PESTE DE MARSEILLE
A l'extrémité du royaume de Franco , Marseille , en 1720, s'élevait riche de son commerce; son enceinte , aux murs noirs , prenait au fort Saint-Jean , œuvre de Louis XIV, passait par l'esplanade de la Touretto, soutenue par trois tours romaines, antique, comme le siège de Marseille par César. A l'angle do ces murailles se montrait l'église de la Major, baignée par les flots de la mer ; la Major, construite sur les ruines du temple de Diane Syriaque, divinité des Phocéens. De là, les murailles se rattachaient à la porte de la Joliette (du nom de Jules César) ; elles liaient leur enceinte de pierre à la tour de Sainte-Paule , noble souvenir pour les femmes marseillaises qui défendirent héroïquement leur cité. La (porte d'Aix ensuite protégeait quelques aqueducs municipaux du moyen-âge; l'enceinte s'étendait jusqu'à la porte des Fainéants , où les vieux bourgeois marseillais venaient s'étendre sous quelques arbres , débris de la Pinède de Bernard-du-Bois. A droite , la porte d'Aubagne , qui avoisinait l'Arsenal ; les murs tourelles suivaient la rue Sainte pour se lier à l'abbaye Saint-Victor, lieu vénérable et fortifié , avec ses belles et noires tours carrées du septième et du huitième siècle , ses meurtrières et ses mangonneaux , ses portes de fer et ses souterrains qui rappelaient les temps primitifs du christianisme. Dans cette enceinte , était le port à ferà-cheval, merveilleusement abrité jusqu'à la Cannébière, vieux marais assaini par l'activité des Marseillais. Au dehors de la cité, mille maisons d'habitation comme à Athènes et à Lacédémone pour respirer l'air balsamique du genêt et du thym ; des hameaux parsemés sur tout le territoire ; les Aygalades, beau vallon d'eau et d'ombrage dans une terre presque africaine ; Sainte-Marthe, protectrice do l'amour.
Dans l'ordre des dignités, écrit M. Capefigue l'évêché tenait le premier rang; il était alors aux mains de Henri-François do Castelmoron de Belsunce, d'une famille noble du Périgord ; élevé par les jésuites, il avait conservé l'esprit d'ordre et d'obéissance qui caractérisait cette puissante agrégation. M. de Belsunce était un esprit 'religieux , hautement préoccupé de l'immense mission de l'épiscopat et de cette admirable loi chrétienne qui commande le dévouement et l'abnégation pour tout ce qui souffre. L'évêque de Marseille, avec son autorité ecclésiastique, dirigeait tous les ordres religieux, les minimes, les jésuites, les oratoriens, milices saintes qui devaient rendre tant de service dans la catastrophe. Le gouverneur Viguier , première dignité municipale de la ville, était Alphonse de Fortia de Pilles, gouverneur presque héréditaire des îles, du château d'If Jet et de Marseille, brave famille de gentilshommes, originaire des races d'Aragon réfugiées en Provence. Les principaux conseillers avaient nom : Estelle , Moustier , Audimar et Dieudé ; parmi les intendants de la santé, on comptait Rose et Rolland, dignes négociants qui avaient visité les rivages levantins; tous deux connaissaient les affreux ravages de la peste.
Par une belle journée de mai (le 25) , date néfaste dans les annales de Marseille, la cloche de la consigne sonna l'arrivée d'un navire ; il portait le nom de Grand -Saint- Antoine , capitaine Chataud ; il était
parti de Seyde le 31 janvier ; son voyage s'était fait par échelle ; à Cagliari, il avait été repoussé à coups de canon; le gouverneur napolitain, dans un de ces rêves de sang qui pèsent sur l'imagination ardente, avait vu la peste dévorant la Sardaigne ; ordre fut donné de tirer sur les navires qui approcheraient de la côte. Le Saint-Antoine vint alors à sa destination qui était Marseille ; le capitaine était parti avant que la peste régnât en Syrie ; mais le journal du bord annonçait que deux hommes étaient morts pendant la traversée ; étaient-ils infectés de peste? avaient-ils succombé à une affection ordinaire , à une fièvre de fatigue et de route 1 C'est à cette dernière opinion que s'étaient arrêtés les chirurgiens du bord. Un troisième matelot mourut le jour même de l'arrivée, et le médecin du lazaret déclara qu'il n'y avait pas soupçon de maladie contagieuse. Quelques jours après, le chirurgien qui avait soigné le matelot mourut subitement ; d'autres accidents se manifestèrent. Au milieu des incertitudes publiques, une déclaration jeta la terreur parmi les échevins ; un des chirurgiens de la ville vint déclarer qu'il avait traité à la place du Linche un marin qui était mort avec tous les symptômes de la peste orientale. La place du Linche était située près du Lazaret, vieille place qui avait emprunté son
nom à un des échevins du temps de la Ligue ; les traditions de Marseille disaient que c'était à la place du Linche que les sorciers , masques et diablotins célébraient leur sabbat à minuit, et c'était aussi à cette place du Linche que commençait l'horrible contagion ! Le lendemain la sœur du marin succomba ; les échevins ordonnèrent que la maison serait entourée et séquestrée.
