LA CATHÉDRALE DE SÉVILLE
Il faut étudier Séville pour bien sentir les beautés de cette merveille de l'Espagne, de cette Rome des Arabes. Au premier aspect, elle n'a rien de plus frappant qu'une autre ville; avant d'arriver, on s'est fatigué l'imagination , on n'a cessé de répéter le fameux proverbe : « Quitn no ha visto Sevilla, no ha visto maravilla. » On entre enfin ; mais on n'aperçoit au premier coup-d 'œil que ce qu'on rencontre dans toute l'Espagne, c'est-à-dire quelques édifices d'un goût étrange, plutôt barbare que gothique ; des rues étroites, tortueuses, confuses; encore plus mal pavées peut-être qu'ailleurs; de petites placesetdes murailles dentelées comme une scie. L'effet en est, à la vérité, assez pittoresque, mais elles n'ont pas plus de grandeur que celles qu'on a vues la veille à Cordoue. On s'attendait à tant de magnificence; on vient chercher tant de prodiges d'art, tant de chefs-d'œuvre, qu'on se croit d'abord déçu dans son espoir; on se dépite contre l'exagération des autres voyageurs; on se reproche une invincible curiosité, on maudit la crédulité dont, malgré les leçons réitérées, on n'a pas encore pu se corriger, et l'on se promette profiter au moins de cette dernière expérience... On ne se repent pas précisément d'être venu si loin, mais on rougit d'avoir apporté jusque-là tant d'illusioris enfantines.
Néanmoins, après ce premier mouvement de dépit, on se croit obligé, ne fût-ce que par acquit de conscience, de se faire conduire à la cathédrale; or, c'est là que le mécompte finit et que la surprise commence. On est devant une des merveilles de la terre ; un monde se découvre à vous, il faut l'étudier comme il faut étudier tout Séville. Mais déjà votre ardeur s'est éveillée et vous ne craignez plus ni fatigue, ni perte de temps. Vous avez découvert une mine à exploiter, et si vous êtes digne de voyager, votre tâche vous paraît un plaisir.
La cathédrale de Séville n'a pas l'intérêt historique de celle de Cordoue; elle est dans le style des derniers édifices gothiques; elle n'offre ni au-dedans, ni audehors les points de vue pittoresques de la mosquée d'Abderame (pardonnez-moi cette expression , elle m'est nécessaire). L'extérieur de l'église n'a rien d'extraordinaire, si ce n'est vu de loin; du milieu de la promenade plantée sur le bord du Guadalquivir, les innombrables pyramides qui dominent les toits et terminent les pignons de cette cathédrale , ressemblent à une forêt de pins plantée sur une chaîne de collines aux cimes aiguës. Ce n'est peut-être pas très beau comme art; c'estétonnant, c'est imposant. Mais l'intérieur de ce monument qu'on peut appeler moderne, puisqu'il n'a été terminé qu'au quinzième siècle, me paraît un prodige. L'édifice entier est dû au chapitre de Séville, espèce d'état-major ecclésiastique aussi riche que puissant.
A la fin du moyen-âge, ces chanoines souverains voulurent créer un monument sans pareil , sans modèle ; ils réussirent, et de plus, ils ont fait un chefd'œuvre. On travailla pendant plusieurs règnes; au bout de quatre-vingt-dix ans, l'Espagne et le monde eurent un édifice aussi étonnant que Saint-Pierre de Rome, plus pur de style que le dôme de Milan, plus complet que la cathédrale de Cologne.
L'intérieur de cette église est composé de cinq nefs du plus beau gothique. Celle du milieu est d'une épouvantable élévation; on est sous une montagne creuse. Tout ce qui décore, on peut même dire ce qui obstrue ce temple, produit sur l'âme une impression irrésistible de respect et de recueillement. Après tant d'années de voyages , tant d'habitude de la surprise, je ne me serais pas cru susceptible d'une émotion aussi vive que celle que j'ai éprouvée en entrant sous cette voûte vraiment chrétienne, quoique assez moderne.
