‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 75 sur 166 · VOLCANS DE L'ILE HAOUAL · texte numérisé non relu

VOLCANS DE L'ILE HAOUAL

Le groupe des îles Haouaï ou Sandwich, forme l'un des archipels les plus importants de la Polynésie (Océanie orientale). L'examen géologique de leur sol semble faire croire que ce fut primitivement une chaîne de volcans qui surgirent d'un banc de coraux ; le terrain ne présente en effet que des laves, des rochers calcinés , recouverts seulement par quelques terres d'alluvion. Les montagnes sont arides et n'offrent presque aucune trace de végétation ; les plaines paraissent être aussi formées de déjections volcaniques et de détritus de coquillages et de coraux. A une profondeur de deux ou trois pieds, sous cette première couche, on rencontre une autre couche de tuf madréporique très poreux à sa base, dans lequel viennent se dessaler les eaux de la mer, qui sortent ensuite limpides et très douces. L'aspect des îles , et notamment de la principale de l'archipel , vient encore corroborer ces premières preuves d'une origine récente et plutonienne ; peu de contrées offrent une nature plus tourmentée, et conservent plus d'empreintes des bouleversements dont elle a été, dont elle est encore

le théâtre.

Cependant , là ne s'arrêtent pas les témoignages de la formation volcanique de l'archipel , plusieurs îles en gardent encore des traces pour ainsi dire plus vivantes, et plusieurs volcans en pleine activité renouvellent journellement la surface du sol.

Le plus célèbre de tous , est celui que l'on connaît sous le nom de Kiro-Ea, il se trouve dans la grande

Haouaï , l'Owhyhée des navigateurs de l'autre siècle, et où Cook perdit la vie. Ce volcan est situé à vingt ou (rente lieues du village de Waï-Aken, célèbre par le séjour du commodore Byron, et est habité actuellement par des missionnaires protestants. On y arrive par un chemin agréable et facile, bordé de cocotiers, de bananiers, de pandanus, qui conduit dans un joli bois d'aleurites (1), à la sortie duquel on voit déjà une lave noire et lisse comme le marbre. Bientôt après, des colonnes de fumée révèlent l'approche du volcan, et à mesure que l'on est moins distant du, ou plutôt des cratères, elles deviennent plus longues et plus élevées. Enfin , on parvient jusqu'à la bouche même d'où s'échappent le feu et la fumée , par un précipice de cent cinquante pieds, taillé dans le roc et tout couvert d'arbrisseaux et de buissons. Un roulement sourd et continuel, des colonnes d'une flamme blafarde annoncent la proximité du volcan. Un magnifique spectacle se présente alors aux yeux du voyageur qui a osé pénétrer dans ces régions terribles. Une plaine de sept à huit milles de circonférence, étale, au milieu d'un terrain bouleversé et onduleux, une soixantaine de cratères coniques, dont plusieurs sont sans cesse en activité, et d'une profondeur de plus de treize cent-; pieds s'élèvent des pitons de bitume et de soufre tout couverts de fissures dont l'œil n'ose sonder la profondeur.

La teinte noire de ce tableau d'une étonnante convulsion terrestre, n'est interrompue que par quelques coulées de soufre, dont les nuances jaunes et vertes produisent sur les flancs de plusieurs cratères les plus singuliers effets de lumière. Les parois d'autres excavations sont quelquefois d'un rouge brun qui se marie fort bien avec le coloris formé du sol voisin. Ce qui recommande le volcan de Kiro-Ea à l'attention des naturalistes , c'est qu'au lieu de se trouver au sommet du cône, comme la plupart de ceux qui l'entourent, ou qui se rencontrent dans d'autres contrées , il est situé dans un enfoncement profond dans lequel on descend par des terrasses à peu près disposées en gradins. Cette disposition est due très probablement à un affaissement du cône primitif. On peut descendre par une pente verticale d'environ quatre cents pas jusqu'à l'ancien niveau du volcan. Pour arriver au plan inférieur, le chemin est tortueux et frayé sur des entassements de laves et des rochers prêts à s'écrouler. C'est par cette route difficile qui mène dans une gorge noire à parois de basalte , d'où l'on découvre à peine le ciel, que descendirent le commodore Byron, les missionnaires et plusieurs officiers de la marine française. On peut encore approcher d'un des volcans en activité, par un autre chemin d'une lave plus brûlante, mais tant est élevée la température du sol qu'on peut tenir dessus la main, et que les longs pieux destinés à soutenir le terrain prennent souvent feu à l'extrémité qui s'engage dans les crevasses.

Rien no saurait dépeindre le spectacle tout à la fois imposant et affreux que présentent ces vallées presque infernales, surtout par une belle nuit et par un ciel bien étoile.