On était alors au 15 juillet , à cette époque de soleil ardent qui brûle les arides rochers de la Provence; la Méditerranée était limpide comme un lac ; ses eaux étaient faiblement ondulées par l'écume blanche qui vient mourir près du sable brillant de mille cailloux et de ces jolis coquillages , beaux colliers des femmes de Sicile qui s'endorment en chantant, la tète appuyée sur les cratères de l'Etna. Les premières craintes des magistrats de Marseille s'étaient calmées ; on n'avait constaté aucun nouve accident de peste, déjà même on adressait quelques reproches aux âmes pusillanimes qui avaient jeté la terreur dans la ville , et empêché par ce moyen les transactions commerciales. Dans la nuit du 25 au 2G juillet, après une journée étouffante, un orage épouvantable éclata, avec ce terrible mélange d'ouragan, de foudre , de pluie , de 'grêle , et ce vaste ébranle-
N. 3. Maçonnerie des deux galeries du tunnel.
ment des eaux qui semble tour-à-tour ouvrir et fermer les abîmes de la création. Le lendemain , dès l'aurore , des valets de ville haletants , des médecins de service, accoururent à l'Hôtel-de-Ville déclarer que , dans la rue de l'Échelle , ruelle comme perdue dans la vieille Marseille de Jules César , douze personnes avaient été vivement saisies par tous les symptômes de la peste. Le conseil municipal ne laisse point ébruiter cette triste nouvelle ; il ordonne qu'on cerne la rue , les cadavres sont enlevés pendant la nuit ; le digne échevin, M. Moustier, va sur les lieux, fait visiter les malades. Il n'y a presque plus de doute, la peste est à Marseille ; on recherche, on visite ; elle paraît se concentrer dans la rue de l'Échelle. Hélas, cette barrière est bientôt franchie, de nombreux malades se déclarent dans la plupart des quartiers de la ville ; le soleil du 26 juillet éclaire une fatale journée !
L'organisation de Marseille, puissante et riche cité, n'admettait presque pas d'impôts ; les habitants étaient exemptés de toute redevance, et les droits au profit de la ville étaient si minimes, qu'il se trouvait juste onze oenta livres dans la caisse municipale ; ne
fallait-il pas pourvoir aux horribles nécessités de la situation ? Comme toutes les villes franches et commerciales , Marseille servait d'abri à une multitude de mendiants qui se réfugiaient sous ses privilèges ; ses corporations de portefaix, de métiers étaient parfaitement organisées ; mais, dès la première nouvelle de la peste, le travail avait cessé. Lieu d'entrepôt et de commerce, Marseille n'avait pas de réserve ; elle était sûre toujours d'avoir à sa disposition les farines de Barbarie, les blés de la Sicile , toutes les denrées d'Espagne, du levant et de l'Amérique. Mais lorsque le drapeau noir, symbole d'une cité en contagion, fut arboré sur la tour du fort Saint-Jean , les arrivages au port diminuèrent ; on fuyait cette cité en proie à la peste dévorante. Déjà les villes se barricadaient; Aix, l'égoïste ennemi de Marseille, fermait ses lourdes portes ; Arles repoussait les fugitifs , tandis que les riches habitants de la ville se répandaient dans ces bastides qui ornaient le territoire, comme les villa de Toscane avec leurs vignes chargées de grappes d'or suspendues à l'olivier.