Figurez-vous une vallée renversée et dont la profondeur forme une nef soutenue par les troncs des vieux arbres qui seraient restés debout pendant ce bouleversement des lois de la nature. Là, tout est grand, sévère, étonnant, sublime comme le dieu qu'on adore.
C'est surtout dans ce sanctuaire qu'on reconnaît combien la créature profite de ce qu'elle donne au créateur. Dieu n'a nul besoin des chefs-d'œuvre de nos arts; mais l'homme a besoin de la foi pour faire des prodiges; ses efforts manifestent la ferveur de son amour pour son maître. En produisant ce que le monde appellera une merveille, il rend à Dieu une partie de ce qu'il lui doit; il tire un abîme de pierres des entrailles de la terre; il dépense sa vie, son génie, ses richesses, mais rien ne lui coûte ; ce n'est pas pour lui qu'il travaille !!! Qu'importe le temps qu'on met à semer, quand c'est dans l'éternité qu'on moissonnera?
Sans cette idée vivifiante du souverain seigneur qui dispense la vie aux âmes, selon la mesure de leurs désirs et de leurs œuvres, l'homme, fier de se reposer sur lui-même, ne s'élèverait jamais au-dessus du rang du plus ingénieux des animaux. L'architecte qui ne bâtit pas pour le ciel, n'est guère supérieur aux castors, à la fourmi, et je connais tel nid d'oiseau qui le dispute en confort à nos cases les mieux ornées.
L'homme n'a pas toujours eu besoin d'être chrétien pour devenir sublime, mais dès qu'il s'est élevé audessus de l'abeille, il a toujours été religieux. Les païens avaient pour la nature plus de vénération que notre mesquine philosophie qui, perdue dans le doute où elle se complaît, ne nous permet d'exprimer de respect envers le roi de cette nature. Hâtons-nous de souffler sur les misérables essais du scepticisme dont notre temps est encore trop fier ; chassons, chassons devant nous les œuvres de la destruction , éloignons l'esprit qui tue, appelons l'esprit qui vivifie !!! Nous sommes à la fin des démolitions, il ne nous reste plus qu'à expulser les démolisseurs pour faire place à l'architecte qui viendra bâtir un nouveau temple en l'honneur de l'antique dieu de nos pères; car ce dieu ne change pas comme les murs de l'église, comme les décorations de l'autel.
J'ai cru sentir que l'esprit divin habite la cathédrale de Séville. Nulle part, pas même à Rome, le culte catholique ne m'a paru aussi majestueux que dans ce sanctuaire vraiment chrétien; j'y suis entré pour la première fois un dimanche. Un régiment tout entier assistait à la messe, et ce grand nombre d'hommes se perdait comme un cortège de fourmis sous les voûtes surnaturelles. Une partie de la population de Séville disparaissait également dans ce gigantesque monument de la piété chrétienne et de la vanité canonicale. Là, rien n'est proportionné aux habitudes, aux besoins de la terre; la seule pensée du ciel explique une création
si extraordinaire; l'idée (le l'immensité vient de Dieu; l'art humain à lui seul ne s'élèverait pas jusque-là.
Le prêtre qui officiait, assisté des diacres et des sous-diacres, était devant le maitre-autel, comme posé sur le haut d'une montagne, et quand il s'agenouillait il seperdaitpresqu'entièrementdansl'ohscuritésuhlime du tabernacle. Cette partie de l'église est reculée et fort élevée; on n'y parvient qu'en montant un grand nombre de degrés. L'imagination espagnole a rendu le culte catholique aussi pittoresque qu'il était saint. Les prières de co vieillard presqu'invisible, et les voix de ses jeunes acolytes me paraissaient tomber du ciel sur la tête des fidèles, séparés du sanctuaire par un perron énorme, par un jubé et par une forte et haute grille de fer doré d'un travail massif, mais très beau.