La lave s'est frayé un chemin dans le cratère, elle coule en dessous de couches superficielles durcies, et

(1) Les aleurites sont des arbres dont le fruit fournil une huile qui sert au tatouage.

qui toutefois, dans leur concrétion, ont conservé leurs ondulations et leurs accidents. Ces boyaux, qui servent comme de canaux aux déjections volcaniques , ont généralement huit à dix pieds de largeur, et la voûte inférieure forme une courbe à laquelle adhèrent sous toutes les formes d'innombrables stalactites présentant les configurations les plus bizarres.

Une chaussée de cent cinquante toises environ sépare le Kiro-Ea du Kiro-Ea-Iti ou petit Kiro-Ea , autre volcan éteint depuis long-temps. Le terrain de la plaine dans laquelle il est situé est tellement chaud que les bûcherons y apportent leurs viandes et les y font cuire, en les enveloppant de feuilles de fougère, et en les enterrant pendant quelques heures.

Ces volcans ne sont pas les seuls de l'île, on trouve encore celui de Pouna-Hohoa, non moins curieux que les précédents. Il est de formation récente, et ses

deux grandes crevasses d'où s'échappent des flammes et des laves brûlantes, ne s'ouvrirent guère qu'il y a douze ans. Enfin, à la pointe septentrionale de Kaï- Roua, on trouve le MoiiDa-Houa-Raraï , dont l'éruption a donné naissance à un promontoire.

Ces volcans, par leurs fréquentes irruptions, par leur aspect menaçant et les ravages qu'ils exercent dans l'île Ilaouaï, ont dû nécessairement frapper l'esprit des insulaires, et devenir pour eux la source de fables bâties par l'ignorance et accréditées par la peur. Selon les traditions et les croyances de l'île, le Kiro-Ea remonte à la formation du monde, c'est-à-dire à la naissance de l'archipel. Dans son cratère et les plaines qui l'entourent , habite la terrible déesse Pelé et les autres dieux ignivômes qui se plaisent à nager dans les laves brûlantes et les tourbillons de flamme au son de la musique tonnante des éruptions. Cette déesse,

Volcans de ff/iouaï.

Pelé, disent les Sandwichiens , se transporte par les conduits souterrains de la lave ; c'est elle qui poursuivit de sa fureur Bouo-Kahavari, puissant chef du district de Pouna, où se trouvent les volcans dont nous venons de parler. Cette poursuite que ce prince d'Haouaï eut à soutenir de la part de la terrible divinité, n'est que le mythe d'une irruption sans doute ancienne qui ravagea toute l'île. Pelé avait conçu contre Kahavari un vif ressentiment, car ce chef l'avait vaincue au jeu hazoua , espèce de montagnes russes, dans lequel le lutteur qui arrive le premier au but sur un traîneau , est proclamé victorieux. Cependant Kahavari échappa à grand'peine à la vengeance de la déesse, en se jetant dans une pirogue et gagnant l'île d'Ohaou. En vain, Pelé hors d'ellemême, lança contre son ennemi un énorme quartier de rocher ; elle ne l'atteignit point. Pelé et Kahavari sont deux volcans , dont le premier est celui de Kiro-Ea,

le second est actuellement éteint, et cette fable n'est que l'histoire allégorique des éruptions terribles auxquelles les deux cratères donnèrent naissance à l'envi.

On sacrifiait à Pelé des victimes humaines , et l'on voit encore à peu de distance du Kiro-Ea-Iti, les ruines d'un temple ou Heïau, où se faisaient ces horribles holocaustes. Ce temple fut jadis le lieu d'un pèlerinage célèbre et la demeure d'un prophète Kamaka-Ake-Akona, qui vivait sous le règne de Tamea- Mea, et qui s'est acquis dans les îles de Sandwich une haute réputation de sainteté.

Ce roi, Tamea-Mea, qui est un des monarques les plus illustres des îles Sandwich, arrêta un jour une éruption du Mouna-Houa-Raraï qui avait dévasté tout le canton. La lave faisait de rapides progrès, et menaçait d'engloutir sous ses flots brûlants toutes les plaines d'alentour. Prières, exorcismes, offrandes,

tout avait été impuissant pour arrêter le fleuve de feu, lorsque, coupant une boucle de ses cheveux qui était Tabou (1), Tamca-Mea la prit et la jeta dans la lave, deux jours après elle s'arrêta, et le roi d'IIaouaï sembla avoir été plus puissant (pie tous les moyens que l'on avait employés pour conjurer la fureur des divinités volcaniques. Nous ne nous étendrons pas davantage sur les volcans des Sandwich, ce que nous avons dit sulfit pour donner une idée d'une des œuvres les plus étonnantes de la nature, et de tout ce que l'archipel Haouaï peut offrir d'intérêt au voyageur avide d'émotions fortes et de spectacles nouveaux. A. Maury.

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