TUNNEL OU PONT SOUS LA TAMISE
On ne saurait assez s'extasier sur les prodiges de l'industrie et du commerce anglais. Ce que l'industrie crée de plus extraordinaire , ce ne sont pas ses produits , tout admirables qu'ils soient ; ce sont ses moyens, c'est la simplicité et la puissance de ses procédés ; ce sont ces mécaniques si ingénieuses, on pourrait dire si intelligentes, auxquelles on transmet toute l'adresse que la Providence a placée dans les doigts de l'homme , toute la force qu'elle a déposéo dans ses muscles, sans rien de cette mauvaise volonté, de ce faux jugement, qui se mêlent toujours à l'emploi de ses facultés , et le rendent imparfait; ce sont cette réunion de capitaux, cette aggrégation de talents , cette tendance vers un même but d'intérêts qui composent une puissance inconnue dans les sociétés anciennes, et à laquelle rien ne résiste dans les sociétés modernes. En Angleterre, tout est le résultat de l'esprit d'association , depuis la route qui conduit au plus petit hameau, jusqu'aux docks qui reçoivent les vaisseaux de toutes les mers , depuis l'éclairage des rues jusqu'à la construction des villes.
Le commerce anglais, dans son état actuel, estime des plus étonnantes merveilles d'une civilisation parvenue au point le plus élevé qu'elle puisse atteindre. Ses établissements de terre et de mer , l'importance et l'activité de ses transactions , le nombre de bras qu'il entretient, le mouvement qu'il imprime aux capitaux, les découvertes qu'il amène, ses résultats enfin , sous quelque rapport qu'on les considère, se placent au-dessus de tout ce qui a jamais existé dans ce genre ; et lors même qu'il sera ramené à des proportions moins gigantesques, son souvenir restera dans la mémoire des nations, et ses efforts, ses succès seront rangés parmi les leviers les plus puissants qui aient jamais servi à faire révolution dans les idées et la position matérielle de la société. L'activité du commerce de Londres est, comme on sait, véritablement merveilleuse ; c'est pour en faciliter les transactions entre deux vastes quartiers, Rotherhite et Wapping, que l'entreprise du tunnel a été projetée. Les travaux du tunnel sont d'une nature extraordinaire ; ils ont pour objet la réunion des deux rives de la Tamise , au moyen d'un double passage voûté , pratiqué sous le fleuve [voy. la pi. 1). Un ingénieur français, M. Brunel, a conçu et osé tenter cette entreprise ; et , grâce à un génie ardent, fécond en ressources, et supérieur aux obstacles qu'il rencontrait à chaque pas qu'il faisait à travers un sol dont il lui était impossible de deviner la capricieuse variété, il est parvenu à exécuter plus de la moitié de son hardi projet. L'achèvement en eût été depuis long-temps complet, si les actionnaires, découragés, ne s'étaient refusés à l'avance des fonds nécessaires. Les travaux ont été repris en 1837 ; l'art , non moins que l'intérêt des commerçants de Londres , réclame la continuation active de cette immense entreprise, dans laquelle les difficultés les plus grandes sont surmontées, et dont le succès ne peut être mis en doute.
Le tunnel, ce pont d'invention nouvelle, consistera en deux arches construites en briques ; et , afin que les voitures n'éprouvent aucun embarras dans le trajet qu'elles auront à parcourir, celles qui iront du
midi au nord passeront d'un côté, et celles venant du nord prendront l'autre. Les deux passages seront pavés et garnis sur les côtés d'une chaussée réservée aux piétons. Dans l'espace qui les sépare, de petites arches serviront de lien de communication , et permettront aux personnes de traverser d'un chemin à l'autre. Le double passage souterrain sera, dans toute sa longueur , éclairé par le gaz , au moyen de lanternes placées dans chacune des petites arches {voy. la pi. 5). On rendra faciles les abords du tunnel , au moyen de chemins de descente pratiqués circulairemcnt, et s'inclinant par degrés presque insensibles, puisque l'inclinaison ne sera que de quatre pieds sur cent. L'un de ces chemins de descente, de moindre dimension , sera destiné aux piétons ; l'autre , plus large , servira aux voitures.
C'est en 1799 qu'il fut , pour la première fois , question d'ouvrir un passage sous le fleuve, à Gravesend ; ce projet fut abandonné, et en 1804, on commença à en exécuter un autre qui avait pour but la traversée souterraine de Rotherhite à Limehouse ; déjà on était parvenu à construire une petite galerie horizontale de mille pieds de longueur, lorsque arriva une irruption du fleuve ; la continuation des travaux fut reconnue impraticable. En 1823, M. Brunel développa son plan ; on apprécia les avantages que le nouvel ingénieur présentait, les garanties qu'il paraissait offrir, les facilités qu'il devait rencontrer , et l'heureux choix de la position qu'il indiquait, car c'était peut-être le seul endroit , entre le pont de Londres et Greenwich, où un passage de cette nature pouvait être tenté , sans nuire à quelques-uns des établissements commerciaux situés sur les deux rives de la Tamise.