Dans les principales églises d'Espagne , j'ai toujours trouvé que le chœur n'était pas confondu, comme chez nous avec la nef. Le prêtre officiant reste sur un palier soutenu par de nombreuses marches, cette espèce de montagne sainte, bâtie sous des voûtes, produit un effet pittoresque qui rappelle les pompes de la nature; et ce souvenir du monde extérieur ajoute à la solennité des cérémonies du culte le plus intérieur, le plus mystique, le plus spirituel, le plus surnaturel du culte catholique, culte qui ne vit que de symboles. Il me semble que dans la cathédrale de Séville l'office divin produit sur l'âme une impression analogue à celle des vers à'Athalie , pourvu qu'ils
soient lus et ne soient pas joués Si les traditions
du rito catholique étaient oubliées du reste de la terre, on les retrouverait en vigueur dans ce pays des cérémonies. Ici le décorum ne pouvait manquer aux prêtres, puisque la bienséance est la vertu du peuple.
L'archevêque de Séville a environ huit cent mille livres de rente; ce siège fut érigé du temps des Goths. La cathédrale a quatre cent vingt pieds de longueur, sa largeur est de deux cent soixante-trois, et la hauteur de la nef principale est hors de toute proportion avec ce qu'on voit ailleurs. Quatre-vingts fenêtres, d'une prodigieuse élévation, éclairent l'édifice entier. Ces fenêtres sont en vitraux coloriés, d'un prix inestimable, puisqu'ils ont été peints par Arnold de Flandre.
On dit cinq cents messes par jour aux quatre-vingtdeux autels que contient cette église ; ce qu'on y consomme de cire, de vin, d'huile, est fabuleux. Un clergé considérable, assisté de beaucoup de personnes subalternes, est employé au service de Dieu dans cetto république religieuse. Jamais je n'ai senti si clairement que des pierres posées les unes sur les autres pouvaient former pour l'homme une patrie. On compte parmi la nation do lévites attachés à ce temple merveilleux, onze dignitaires portant la mitre, quarante chanoines supérieurs, vingt autres chanoines d'un rang inférieur, vingt chantres et trois assistants, deux bedeaux , un maître des cérémonies, un aide, trois sous-aides, trente-six enfants de chœur et leurs recteurs, sousrecteurs, ainsi que leurs maîtres de chapelle ; dix-neuf chapelains, quatre curés, quatre confesseurs, vingttrois musiciens et quatre surnuméraires : d'après tout cela ne vous étonnez pas si la messe m'a paru pompeuse. C'est un peuple entier qui sert Dieu dans cette enceinte vraiment digne de devenir le sanctuaire de l'esprit créateur. Il faut joindre à la liste que je viens de vous donner, une légion de prêtres séculiers, qui, chaque jour, disent la messe à quelque autel de
l'église métropolitaine; je vous le répète, rien ne m'a rappelé Athalie, le temple de Salomon, et la libéralité des juifs envers leur dieu, comme cette ville sainte qu'on appelle l'église de Séville... Ce n'est que là que j'ai compris toute l'étendue de la puissance catholique; ce monument, et le troisième livre de Y Imitation de Jésus-Christ, embrassent à eux seuls toutes les destinées du genre humain. Le livre indique la voie aui âmes privilégiées ; le temple ouvre passage à la foule. Ne vous inquiétez de rien, ne regrettez rien, ne pleurez sur rien, le remède existe, et Dieu ne tardera pas à manifester de nouveau la supériorité de son esprit sur la sagesse du monde; la religion est toujours vivante, et elle a toujours la puissance des miracles. Tel est mon espoir quand je parcours la cathédrale de Séville; c'est comme si je relisais un chant des martyrs.
L'orgue de Séville est un des plus fameux , des plus, grands et des plus sonores de l'Europe : il a des soufflets qui ressemblent à des machines à vapeur.