L'administration municipale se montrait admirable d'ordre et de prudence ; elle avait employé, mais
sans y ajouter une foi absolue , le remùde qu'indiquait le médecin Sicard. Par la soirée brûlante du 1" août, Marseille parut subitement illuminée de mille feux qui élevaient leurs flammes pour purifier l'air ; on aurait dit l'incendie rougeâtre d'un bois de pins, dans une nuit sombre. Tous les habitants étaient allés quérir sur la montagne des fagots de bois, les grands arbres avaient retenti sous les coups de haclie de la multitude ; on avait tout jeté au feu afin de chasser les miasmes; le peuple, ivre d'espérance, entourait ces feux par des rondes bruyantes. Le 3 août, le réveil fut terrible ; les malades s'accrurent, et le conseil municipal se vit forcé à des mesures plus efficaces ; des corps-de-garde furent posés dans les rues les plus fortement envahies par l'invasion ; toutes les compagnies bourgeoises de la ville devaient avoir cinquante hommes sous les armes ; les chirurgiens étaient mis aux gages du conseil,; on empruntait cinq cent mille francs remboursables après la contagion ; on nommait des commissaires dans les quartiers , à l'effet de distribuer des aumônes et des secours. Parmi ces commissaires se trouva le brave chevalier Rose , dont le nom se mêla au souvenir de tous les sacrilices pour la cité.
Cependant la contagion augmentait ses ravages. Le 16 août, jour de la fête de saint Roch, plus de sept cents personnes trouvent la mort, et les malades s'accroissent à ce point, que l'hôpital établi par le chevalier Rose, dans la Rive-Neuve, devient insuffisant. Les pestiférés sont déjà épars dans la ville, quelques-uns sont transportés sur le seuil des maisons ; Marseille a cet aspect sombre des contagions affreuses ; on y voit partout des physionomies pâles et maladives, des yeux ternes et égarés. Si vous avez quelquefois parcouru la cité qu'un grand lléau envahit, vous avez dû y respirer un air lourd, une atmosphère épaisse et brûlante. Soit que les vents souillent comme dans l'Écriture, et retentissent comme la trompette de l'apocalypse, soit que des nuages de deuil s'ammoncèlent et se condensent pour l'orage , vous lisez au front de chacun le cruel danger qui menace un peuple ; l'ange noir jette son voile de feu sur la cité, et dans sa course rapide , il lance des flèches de mort contre la ville maudite. Telle était alors Marseille. Voyez ce port, naguère si florissant, vous trouvez les galères à l'écart, et barricadées comme dans une forteresse ; un petit nombre de navires se maintenaient à une distance assez éloignée du rivage pour n'en recevoir aucune communication. Dans les deux citadelles de Saint-Jean et de Saint-Nicolas , les soldats avaient dressé les ponts-levis de fer ; des malades au milieu des rues, sur toutes les portes , couchés souvent contre les bornes ; des tentes élevées à la plaine St-Michel,àLaTourette. Sur le Cours même, la promenade municipale des habitants, on apercevait déjà des cadavres au coin des belles fontaines, bassins de marbre de la Grèce, sous les arbres où gazouillent le vieux moineau et la eigale comme sur l'olivier d'Athènes.
La peste parvint à son dernier degré de ravage à la fin d'août ; les registres des paroisses ne pouvaient plus contenir le nom des morts qui se multipliaient en tous les quartiers ; il n'y avait plus ni les secours, ni l'abri des hospices, ni ces hommes à la figure hâve destinés à l'ensevelissement des pestiférés ; on les nommait corbeaux dans les vieux usages de la ville, pour
exprimer leur lugubre emploi. Ce fut alors que sous le pieux évoque de Belsuncc, les corps religieux s'offrirent pour le service des malades, la sépulture des cadavres et la distribution des secours avec le dévouement que la catastrophe pouvait exiger. En tète , se trouvaient les capucins , corporation humble , ordre mendiant, confrérie dévouée à toutes les misères ; c'étaient des hommes couverts de bure , la tête rasée sous un chaperon grossier, comme les serfs du moyenâge. Leurs statuts leur imposaient de vivre d'aumônes, de se consacrer aux services pénibles comme de vigoureux athlètes. Les capucins portaient secours aux incendies, et quand le lugubre tocsin se faisait entendre , ils accouraient sur le lieu du désastre ; les jeunes hommes étaient dressés aux exercices du corps ; fallait-il parcourir les poutres enflammées , jeter de l'eau sur ces flammes pétillantes, les pauvres capucins étaient là. Les carmes s'adonnaient à la médecine pour soigner gratuitement le peuple ; car ils étaient peuple ; ils inventaient des eaux merveilleuses ; les meilleurs chirurgiens sortaient des carmes. Les gentilshommes musqués se moquaient du peu de soin que ces religieux prenaientd'eux-mêmcs, deleur airsimple, de leurs formes athlétiques; mais que voulez-vous1? Les capucins ne pouvaient se pommader à côté du lit des malades ; ils ne pouvaient mettre des mouches quand ils ensevelissaient les morts dans une épidémie, et leurs robes de bure ne pouvaient se transformer en soyeuses étoffes , quand ils parcouraient les maisons incendiées et les campagnes inondées par les débordements. Les capucins étaient les religieux de la multitude ; ils sortaient du peuple et le servaient. Les capucins se dévouèrent dans cette terrible catastrophe de Marseille, et l'on n'en compta que trois qui échappèrent à l'horrible fléau.
