LE CARNAVAL DEPUIS LE DÉLUGE
(Fin, voir p. 195.)
Alors l'usage de se travestir devint une fureur. Aux théâtres, aux bals, aux soirées, on ne voyait que des ballets dansés par des personnages travestis. A la cour on s'empare des costumes symboliques du carnaval. Polichinelle et arlequin s'introduisent au château de Versailles , en parlant italien , pour ne point démentir leur origine, et en exécutant des pas nouveaux. Les courtisans du grand roi, déguisés et masqués , se montrent au peuple dans leurs carrosses découverts, se promenant sur les quais et sur les boulevards; et sous le règne de Louis XV, ils commencent les célèbres orgies do la Courtille ; sous Louis XVI , le carnaval des vilains ou les carêmesprenants deviennent moins pâles et moins laids. Les guenilles qui servaient de déguisements aux Parisiens pendant ces jours de réjouissances, passent dans les campagnes, et le peuple des villes commence à porter des masques et des costumes caractérisés. A la fin du dix-septième siècle, on régla les entrées des masques, les cérémonies du bœuf gras, la formation des troupes travesties, les promenades du jour, les plaisirs de la nuit, et jusqu'aux paroles qu'on s'adressait en se rencontrant. Chaque année, ces fêtes devenaient de plus en plus populaires, lorsque la révolution les interdit tout-à-coup. Pendant quinze années , la France se passa de carnaval ; mais , le 23 février 1805, elles furent rétablies par ordre de Napoléon. Le préfet rendit une ordonnance par laquelle les bouchers seuls avaient le droit de promener le bœuf gras pendant trois jours dans les rues de Paris. La même ordonnance fixa l'ordre du cortège, désigna le nombre des individus et le caractère de leurs costumes.
A cette nouvelle la joie fut grande en France ; chacun prit un costume, et le carnaval de cette année fut le plus beau et le plus joyeux qu'on eût jamais vu. Le bœuf gras, richement harnaché, portait, sur un superbe fauteuil de velours rouge, un jeune enfant déguisé en Cupidon, qui représentait, comme chez les Égyptiens et chez les Grecs, l'image d'IIorus assis sur
(1) Le Tabou, ce mot qui signifie, en langue polynésienne, interdiction complète, rigoureuse, défense du contact et de la vue , se dit d'une chose sacrée qu'on ne peut toucher sans encourir la peine de mort. Le Tabou se mettait sur une personne, un animal, une terre, un arbre, un bras de mer.il peut être temporaire, et levé parla divinité, c'està-dire par les prêtres, cette institution religieuse est commune à la plupart de« archipels de la polynésic.
le taureau céleste ; des garçons bouchers déguisés en sauvages et armés de massues, l'entouraient et formaient le cortège. Quelques années plus tard, l'enfant fit une chute un jour de mardi-gras , et depuis lors le bœuf ne porte plus personne sur son dos, il est seulement suivi d'un char où se trouvent assis l'Amour et les trois Grâces conduits par le Temps.
Depuis 1805 jusqu'en 1830, le carnaval français perdit peu-à-peu beaucoup de sa gaieté, de sa joie bouffonne et de son caractère antique. Ses deux symboles historiques, polichinelle et arlequin , forent relégués dans les carrefours. On ne comprenait plus alors l'esprit caustique de l'un et la verve pétillante de l'autre. Depuis la révolution de juillet, le carnaval s'est réfugié chez Julien et chez Musard, pour y vivre, peutêtre pour y mourir. Les types primitifs ont disparu complètement, et comme les costumes sont toujours l'expression d'une époque , on adopta de préférence à tout autre le costume de paillasse.
A l'heure qu'il est, le carnaval n'existe plus que par l'orgie ; les travestissements n'ont plus aucune ' originalité ; ils n'expriment rien, ne s'adressent à rien ; ils sont riches, beaux, bien faits, bien portés, mais ils n'ont aucune espèce de sens. Le carnaval n'est plus qu'un divertissement physique ; son côté moral est complètement effacé. On s'amuse encore sous le masque, mais on n'a plus d'esprit. Le carnaval , lui aussi s'est matérialisé ; il fallait bien qu'il fût de son temps. [Le Sièele.) E. Babistb.
