‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 68 sur 166 · LE SPHEX DES SABLES · texte numérisé non relu

LE SPHEX DES SABLES

J'ai connu un homme assez malheureux pour être blasé sur tout ; il avait de la fortune, mais elle ne lui servait à rien, car il manquait de désirs. Il avaitvoulu faire du bien ; l'ingratitude des hommes avait desséché la bienfaisance dans son cœur ; la musique ne vibrait plus qu'à son oreille ; les arts , la peinture ne parlaient plus qu'à ses yeux. Il ne croyait ni à la littérature, ni à l'histoire, encore moins à la science. Enfin, il n'avait que trente ans, et déjà une femme jolie et aimable n'était plus pour lui que la femelle de l'animal bimane qu'on appelle un homme. Edouard, tel était le nom de ce malheureux, vint me voir dans ma maisonnette de Wissoux. — Mon cher ami , me dit-il , Vest une visite d'adieu que je vous fais ; je vous quitte ce soir, et demain je n'existerai plus.

Je connaissais parfaitement son caractère , et je savais, de plus, qu'Edouard n'avait foi en aucune religion ; je me donnai donc bien de garde d'attaquer sa résolution par des raisonnements ; et néanmoins je ne voulais pas l'abandonner à sa fatale folie.

Nous étions au mois de juin , et la matinée était superbe. — Mon ami, lui dis-je, puisque je vous vois pour la dernière fois, il faut que vous m'accordiez une grâce ; me la promettez-vous ? — Tout ce que vous voudrez , hors de vivre jusqu'après demain. — D'accord. — Toute la grâce que je vous demande consiste à lire avec moi une page du grand livre de la nature , livre que vous n'avez jamais consulté. — Où est ce livre ? — Venez.

Je le pris par la main , et je le conduisis dans mon jardin, où nous nous assîmes sur un banc de pierre, en face d'une allée sablée. Il y avait à peine une mii nute que nous étions là , lorsqu'un insecte élégant, aux vives couleurs et au corsage fluet, vint voltiger autour de nous. Je le montrai à Edouard. Voyez, lui dis-je , c'est un insecte de l'ordre des hyménoptères, parce qu'il a quatre ailes nues , membraneuses et transparentes, il appartient à la famille des fouisseurs, et au genre des sphex. Vous reconnaîtrez son genre à ces caractères : premier segment du corselet en forme d'arc, rétréci en avant , en forme d'article ou de nœud ; pieds postérieurs une fois au moins aussi longs que la tête et le tronc pris ensemble ; pédicule de l'abdomen très long ; mandibules dentées ; mâchoire et lèvres fort longues , fléchies en-dessous. Quant à son espèce , c'est le sphex des sables (sphex

sabvlota, Làtr.), et il se distingue de ses congénères par ceci : Il est noir; son abdomen a le premier anneau noir, le 6econd (la base exceptée) et le troisième fauves ; les autres sont d'un noir-bleuâtre. Le devant de sa tête est couvert d'un duvet soyeux et argenté dans les mâles, qui ont en outre une ligne noire le long des second et troisième anneaux de l'abdomen.

— Que m'importe tout cela, me dit Edouard. Croyez-vous qu'une prétendue science de descriptions , de mots et de synonymie , puisse intéresser un homme raisonnable ? — Vous avez raison , répondisje, et nous gardâmes le silence.

Pendant ce temps-là, le sphex paraissait dans une grande agitation. Il allait et venait avec agilité , comme s'il eût cherché quelque chose sur le sable, et toujours en faisant vibrer ses antennes avec une vivacité qui donne à ces animaux une physionomie particulière et très remarquable. Enfin , après avoir cherché long-temps une place convenable , il s'arrêta entre deux fraisiers, dans un endroit où la surface de la terre, battue par la pluie, était unie et plombée. Alors, avec ses petites pattes, il se mit à creuser avec une activité et un empressement qui annonçaient l'exécution d'un important projet. Bientôt il eut fait un trou rond, large de deux lignes et demie, assez profond pour y enfoncer la tète et la moitié antérieure du corps. Jusque-là, il s'était contenté de disséminer autour de lui la terre qu'il retirait du trou, en la lançant à cinq ou six pouces de distance avec ses pattes de derrière ; mais lorsqu'il eut creusé à un pouce environ de profondeur , cette terre s'amoncela autour du trou , parce qu'il ne pouvait plus l'atteindre avec ses pattes ; il changea de manœuvre. De temps à autre il sortait de son terrier ; il croisait et entrelaçait ses quatre pattes antérieures de manière à en former comme une sorte de hotte ou de panier qu'il chargeait de terre avec ses mandibules, puis il prenait son vol et s'élevait à deux ou trois pieds du sol, en s'éloignant ; tout-à-coup il ouvrait les pattes, lançait et dispersait la terre au loin, puis revenait prendre une nouvelle charge qu'il allait jeter dans un autre endroit, mais toujours assez loin du trou. Quelquefois il se trouvait une petite pierre trop lourde pour qu'il pût l'emporter en volant, alors nouveau Sisiphe, il la roulait avec effort en la poussant du front et des pattes jusqu'à ce qu'elle fût au moins à trois ou quatre pieds du terrier ; arrivé là, il la cachait dans une touffe d'herbe ou sous la feuille d'un fraisier, puis, après s'être reposé un instant, il se remettait au travail avec une nouvelle ardeur.