Au milieu de ce dévouement charitable de tous les monastères à Marseille, un seul ferma ses portes pour se préserver du fléau. A l'extrémité de la rue Sainte, construite sur les débris des tombes funéraires des premiers chrétiens, s'élevait la vieille abbaye de Saint- Victor ; ses murailles dataient de l'époque sarrazine ; elles étaient hautes, crénelées ; on ne pénétrait dans l'intérieur du monastère qu'en traversant une double porte sur laquelle se trouvait sculptée l'image de saint Victor , le brave centurion romain, perçant d'outre en outre un dragon de sa longue lance. Tous les religieux de cette antique abbaye étaientnés de noble race; ils appartenaient à des lignées de gentilshommes depuis dix générations , d'après preuves authentiques. Quand un fils de race n'avait pas de cœur pour le métier des armes, on le faisait comte de Saint- Victor, et celui qui n'avait pas revêtu l'armure des chevaliers, prenait le camail et la croix de l'ordre. Il y avait donc bien des lâches derrière ces murailles, à l'abri de ces créneaux 1 Tandis que le vénérable évêque de Marseille parcourait la ville, portant des secours aux nécessiteux , les comtes de Saint -Victor, qui n'étaient pas de sa juridiction, fermèrent leurs portes à tous les accents du désespoir; ils étaient dans une forteresse plus imprenable que les citadelles de Saint-Jean et de Saint-Nicolas. Aussi, quand le fléau eut cessé, Marseille garda longtemps mémoire de la lâcheté des comtes de Saint- Victor.
Le deuil continuait à couvrir la ville d'un crêpe
funèbre ; le 31 août fut le jour terrible où la mortalité frappa dans sa plus affreuse intensité ; elle dura jusqu'au 30 septembre ; c'étaient des milliers de morts par jour. Dirons-nous le spectacle hideux qu'offrait l'esplanade de La Tourette sous les feux brûlants d'une température du tropique? Le sol était couvert de corps à plusieurs pieds sur terre , et comme ils étaient là depuis plusieurs jours, ils semblaient se mouvoir aux rayons du soleil. Marseille était ainsi menacée d'une réaction de la mort contre la vie ; du sein de ce marais infect allait s'élever peut-être une maladie plus cruellement contagieuse. Il faut un grand dévouement ; le chevalier Rose se présente ; il demande au bailli de Langeron , nommé gouverneur de Marseille, dans la crise , des galériens pour l'aider dans cette triste expédition ; il marche à leur tête vers La Tourette, visite tous les lieux, et en sondant les murs de Marseille, il aperçoit quelques tours romaines creuses et voûtées ; il les désigne comme la sépulture des cadavres. Le voilà à l'œuvre ; il ordonne aux forçats de se couvrir les mains et le visage de vinaigre ; il s'avance à cheval et chaperonné. A un signal donné , les forçats commencent le lugubre travail ; l'esplanade de La Tourette fut débarrassée en deux heures. On se rendit ainsi les maîtres de la mort , grâce à l'héroïque dévouement du chevalier Rose.
