quelque temps couché au soleil, selon sa coutume, mon oncle se lève et monte en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce prodige. Il était difficile de discerner de loin de quelle montagne ce nuage sortait ; l'événement a découvert depuis que c'était du Vésuve. Sa figure approchait de celle d'un arbre, et d'un pin plus que d'aucun autre , car , après s'être élevé fort haut , en forme de tronc, il étendait des espèces de branches. Je m'imagine qu'un vent souterrain le poussait d'abord avec impétuosité et le soutenait; mais, soit que l'impression diminuât peu à peu, soit que le nuage fût affaissé par son propre poids, on le voyait se dilater et se répandre. Il paraissait tantôt blanc , tantôt noirâtre, et tantôt de diverses couleurs , selon qu'il était plus chargé de cendre ou de terre. Ce prodige surprit mon oncle, qui était très savant , et il le crut digne d'être examiné de plus près. Il donna l'ordre d'appareiller sa frégate légère, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux étudier, et par hasard il m'avait lui-même donné quelque chose à écrire. Il sortait de chez lui, ses tablettes à la main, lorsque les troupes de la flotte qui était à llétina, effrayées parla grandeur du danger (car ce bourg est précisément au pied du Vésuve , et on ne pouvait se sauver que par la mer), vinrent le conjurer de vouloir bien les garantir d'un si affreux péril. Mon oncle ne changea pas de dessein, et poursuivit avec un courage héroïque ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par simple curiosité. Il fait venir des galères, et part dans le dessein de voir quels secours on pouvait donner non-seulement à Rétina, mais à tous les autres bourgs de cette côte.

« Il se presse d'arriver à l'endroit d'où tout le monde prend la fuite et où le péril semblait plus grand ; mais, avec une telle liberté d'esprit qu'à mesure qu'il apercevait quelque figure étrange dans ce prodige, il faisait ses observations et les dictait. Déjà sur ses vaisseaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude à mesure qu'ils approchaient. Déjà tombaient autour d'eux des pierres calcinées et des cailloux brûlés ou pulvérisés par la violence du feu. Déjà la mer

semblait refluer , et le rivage devenir inaccessible par des morceaux entiers de montagnes dont il était couvert, lorsque, après s'être arrêté quelques moments , incertain s'il retournerait , il dit à son pilote qui lui conseillait de gagner la pleine mer : « La fortune favorise le courage ; tournons du côté de Pomponianus. » Pomponianus était à Stabia, en un 'endroit séparé par un petit golfe que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui se courbent. Là , à la vue du péril qui était encore éloigné , mais qui s'approchait toujours , il avait retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux, et n'attendait pour s'éloigner, qu'un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même vent avait été très favorable , l'aborde , le trouve tout tremblant, l'embrasse, le rassure, l'encourage, et,

pour dissiper par sa sécurité la crainte de son ami, il se fait porter au bain.

« Cependant on voyait luire de plusieurs endroits du mont Vésuve de grandes flammes et des embrasements dont les ténèbres augmentaient l'éclat. Mon oncle, pour rassurer ceux qui l'accompagnaient, leur disait que ce qu'ils voyaient brûler, c'était des villages que les paysans alarmés avaient abandonnés, et qui étaient demeurés sans secours. Ensuite , il se coucha et dormit d'un profond sommeil. La cour par où l'on entrait dans son appartement, commençait à se remplir si fort de cendre, que pour peu qu'il eût resté plus long-temps, il ne lui aurait plus été libre de sortir. On l'éveille, et il va rejoindre Pomponianus, ainsi que les autres qui avaient veillé. Tous délibèrent s'ils se

Maison de Pansa a Pompât

renfermeront dans la maison, ou s'ils tiendront la campagne ; car les maisons étaient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de terre, que l'on aurait dit qu'elles étaient arrachées de leurs fondements , et jetées tantôtjd'un côté, tantôt de l'autre, puis remises à leur place. Hors de la ville, la chute des pierres était à craindre , quoiqu'elles fussent légères et desséchées par le feu. Ils sortent donc, et se couvrent la tète d'oreillers attachés avec des mouchoirs ; ce fut toute la précaution qu'ils prirent. Le jour recommençait ailleurs ; mais où ils se trouvaient continuait la plus sombre et la plus affreuse nuit, qui n'était un peu dissipée que par la lueur d'un grand nombre de flambeaux. On trouva bon de s'approcher du rivage et d'examiner de près ce que la mer permettait de tenter; mais elle était encore très agitée par un vent contraire. Là, mon oncle ayant demandé de l'eau, et bu deux fois, se coucha sur un drap qu'il fit étendre. Soudain, des