Edouard, qui était sorti de sa sombre méditation pour regarder la petite manœuvre de l'insecte , me

demanda, mais avec distraction : — Que fait-il? Il

prépare, lui répondis-je , une habitation pour ses en-, fants, et il disperse au loin les matériaux, dont l'amas le dénoncerait à ses ennemis.

Quand le sphex eut achevé son trou, c'est-à-dire quand il eut poussé sa mine à trois pouces de profondeur, il s'envola et alla se poser à trois pas de là. Nous le vîmes se glisser sous une feuille de chou, puis, profitant d'une petite pente du terrain , en sortir en traînant après lui une grosse chenille à peau nue, qu'il avait préalablement tuée avec son aiguillon. Il s'agissait pour lui de traverser avec ce cadavre, beaucoup plus gros que lui , l'allée sablée qui formait un

peu le dos d'âne. Tantôt il poussait la chenille devant lui, tantôt il la traînait en marchant à reculons ; mais on voyait que la charge était lourde, car vingt fois il fut obligé de s'arrêter pour se reposer. Enfin, il parvint jusqu'au bas du dos d'âne; mais là, comme la montée; était assez raide, tous ses elïbrts devinrent impuissants, et nous crûmes un instant que , harassé de fatigue, il allait renoncer au travail et abandonner sa proie. Il n'en fut rien. Cependant il étendit le cada- j vre, il se mit à cheval dessus, puis, se haussant sur ses deux pattes postérieures et sur les deux antérieures, il passa les pattes du milieu sous le corps do la chenille qu'il embrassa, le haussa sous sa poitrine, puis se mit à marcher à quatre pattes en portant son fardeau qui se balançait sous lui absolument comme ces lourdes pièces de bois que l'on suspend avec des chaînes sous des essieux pour les transporter.

Grâce à cette méthode, il parvint au terrier et y enfonça la chenille avec beaucoup d'adresse. Comme il resta quelque temps sans reparaître , Edouard me dit encore : — Que fait-il? — Il dépose ses œufs sur le corps de la chenille, et lorsqu'ils écloront, ses petits y trouveront la nourriture qui convient à leur enfance. — C'est singulier, dit Edouard avec un ton de voix m'annonçant qu'il s'intéressait à cette petite scène.

Au bout d'un instant, le sphex sortit et se mita chercher aux environs. Il trouva une petite pierre qu'il apporta et qu'il posa sur le trou pour en boucher l'ouverture , mais comme il vit qu'elle était un peu trop grande pour s'y ajuster avec précision, il la jeta au loin et en chercha une autre. Celle-ci se trouva trop petite ; une troisième , une quatrième ne s'ajustaient pas mieux , et il les rejetait l'une après l'autre.

Enfin, il en trouva une qui s'adaptait parfaitement à l'ouverture ; il l'y plaça définitivement, puis il sema çà et là quelques petits morceaux de terre, et dos grains de sable, de manière à imiter les accidents d'un terrain qui n'aurait pas été remué, et il parvint si bien par ce moyen, à masquer sou travail aux yeux, qu'une heure après, quand nous revînmes à la même place, il nous fut impossible de retrouver lo trou.

— J'ignorais, dit Edouard, qu'un si petit animal pût avoir autant d'intelligence. Un géomètre, ou un architecte n'eût pas mieux fait.

— Les ichneumons, insectes de la mémo famille que ce sphex , ont plus d'intelligence que lui , car ils savent l'anatomie en naissant. Us déposent leurs œufs dans le corps des chenilles, et les enfoncent au moyen d'une tarière qu'ils ont au bout de l'abdomen. Les œufs éclosent, et les larves se nourrissent de la substance de l'insecte, qui ne périt pas parce qu'elles savent très bien reconnaître les parties qui ne sont pas essentielles à sa vie , et qu'elles ne touchent pas aux autres. Quand elles ont pris tout leur accroissement, elles mangent sans scrupules ces parties, tuent ainsi la chenille, lui déchirent la peau pour en sortir, et s'enterrent pour se chrysalider. Vous, Edouard, pourriez-vous me dire qui a pu apprendre l'anatomie à ces larves naissantes?

Edouard, au lieu de me répondre, me fit, pendant quatre jours qu'il resta chez moi, une foule de questions sur les mœurs admirables des insectes; puis il partit pour Paris. Un mois après, il m'écrivit pour m'annoncer qu'il était membre do la société entomologique , et qu'il travaillait beaucoup pour se rendre digne de ce titre. Un autre mois après, il m'écrivit encore pour m'inviter à sa noce. Boitakd.

!.f S;ihcx de- :: ibles.

Page 1