IRLANDE. — DUBLIN
L'Irlande renferme un des peuples les plus misérables du monde , et celui de tous qui fait le moins d'efforts convenables pour échapper à sa misère ; un des plus attachés aux pratiques de sa religion, et un des moins éclairés sur son véritable esprit; un des plus spirituels et des plus simples ; des plus braves et des plus enclins à des vengeances cruelles ; des plus exercés aux privations et des moins sobres ; des plus persistants dans ses résolutions et des plus légers dans ses desseins ; des plus susceptibles de se livrer au travail et des plus paresseux. On peut dire de lui qu'il a toujours un défaut comme correctif d'une qualité ; son caractère est un composé de naïveté et de finesse. Les Irlandais se plient facilement à la discipline militaire ; la misère pousse dans les rangs de l'armée une foule de jeunes hommes qui deviennent d'excellents soldats ; c'est l'Irlande qui fournit presque exclusivement au recrutement de la Grande-Bretagne. On lui doit aussi dans une proportion très forte des officiers distingués dans tous les grades. La disposition à la carrière des armes est donc un des points de vue les plus avantageux sous lesquels on peut considérer les Irlandais. Comprimé par une subordination qui en empêche les écarts, l'esprit national de ce peuple se montre vraiment élevé et digne d'éloges sans restriction.
La capitale de l'Irlande située dans la province de Leinster, l'une des quatre divisions de ce royaume, est une grande et magnifique cité. Que l'on se représente à l'extrémité d'une baie qu'on pourrait comparer à celle de Naples, si le ciel de l'Irlande ressemblait à celui de l'Italie , une vaste cité divisée en deux parties égales par une rivière -r que l'on élève par la pensée, au nord et à l'ouest de cette ville, un terrain en pente douce , et que l'on imagine au sud la vue délicieuse de hautes montagnes, on aura une idée de la beauté de situation de Dublin. Sa forme quadrangulaire occupe sur chaque face une longueur d'une lieue; dix-sept mille maisons en remplissent l'enceinte. La capitale de l'Irlande est décorée de belles constructions. La douane, bâtiment splendide à quatre façades, dont la principale est surmontée d'une jolie coupole ornée de la statue du commerce ; l'église Saint-Werburg, remarquable pour la légèreté de son portail et de sa flèche élevée de cent cinquante pieds. La Bourse, ouverte en 1779, et dont les frais de construction furent couverts par le produit d'une loterie, présente dans sa principale façade trois portes ouvertes sur un péristyle surmonté par un dôme que soutiennent douze colonnes , et formant une promenade circulaire. Vis-à-vis de l'entrée du nord, une statue de Georges III, en bronze, repose sur un piédestal en marbre blanc. Le palais de justice , appelé les Quatre-Cours, est d'une étendue, d'une architecture majestueuses ; son dôme domine la ville entière. Le palais du lord lieutenant ne répond pas à la beauté de ces édifices ; on voit que c'est une vieille forteresse dont on a changé la destination ; mais l'intérieur est d'une grande magnificence. D'autres constructions sont encore remarquables sous divers rapports ; la cathédrale de Saint-Patrick est un des plus
anciens bâtiments de la ville ; elle fut érigée par l'archevêque Comyn en 1190 , décorée d'un clocher en 1370, et surmontée d'une flèche en 1750.
Le gazon de Saint-Étienne, Saint Stephent green, est la plus grande place de Dublin ; elle a près d'une demi-lieue de circonférence ; c'est une belle promenade composée d'une pelouse entourée d'un double rang d'arbres, dont le centre est orné d'une statue équestre de Georges IL Nous ne passerons pas sous silence le vaste domaine royal, appelé le parc du Phénix , nom qu'il prend d'une colonne de marbre surmontée de l'image de cet oiseau fabuleux ; on y a élevé un monument au duc de Wellington. Nous mentionnerons aussi la colonne érigée à la gloire de Nelson devant le bel hôtel des Postes. A l'extrémité occidentale de la ville, on voit l'hôpital royal de Kilmainham, fondé par Charles II, pour les invalides de l'armée irlandaise, sur le plan de celui de Chelsea. Un établissement non moins remarquable , du moins par son origine, est l'hospice des aliénés, fondé par le doyen Swift, si connu comme auteur des voyages de Gulliver , et dans lequel on a dit faussement qu'il trouva un asile lorsqu'il perdit la raison.