flammes qui parurent plus grandes et une odeur de soufre qui annonçait leur approche , mirent tout le monde en fuite. Il se lève appuyé par deux valets, et dans le moment il tombe mort. Je m'imagine qu'une fumée trop épaisse le suffoqua, d'autant plus aisément qu'il avait la poitrine faible. Lorsqu'on commença à revoir la lumière, ce qui n'arriva que trois jours après, on retrouva au même endroit son corps entier, et dans la position plutôt d'un homme qui repose que d'un homme qui est mort...»

Ici Pline interrompt son récit qu'il reprend dans une autre lettre , à la prière de Tacite : « Après que mon oncle fut parti, je continuai l'étude qui m'avait empêché de le suivre. Pendant plusieurs jours un tremblement de terre s'était fait sentir, et nous avait d'autant moins étonnés, que les bourgades et même les villes de la Campanie y sont sujettes. Il redoubla pendant cette nuit avec tant de violence, qu'on eût dit que

tout était, non pas agité, mais renversé. Ma mère entra brusquement dans ma chambre ; il était sept heures du matin, et il ne paraissait encore qu'une lumière faible comme une espèce de crépuscule. Alors les bâtiments furent ébranlés avec de si fortes secousses,qu'il n'y eut plus de sûreté à demeurer dans la ville. Nous nous en éloignons , le peuple épouvanté nous suit en foule. A peine sortis de la ville , nous nous arrêtons , et là, nouveaux prodiges, nouvelles frayeurs. Les voitures que nous avions emmenées avec nous, étaient à chaque instant si agitées, qu'on ne pouvait, môme en les appuyant avec de grosses pierres, les arrêter en aucune place. La mer semblait se renverser sur elle-même, et être comme chassée du rivage par l'ébranlement de la terre. Le rivage, en effet, était devenu plus spacieux, et se trouvait couvert de différents poissons demeurés à sec sur le sable. Une nuée noire et horrible , crevée par des feux qui s'élançaient en serpentant , s'ouvrait et laissait échapper de longues fusées semblables à des éclairs. Presque aussitôt la nue tombe à terre, et nous fait perdre de vue le promontoire de Misène. La cendre commençait à tomber sur nous , quoiqu'en petite quantité ; on eût cru être dans une chambre où toutes les lumières auraient été éteintes. Vous eussiez entendu les plaintes des femmes, les gémissements des enfants, les cris des hommes ; ils ne se reconnaissaient qu'à la voix ; plusieurs imploraient le secours des dieux : plusieurs croyaient qu'il n'y en avait plus , et comptaient que cette nuit était la dernière , et la nuit éternelle dans laquelle le monde devait être enseveli. Il parut une lueur qui nous annonçait, non le retour du jour, mais l'approche du feu qui nous menaçait ; il s'arrêta pourtant loin de nous. L'obscurité revient , et la pluie de cendre recommence plus forte et plus épaisse ; nous étions réduits à nous lever de minute en minute pour secouer nos habits. Enfin cette épaisse et noire vapeur se dissipa peu-à-peu , et se perdit tout-à-fait comme un nuage; bientôt après parut le jour, et le soleil même , jaunâtre pourtant , et tel qu'il a coutume de luire dans une éclipse. »

D'après la description de ce terrible événement, tel qu'il se manifesta à Stabia et à Micène, villes comparativement éloignées du foyer de cette calamité, qu'on juge de la situation où durent se trouver les infortunés habitants de Pompéï et d'Herculanum qui en étaient si voisins ! Les feux souterrains du volcan, dans leur effort pour s'ouvrir un passage , firent sauter le sommet de la montagne , qui roula en lave brûlante jusqu'à la mer, ou qui fut dispersé en éclats pierreux, en poussière et en cendre si subtile que les vents la portèrent jusqu'en Egypte. La ville de Pompéï ne fut point détruite par des torrents de lave , mais elle fut ensevelie, à quinze ou vingt pieds de profondeur sous un amas de cendre et de pierres ponces qui tombèrent en ondées successives , comme le prouvent les différentes couches dont elle est recouverte. Si elles étaient tombées en masse, le dernier des habitants aurait péri, tandis qu'on voit, par le petit nombre des squelettes qui ont été retrouvés sous les ruines, que presque tous eurent le temps de se sauver. Cette pluie de matières volcaniques fut lancée dans un état liquide ; elle n'excéda nulle part la hauteur du premier étage, et cependant les étages supérieurs dont on rencontre des vestiges dans les escaliers, ont disparu de