Outre les cinq nefs dont j'ai parlé, une multitude de chapelles ont été accolées intérieurement aux murs de l'édifice. Ces retraites précieuses sont comme autant de petites églises renfermées dans l'enceinte principale. Le dimanche, au matin, elles étaient remplies de groupes de femmes prosternées sur le pavé; ces femmes répondaient par leurs prières aux voix d'une phalange sacrée, d'une armée de lévites occupés à sanctifier leurs enfants spirituels; la double population chrétienne des prêtres et des disciples ne se laissait pas un moment distraire de ses pieuses fonctions par notre présence. Les églises d'Espagne ne sont jamais regardées comme des objets de curiosité, et lorsqu'on y vaque aux saints mystères, les étrangers n'y sont admis qu'en qualité de fidèles; on les expulserait s'ils s'annonçaient comme de simples spectateurs. Voilà ce qui fait que les voyageurs ont quelque peine à voir les monuments religieux de l'Andalousie. Dans ce pays, tout est arrangé pour les gens du pays même, on n'y fait rien pour les passants.
La chapelle des rois renferme plusieurs tombeaux remarquables, entre autres celui de Ferdinand III, dit le saint, qui reprit Séville contre les Maures, en 1248, l'année même de la mort de saint Louis. L'Espagne et la France avaient, l'une et l'autre, à cette époque, un roi qui fut canonisé. J'ai visité aussi le tombeau d'Alphonse X, surnommé le Sage, fils de saint Ferdinand. Près do là se trouve celui de Christophe-Colomb, avec cette inscription unique. dans l'histoire des mausolées et des épitaphes :
A Castilla y Léon, Mundo nuevo dià Colon.
A la Castillc et à Léon, Colomb donna un monde nouveau.
Le fils de ce grand homme est enterré sous une des chapelles latérales de l'église. La pensée qui a conçu cette cathédrale ne peut tarir ; elle nous promet bien d'autres merveilles. On croit à tout ce qu'il y a de surnaturel devant un édifice qui est comme un monde placé entre la terre et le ciel. Les noms les plus glorieux de l'histoire sont gravés sur les parvis et sur le pavé de cette cathédrale, qu'on devrait surnommer le Panthéon de la chevalerie. Le fils de Colomb, tout distingué qu'il est parmi les morts, reste écrasé sous la renommée de son père; leurs tombes voisines ne peuvent rivaliser de gloire. Comme il n'a pas donné un
monde à l'Espagne, on a mis sur le marbre une inscription bien longue et bien détaillée : le nom de son père aurait dû lui suffire; mais voilà comme la vanité tâche de suppléer à la fierté!
Il est impossible, à la première vue, de se faire l'idée de tout ce que renferme ce dépôt des arts et des grandeurs de l'Espagne entière. Jamais je n'ai passé sous de plus nobles murailles.
Le marquis de Gustine.
LE TADORNE.
Peut-être est-ce à la passion que j'avais pour la chasse, dans ma jeunesse, que je dois les connaissances que j'ai aujourd'hui en histoire naturelle. L'homme
qui veut étudier avec fruit cette intéressante science, doit consulter, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, le grand livre de la nature. Souvent, il est vrai, les observations qu'il fera auront déjà été faites par d'autres, et consignées dans des ouvrages, mais elles n'en auront pas moins de charmes pour lui, et même pour ceux à qui il les dira. A ce propos, il faut que je vous raconte comment j'ai appris, à mes dépens, à connaître les mœurs singulières d'un oiseau.
J'ébiis chez un de mes amis, dans le nord de la Rretagne, à deux lieues de la mer. Entre son habitation et l'Océan, était un bel étang, couvert de gibier d'eau, et s'étendant au pied d'un coteau boisé et rempli de lapins. C'était là que le plus ordinairement nous nous rendions, mon ami et moi, pour commencer notre chasse. Pendant que l'un de nous, avec deux bassets, poursui-
( Le tadorne.
vait les lapins de la garenne, l'autre, avec un chien d'arrêt, battait le marécage de l'étang, et faisait lever la bécassine, la sarcelle ou le canard.