Il fallait aussi relever le moral de la population ; une cérémonie religieuse, au sein des multitudes, fortifiait le courage, apprenait à mourir. Depuis le commencement de l'épidémie, toutes les églises avaient été fermées au peuple; on craignait que les communications des masses entre elles ne favorisassent le développement du mal. Le vénérable évêque de Marseille ordonna que des autels seraient élevés sur les places publiques pour y célébrer les saints mystères ; l'aspect de la cité frappée d'épidémie, était trop lugubre , et les médecins avaient recommandé de retremper la force de la population ; eux-mêmes s'étaient dévoués avec un courage au-dessus de tout éloge ; l'aspect des terreurs de la ville les avait péniblement frappés. Ils déclarèrent que le moral de la population était plus fortement atteint que le physique ; on devait débarrasser les rues, établir des hôpitaux, et une fois maître des causes de la contagion, on en arrêterait plus facilement les progrès. L'autorité municipale déploya une fermeté et une activité de gouvernement qui étonnent quand on les compare à ce qui s'est produit dans les temps modernes. C'est à partir de cette époque que la maladie diminue ; le fléau se calme avec les vents d'automne ; l'espérance renaît, et bientôt une solennité imposante vient raffermir les cœurs.
Les cloches s'étaient mises en branle dès l'aurore, pour dire à la population que le grand jour de miséricorde était arrivé ; l'évêque Belsunce, revêtu de ses habits pontificaux, s'était rendu dans l'église des Accoules, et du haut de l'immense clocher , il éleva la croix sur la ville désolée, appelant d'une voix lamentable la pitié du sauveur. En même temps les échevins faisaient vœu à Dieu de consacrer chaque année deux mille livres de rente pour doter de pauvres filles orphelines de la miséricorde. Ainsi le christianisme avait changé les mœurs. Dans la vieille Marseille gauloise» aux époques de peste, on sacrifiait une victime
humaine pour apaiser le courroux des dieux ; Marseille chrétienne, convertie par saint Victor et sainte Marthe, dotait des filles malheureuses, dans ses vœux de pénitence !
« Un préjugé bien répandu, et cependant démenti par l'histoire , disait l'empereur Napoléon , c'est que Mahomet était ennemi des sciences, des arts et de la littérature. On a beaucoup cité le mot du calife Omar, lorsqu'il fit brûler la bibliothèque d'Alexandrie. » Si cette bibliothèque renferme ce qui se trouve dans le Koran, elle est inutile ; si elle contient autre chose, elle est dangereuse. » Un pareil fait, et beaucoup d'autres de cette nature, ne doivent point faire oublier ce que l'on doit aux califes arabes. Us étendirent constamment la sphère des connaissances humaines, et embellirent la société par les charmes de leur littérature. Il est possible néanmoins que, dans l'origine, les successeurs de Mahomet aient craint que les Arabes ne se laissassent amollir par les arts et les sciences , qui étaient portés à un si haut point dans l'Egypte, la Syrie et le Bas-Empire. Us avaient sous les yeux la décadence de l'empire de Constantin, due en partie a de perpétuelles discussions scolastiques et théologiques. Peut-être ce spectacle les avait-il indisposés contre la plupart des bibliothèques qui, dans le fait , contenaient en majorité des livres de cette nature. Quoi qu'il en soit , les Arabes ont été pendant cinq cents ans la nation la plus éclairée du monde. C'est à eux que nous devons notre système de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules et les montres. Rien de plus élégant , de plus ingénieux, de plus moral que la littérature persane, et, en général, tout ce qui est sorti de la plume des littérateurs de Ragdad et de Bassora.
« Les empires ont moins de durée en Asie que dans l'Europe , ce qu'on peut attribuer aux circonstances géographiques. L'Asie est environnée d'immenses déserts , d'où s'élancent tous les trois ou quatre siècles, des peuplades guerrières qui culbutent les plus vastes empires. De là, sont sortis les Ottomans, et dans la suite les Tamerlan et les Gengiskan.