la plupart des édifices : soit que le poids des pierres et de la cendre accumulée sur les toits et sur les terrasses ait entraîné la chute des parties supérieures, soit que tout ce qui s'élevait au-dessus du rez-dechaussée ait été détruit par le temps. On a cru remarquer à différents signes, qu'après la destruction de la ville , plusieurs des habitants qui avaient survécu , vinrent fouiller dans leurs anciennes demeures , pour en retirer leurs effets les plus précieux. Ces tentatives ne durent avoir que peu de succès. Les ruines de Pompéï furent enlin abandonnées, et pendant plusieurs siècles, il ne resta pas même un vestige qui pût faire soupçonner au voyageur la place où cette ville avait existé. Herculanum, enseveli à soixante pieds de profondeur, disparut comme Pompéï, pour être retrouvé de la même manière, et à peu près vers le même temps.

Plus de seize cents ans s'étaient écoulés , avant qu'on s'avisât de faire aucune recherche sur les villes englouties durant la grande irruption de 79. A la fin du dix-septième siècle, des ouvriers creusant un puits sur l'emplacement d'Herculanum, découvrirent quelques statues et des morceaux de marbre ; mais ce n'est qu'en 1736 qu'on fit de véritables recherches, et que le nom de la ville fut bien constaté. Les premières fouilles de Pompéï commencèrent en 1755 , après qu'un laboureur eut rencontré, en remuant la terre, une statue de bronze. Depuis cette époque, les travaux ont été suivis avec une grande activité. Les deux théâtres, le temple d'Isis, celui d'Esculape et le temple grec , la vaste porte extérieure et quelques tombeaux étaient déjà découverts , lorsque les Français occupèrent le royaume de Naples. C'est par leurs soins que furent déblayés la plus grande partie de la rue des Tombeaux, le Forum et la Basilique ; ils commencèrent aussi le dégagement de l'Amphithéâtre et celui des murailles qui forment l'enceinte de la ville. Au milieu de la rue des Tombeaux, on a retrouvé le squelette d'un vieillard qui fut étouffé sans doute par la pluie de cendre au moment où il fuyait, emportant son petit trésor soigneusement enveloppé dans une étoffe de lin ; cette enveloppe est demeurée intacte ; elle contenait quatre cent dix médailles que l'on eût dit frappées de la veiile. Le malheureux, que la mort arrêta ainsi dans sa fuite, s'est trouvé dans les cendres à dix pieds au-dessus du sol de la rue, ce qui prouve l'abondance et la rapidité de cette pluie de cendre qui avait déjà enseveli la ville sous une couche aussi épaisse, au moment où il faisait des efforts pour se sauver. Dans un petit monument qui touche à la porte d'Herculanum , en dehors de la ville , on a retiré le corps d'une sentinelle dont la main tenait encore une lance, et qui avait mieux aimé mourir à son poste que de le quitter. Ce fait mérite d'être ajouté à tous ceux qui caractérisent la rigueur de la discipline romaine.

Environnée de tous côtés par des rues, la maison de Pansa formait ce que les anciens appelaient une île. Il paraît cependant qu'elle n'était pas occupée par un seul personnage , ou du moins, si Pansa ( comme on peut l'inférer de l'inscription placée sur un des jambages de la porte d'entrée) en était le propriétaire, il avait, outre des boutiques, mis en location diverses parties qui n'ont aucune communication avec l'intérieur. Au-dessus des pilastres corinthiens qui décoraient la porte , existe une corniche très saillante ;

cette décoration , avec plus ou moins de richesse, se trouve à presque toutes les entrées des maisons de Pompéï. Nous publions une vue de la Boulangerie de la maison de Pansa ; les moulins sur le premier plan sont en pierre volcanique noire, grossièrement piquée; la partie supérieure, évidée en cône des deux côtés , était mobile et tournait sur la partie ,fixe. Ce mouvement s'exécutait au moyen d'un levier qu'on passait dans les entailles pratiquées sur le côté, et qu'on assujettissait avec une cheville. Le grain se versait par le haut ; la farine et le son reçus dans le bas , probablement dans une toile disposée à cet effet , étaient ensuite blutés par des machines analogues à celles dont nous nous servons, mais qui ont été entièrement détruites. Le four , construit en briques , est disposé comme ceux de nos boulaugeries.

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