Un jour, c'était au mois de juin, je suivais, seul avec mon excellent chien braque, les bords boisés de l'étang, et pendant que Médor furetait dans les joncs, mon œil épiait dans les dunes couvertes de broussailles, le timide lapin rentrant à la hâte dans son trou. Sur la côte, à cent cinquante pas de moi, j'aperçus tout-à-coup un oiseau superbe sortir d'un terrier de lapins, suivi de sa femelle et de huit ou dix petits nouvellement éclos. C'était un tadorne (ornas tadorna Lin.) , connu presque chez tous les peuples par un nom indiquant ses habitudes, vulpanscr ou oiseau-renard, par les anciens Romains ; canard-renard, par les Allemands; canard-lapin, par les Anglais, et canard-terrier, par les
chasseurs de toutes les nations. C'est un oiseau magnifique , légèrement plus gros qu'un canard sauvage , et en ayant les formes générales, mais avec plus de grâce et de légèreté. Le fond de son plumage est blanc, sa tète et une partie de son cou sont d'un noir lustré de vert ; un collier blanc entoure le bas de son cou ; une ceinture d'un beau jaune cannelle , lui orne la poitrine, les épaules, et va s'éteindre sur le bas-ventre; ses ailes sont variées de noir, de roux, de blanc et de vert; la queue est blanche, tachetée de noir; ses pattes sont d'un rouge pâle; le bec est rouge, mais avec ses narines noires ainsi que le petit crochet qui le termine. Il n'existe pas d'oiseau, dans la classe nombreuse des canards, qui ait des couleurs aussi brillantes et aussi heureusement distribuées. La femelle ressemble au mâle, mais elle a beaucoup moins d'éclat. Les petits
étaient également d'une beauté remarquable; ils avaient
les pattes et le bec bleu ; le ventre d'un blanc éclatant, et le dos varié do noir et de blanc. Plus tard ils perdent cette jolie livrée pour rester gris jusqu'à leur troisième année.
Je n'eus pas plus tôt fait cette découverte que je me baissai pour n'être pas aperçu par ces oiseaux, et d'un signe, je fis venir Médor à mes talons. Je me glissai presqu'en rampant, dans l'espérance d'approcher assez, sans être découvert, pour pouvoir tuer le mâle ou la femelle d'un coup de fusil, et ensuite m'emparer des petits ; mais quand je fus à cent pas, et encore hors de portée, le mâle qui s'était placé sur une éminence, m'aperçut, jeta un cri et s'envola. La femelle en lit autant, niais elle dirigea son \ol d'un côté directement opposé à celui du maie, en fendant l'air d'une aile vigoureuse et rapide. Quant aux petits, ils avaient tous disparu sans que je pusse dire où ils avaient passé.
J'espérais cependant les trouver à l'aide de mon chien et je me dirigeais vers l'endroit où je les avais vus, quand je m'aperçus que le mâle, sans doute blessé grièvement par mon ami quelques instants avant, ne pouvait plus se soutenir dans les airs, et volait en trébuchant à tout moment. En effet, il perdit tout-à-fait l'équilibre, et alla tomber en culbutant à deux cents pas de moi tout au plus Voyant qu'il me serait aisé de m'en emparer, et, sur que les petits ne quitteraient pas de long-temps leur cachette, je les laissai là pour un instant, et je me mis à la poursuite du père. Déjà mon chien était sur le point de s'en saisir, lorsque, retrouvant quelque force, il reprit son vol mal assuré, et les pattes et la tète pendantes, la tète rasant presque la terre, criant lamentablement comme un animal qui se voit pris ; il fut retomber à deux cents pas plus loin. Plein d'ardeur et d'espérance, nous nous mîmes à courir après, Médor et moi, à qui mieux mieux, et même pour n'être pas ralenti dans ma course, j'abandonnai mon fusil contre un tronc d'arbre où je le posai.
Mais nous ne pûmes pas encore l'atteindre cette fois, quoiqu'il ne partit que lorsque mon chien fut prêta le saisir. Nous redoublâmes d'ardeur, et plusieurs fois je fus prêt à mettre la main dessus, car il ne faisait plus que se traîner pour ainsi dire, en balayant la terre de ses ailes pendantes , et il n'essayait plus de s'envoler que lorsque Médor avait pour ainsi dire la gueule sur son dos; dans ce cas il allait tomber à trente ou quarante pas au plus.