» Il paraît que les législateurs souverains de ces peuplades se sont toujours attachés à leur conserver des mœurs nationales et une physionomie originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent que le janissaire d'Egypte ne devînt arabe, que le janissaire d'Andrinople ne devînt grec. Le principe adopté par eux de s'opposer à toute espèce d'innovation dans les habitudes et les mœurs, leur fit proscrire les sciences et les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure ni aux préceptes de Mahomet, ni à la religion du Koran , ni au naturel arabe. »
Lorsque la mort menace de venir rompre une union où pendant de longues années toutes les habitudes du bonheur sont venues se confondre, il ne faut plus rien attendre du courage ; à peine suffit-il pour accoutumer à un malheur inattendu. Mais se voir ravir celle pour qui l'on donnerait mille fois sa vie, voilà qui surpasse toutes les forces ! Cette femme qui, pâle et abattue, s'éteint sur un lit, elle a partagé vos affections les plus secrètes, elle a séché vos larmes, elle a souri à toutes vos joies, elle a pris part à tous vos maux, plus d'une fois elle vous les a fait
oublier : seule, elle savait bien votre cœur. Elle souffre... c'est sur vous que ses yeux se reposent; c'est pour vous qu'ils s'ouvrent, se raniment et luttent d'un dernier effort. Ses idées se mêlent , se confondent ; elle a peine à les suivre. Mais les jours qu'elle a passés avec vous, elle les garde clans sa mémoire ; ils sont tous à leur place. Si, par intervalles, elle prononce à demi-voix quelques mots entrecoupés, ce n'est pas pour se plaindre , c'est de vous qu'elle s'occupe ; vos souvenirs l'enveloppent, la raniment et la remontent dans la vie. Des douleurs plus atroces la déchirent, elle en surmonte la torture et c'est silencieuse qu'elle se désespère : vous avez besoin d'être rassuré. De minute en minute, elle ressent l'amertume d'une séparation qui l'envahit sans qu'elle puisse la comprendre ; elle la reçoit néanmoins avec calme et douceur ; ses habitudes sont toujours les mêmes. Vaincue par tant d'efforts, ses larmes coulent ; elle s'efforce de les arrêter, ou les essuie sans
qu'on s'en aperçoive Puis elle songe à ses filles...
Qui les veillera? Il n'y a que le cœur d'une mère qui s'entende à les élever. Ses fils ! à peine sont-ils à plaindre ; un père leur reste. Les amis se succèdent auprès de la mère de famille ; ils lui glissent ces paroles de consolation qu'on a trop prodiguées aux autres , pour y croire soi-même. Elle leur sourit ; c'est pour eux la dernière expression de sa gratitude ; elle est contente de les avoir vus ; elle ne se sent à l'aise que lorsqu'elle est rendue tout entière aux soins de son mari : elle veut en jouir toute seule pour
en jouir mieux. Le jour s'écoule ; il a son mouvement obligé ; il étourdit, s'il ne distrait pas. Mais la nuit arrive ; c'est alors que l'époux épuise toutes les angoisses de son sort. Assis au chevet de celle qu'il a tant aimée, il s'arrête suspendu aux progrès de son mal ; il lutte pour les reculer... Il ne peut rien contre eux ; immobile au milieu du silence qui pèse autour de lui, il entend sonner ces heures qui se traînent si lourdement. Un léger bruit frappe son oreille ; il se lève doucement, si doucement qu'il semble ne pas se mouvoir : sa femme a soupiré. Il s'approche de plus près, il l'embrasse et la serre de son regard. Quel changement ! Toutes les facultés de la vie tombent et disparaissent. Il s'arrête anéanti à la même place ; il n'appartient
plus au présent Un léger cri le réveille : c'est la
voix, la voix si chérie de sa compagne ; il est à côté d'elle. A demi-levée sur son séant, elle cherche quelque chose qui lui manque , c'est la main de son époux ; elle la saisit et la presse comme pour ne plus s'en détacher : c'est le dernier élan qui précède le dernier adieu. Il pleure et sanglote ; il a compris sa position ; mais il la repousse et appelle à son secours tout ce qu'il a de plus aimant dans le cœur : c'est par cette puissance qu'il veut la retenir ; elle lui échappe et passe à travers sa dernière espérance. Le jour revient, on lui amène ses enfants ; elle fait signe pour qu'ils l'environnent ; on dirait qu'elle les compte ; enfin, d'un dernier regard , elle contemple son mari ; une sorte d'épanouissement rayonne sur ses traits ■ elle est morte. St-Pcosper.
N. 5. Vue de la galerie de l'ouest du tunnel.
LA FULG011E rORTE-LANTERNE.
TOMK VI. — MARS 1839.
LIBRARY
OF THE
UNIVERSITY OF ILLINOIS