Tandis qu'on faisait des démarches auprès du parlement pour être autorisé à recueillir les fonds nécessaires, le comité des souscripteurs désigna des agents chargés de sonder le lit du fleuve sur trois lignes parallèles. Dans leur rapport du 4 avril 1824, il est déclaré qu'on a trouvé partout une couche épaisse d'argile bleue, d'une ténacité suffisante pour répondre de la solidité d'une construction. Dès lors, M. Brunel agrandit les dimensions de son premier plan. Il fit confectionner sur la surface même du sol , et sur vingt-quatre pilotis, une tour en briques de cinquante pieds de diamètre, ayant quarante-deux pieds de hauteur et trois d'épaisseur. Au-dessus de cette tour, il établit une machine à vapeur pour l'épuisement des eaux et le déblaiement des terres ; ensuite on descendit la vaste tour, qui, par le seul effet de son propre poids , put passer au travers d'un lit de sable mouvant. Après avoir surmonté bien des obstacles résultant de la mobilité incessante du lit de la rivière, la tour pénétra à une profondeur de soixante-cinq pieds ; alors on en forma une autre de vingt-cinij pieds seulement de diamètre, pour être placée au fond de la première et servir de puisard ; mais à quatre-vingts pieds de profondeur , le terrain se défonça subitement, et refoula une quantité immense d'eau et de sable ; ce débordement qui eut un aspect épouvantable, fut néanmoins arrêté, et le puisard solidement établi.
La tour et le puisard complètement terminés, on commença l'excavation des galeries sur une échelle de trente-huit pieds de largeur et de vingt-six pieds six
pouces do hauteur, présentant un espace de huit cent cinquante pieds carrés. C'est par le moypn d'un appareil ingénieux, désigné sous le nom de bouclier, que cette excavation a été faite, et que la maçonnerie a été construite telle qu'on la voit, ayant une double arcade avec chaussées et trottoirs , déjà posés audelà du milieu du fleuve. Le bouclier se compose de douze grands châssis, appuyés l'un contre l'autre, comme autant do livres sur une tablette ; chacun do ces châssis a vingt-deux pieds de haut, et environ trois pieds de largeur ; ils sont divisés dans leur hauteur en trois compartiments ou étages , offrant ainsi trente-six cases ou cellules pour les ouvriers, particulièrement pour les mineurs qui découpent le terrain en avant d'eux, en môme temps qu'ils en préviennent l'éboulement avec de petites planches fortement assujetties contre le sol. Derrièreeux, dos maçons bâtissent aussitôt le mur de revêtement [voy. les pi. 2, 3 et ty. Le bouclier fut placé dans sa première position au fond de la tour, le 1er janvier 1826, et la construction do la double galerie fut commencée sous un lit d'argile; le 25 du même mois, cette couche protectrice parut se rompre tout-à-coup, laissant le bouclier exposé à une infiltration considérable, provenant d'un lit de gravier. Cependant le 11 mars, le bouclier fut descendu sous un autre lit d'argile, et la maçonnerie poussée avec une telle vigueur, que le 30 avril 1827, c'est-à-dire en seize mois et demi, cinq cent cinquante pieds de terrain avaient été déblayés, et les galeries immédiatement construites. Le mois suivant, une terrible irruption de la rivière eut lieu ; à peine surmontée, un second envahissement des eaux, plus formidable que le premier:, donna des craintes sur l'heureux achèvement de cette grande entreprise. L'eau et le sable épuisés, après des efforts inouïs , il fut possible de rentrer dans le tunnel ; on trouva qu'il n'avait nullement souffert, ce qui démontra l'efficacité des moyens employés par M. Brunel, et contribua à inspirer la plus haute confiance.
Nous donnons aujourd'hui cinq dessins du tunnel , recueillis à Londres même ; ils représentent :
N° 1. La section transversale du lit de la Tamise et la coupe du tunnel, montrant l'étendue de la construction déjà exécutée jusqu'à sept cent cinquante pieds, depuis la tour fondée à Rotherhite vers Wapping, présentant une succession d'arches qui séparent les deux galeries. On peut ainsi juger de ce qui reste à faire pour l'achèvement de ce merveilleux travail.
N° 2. Les ouvriers, mineurs et maçons, travaillant dans le bouclier, dont nous avons parlé ci-dessus.
N° 3. Coupe transversale du tunnel , servant à démontrer l'épaisseur et les dimensions de la maçonnerie, complètement construite en briques, liées par un ciment que l'humidité fait durcir.
N° h. Un des châssis , faisant connaître la forme et la position des petites planches. d'étai, posées de front et en avant de chaque châssis, et fortement maintenues en place par de petites vis de pression. Le nombre de petites planches dépasse cinq cents, et celui des vis mille. On ôte une ou deux petites planches à la fois, lorsqu'il faut creuser le terrain, et on les replace avant d'en retirer d'autres ; le tout forme un panneau solidement appuyé contre le sol.
N° 5. Vue de la galerie de l'ouest, telle qu'elle se trouve maintenant.