Cependant, nous avions déjà fait un quart de lieue à sa poursuite, car ce manège se répétait souvent, et j'étais harassé ; mais aussi nous étions sur le point de le prendre, et je ne regrettais ni la sueur qui coulait de mon front, ni la fatigue d'une aussi longue course. Déjà je me croyais possesseur d'un oiseau superbe, lorsque tout-à-coup je le vis relever avec fierté sa tète verte, se redresser sur ses pattes, déployer avec vigueur des ailes puissantes, s'élancer, s'élever jusqu'aux nues, d'un vol aussi sûr que léger, fendre les airs comme une flèche, et disparaître.
Médor et moi, nous nous arrêtâmes net, saisis tous deux du plus grand étonnement ; nous le suivîmes des yeux tant que nous pûmes l'apercevoir, puis, tout-àfait désappointés, nous nous jetâmes uncoup-d'œil mutuel liés significatif, peignant à la fois notre surprise et notre confusion.
Enfin nous nous remimes tristement en marche, et
noqa simes alors avec assez de mauvaise; humeur que nous avions fort inutilement disputé le prix de grande course pendant plus d'un bon quart de lieue. Le découragement me donnait des idées noires, et je pensais qu'ayant été dupe de la ruse du père nous pourrions fort bien l'être aussi de celle de la mère et des petits; et en effet, nous étions encore bien loin du lieu où nous les avions laissés, quand nous les aperçûmes, accompagnés du mâle etde la femelle, nageant avec grâce sur l'étang, et se balançant sur les ondes à plus de cent cinquante pas du bord.
Il était une chose à laquelle je n'avais pas pensé; c'est que mon beau fusil, sortant des ateliers de Lcpage, pouvait convenir et plaire à un paysan braconnier tout aussi bien qu'à moi , et c'est pourtant ce qui arriva. Venu au pied de l'arbre où je l'avais laissé, je ne le trouvai plus, et je ne l'ai jamais revu depuis.
Voilà comment j'ai appris à connaître les mœurs des tadornes, et la ruse singulière qu'ils emploient pour éloigner les chasseurs de leur jeune famille. P< ,t que nous nous échauffions les poumons pour courir après le mâle imitant le blessé, la mère était revenue à la hâte chercher ses petits, et lesavait conduits sur l'étang où ils étaient à l'abri de tout danger.
Une fois sur les eaux, toute la famille y teste, el abandonne à jamais le terrier dont la femelle s'était emparée pour faire son nid, malgré jeannot lapin. Le mâle partage avec elle les soins de l'incubation, ou veille sur une éminence voisine pour attirer à lui le danger qui pourrait menacer sa famille. Quoique très jaloux, c'est un fort bon mari et un meilleur père de famille. A la promenade, au champ, sur la mer, pendant le calme comme au fort de la tempête, il marche ou nage toujours à la tète de sa petite troupe, la conduit, la dirige, et déploie pour son salut tous les moyens qui lui sont suggérés par son expérience et l'occasion. Il est étonnant de voir les petits tadornes, à peine couverts de duvet, braver sur la mer, pendant la tempête, les ondes en furie qui brisent sur les rochers une quantité de vieux oiseaux de diverses espèces.
Les tadornes ne sont très communs nulle part, mais on les rencontre dans presque toutes les contrées chaudes ou froides de la terre. En Europe, c'est en Islande, en Suède, dans les îles Orkney et dans tout le nord des îles Britanniques, qu'ils sont le plus communs. Chaque année, il en vient quelques familles sur nos côtes de la Bretagne et de la Picardie, mais rarement elles s'enfoncent à plus de quelques lieues dans les terres, et le plus souvent elles nichent sur le bord de la mer. On en voit beaucoup dans les îles Falkans et sur les côtes de l'île de Vandiémen. Boitard.