Les constructions qui intéressaient la prospérité commerciale de Dublin , n'ont pas été exécutées avec moins de persévérance et de soins que celles qui avaient pour but son embellissement. Ainsi, on admire un grand canal qui, de cette ville aboutit à la rivière du Shannon , et qui unit la navigation de la mer d'Irlande à celle de l'Océan-Atlantique ; un mur de trente pieds d'épaisseur sur dix d'élévation audessus de la marée haute , construit à l'entrée de la baie pour empêcher la réunion de deux bancs de sable, connus sous le nom de Taureau du Nord et Taureau du Sud , Nort Bull et South Bull ; la Casoon , bâtiment circulaire qui semble sortir du sein des Ilots ; le nouveau bassin construit pour recevoir les paquebots qui arrivent journellement de l'Angleterre ; d'autres qui peuvent contenir plusieurs milliers de navires ; enfin , dans toute l'étendue de la ville , la rivière resserrée par des quais, prouvent que rien d'utile n'y a été épargné.
Dublin a porté différents noms. Ptolémée lui donne celui d'Eblana portus ; elle prit ensuite celui d'Auliana , du nom de la fille d'Alpinus qui se noya dans le Liffey ; plus tard on la nomma Dublana ou Dubleana , qui signifie le noir lac de la mer ; dans l'idiome gaélic, elle fut nommée Bala-na-Cleib, c'est-à-dire la ville du gué des claies, parce que ses habitants se servaient, pour pêcher, de claies, instruments encore en usage sur diverses côtes des îles britanniques , et sur la plupart de celles de la France. Du temps de Ptolémée, cette ville n'était autre chose qu'un amas de misérables huttes de pêcheurs, puisqu'au douzième siècle , quoiqu'elle fût la plus belle cité du royaume de Leinster, et qu'elle renfermât quelques constructions en pierre, elle était si peu considérable que Henri II, qui s'en était emparé , la donna pour étrennes à ses sujets de Bristol. Elle ne prit de l'accroissement qu'un siècle plus tard ; sous le règne d'Elisabeth , il s'y fit plusieurs embellissements ; Charles Ier l'agrandit ; mais les guerres civiles la ruinèrent à tel point que vers le commencement du dix-huitième siècle, on la citait comme l'une des villes les moins importantes de l'Europe. Ce n'est que depuis un demi-siècle que son
soi
commerco l'a placéo au rang qu'elle occupe aujourd'hui.
L'Irlande est peuplée de pauvres ; l'aisance est un état d'exception qui se borne à un nombre de familles très petit , en comparaison de celles qui vivent dans un complet dénuement ; le seul allégement que rencontre une détresse portée plus loin qu'elle ne l'est dans quelque contrée que ce soit, c'est qu'elle est devenue la condition commune, l'état obligé de toute la nation. L'Irlande n'a pa9 , comme l'Angleterre , une taie pour les pauvres ; la charité publique a seule le soin de pourvoir aux besoins qu'elle peut satisfaire ; des privations font le reste. Les choses cependant sont venues à un tel point qu'elles ne sauraient exister ainsi encore long-temps. Si la population indigente, en Irlande, est nombreuse, les terrains incultes sont immenses, dit M. d'Haussez; si l'on appliquait des bras sans emploi à la culture d'un sol aujourd'hui sans valeur; si l'on s'occupait de recueillir des secours pour suppléer à l'insuffisance du produit du travail, bien des misères se trouveraient soulagées. Si, avant d'établir la taxe des pauvres, où, en raison de la disproportion des ressources avec les besoins , elle rencontrerait de nombreux et graves obstacles , on faisait l'application d'un système d'activité travailleuse, on en obtiendrait un avantage d'autant plus grand, que par nécessité et par habitude , les Irlandais sont plus sobres que le peuple d'Angleterre. Quelques pommes de terre ajoutées à la nourriture d'une pauvre famille irlandaise suffiraient pour lui créer une sorte d'aisance, et la culture d'un coin de terre négligé, la familiariserait avec le travail.