VERA-CRUZ ET LE CHATEAU DE SAINT -JEAN D'ULLOA
Le château de Saint-Jean d'UUoa sur lequel la marine française, par un des faits d'armes les plus brillants, vient d'arborer le drapeau tricolore , est la plus vaste fortification que les Espagnols eussent construite sur le continent américain. Complètement entouré par la mer, il s'élève en face de Vera-Cruz, sur le bas-fond de la Gallega. Au centre de l'espace qu'il occupe, il y avait autrefois un petit îlot, sur lequel le premier Espagnol qui ait débarqué au Mexique, Juan de Grijalva, qui précéda Cortez d'un an , mit pied à terre avant d'aborder le continent, et lui donna le nom que l'intrépidité de la marine française vient de rendre impérissable. Y ayant trouvé les restes de deux malheureuses victimes qui venaient d'être immolées aux dieux, il demanda aux indigènes pourquoi ils sacrifiaient des hommes. On lui répondit que c'était par ordre des rois d'Acolhua (nom d'une des parties du plateau mexicain), et de ce mot il fit celui d'Ullua ou Ulloa, supposant que c'était ainsi que s'appelait l'îlot.
Le château commande la ville , dont il n'est qu'à une demi-portée de canon, et qui n'offre de ce côté que deux petites redoutes. Il domine encore mieux le port, car tous les navires sont obligés de se tenir entre le fort et la ville, et les bâtiments de guerre s'amarrent à des anneaux de bronze fixés dans les murailles du fort. Le château de Saint-Jean-d'Ulloa offre ee luxe de solidité que les Espagnols avaient déployé dans leurs constructions civiles et militaires du Nouveau-Monde , et qui atteste quelle était autrefois la
grandeur de ce peuple aujourd'hui tombé si bas. La science des ingénieurs espagnols, alors les plus savants de l'Europe, avait cru le rendre inexpugnable. Il comprend de vastes magasins , et pour lui assurer une abondante provision d'eau douce, on y a établi à grands frais d'immenses citernes qui fournissent à la garnison une boisson plus salubre que celle que les habitants de la Vera-Cruz tirent des mares stagnantes dont leur ville est cernée.
L'opinion populaire, au Mexique, est que le château d'Ulloa a coûté au trésor espagnol quarante millions de piastres (deux cent millions de francs). On conçoit, en effet, que pour fonder sous l'eau plusieurs fronts de fortifications qui pussent résister à une mer quelquefois épouvantable, et pour les protéger par des enrochements, puis pour bâtir toute une citadelle dans le style espagnol, qui rappelle celui des Romains, en des parages où la journée d'un maçon vaut jusqu'à quinze francs, il ait fallu des sommes énormes. La réputation du fort d'Ulloa est colossale dans toute l'Amérique espagnole. De l'embouchure du Rio-Bravo del Norte, près de la Louisiane, jusqu'au cap Horn, il passait pour une merveille , pour un colosse contre lequel toutes les flottes de l'Europe s'acharneraient en vain. Et il a suffi de quatre heures à une escadrille française de trois frégates pour soumettre ce monument de la science , de la force et de l'orgueil d'une grande nation ! Témoignage éclatant de l'habileté et de la bravoure réfléchie de nos officiers, ainsi que de l'héroïsme de nos matelots, preuve manifeste que désormais la France ne craindrait au besoin personne sur les mers ; mais aussi démonstration irrécusable des humiliations dont sont bientôt abreuvés les peuples les plus puissants et les plus fiers lorsqu'ils restent stationnaires pendant que tout le monde marche autour d'eux.
Quel que soit cependant le renom de puissance dont jouit le château d'Ulloa, son aspect n'a rien d'imposant. L'ilot dont il embrasse toute l'étendue, et qu'il déborde même, était à fleur d'eau. Les murailles sortent à pic du sein des flots, et n'atteignent qu'une médiocre hauteur, car elles n'ont pas besoin d'être élevées pour que leurs canons dominent soit les batteries des navires qui seraient tentés de l'attaquer, soit la plage, qui est elle-même fort déprimée. Le niveau des murailles, hérissées d'embrasures, était seulement dépassé par deux tours qui ont été l'une et l'autre renversées par notre artillerie : celle qu'on nommait le Cavalier [Caballero) , et la tour des Signaux , d'où l'on voyaitvenir les bâtiments du large, et qui portait le phare. L'ensemble de la côte est sans grandeur. A gauche du château, à une lieue environ, le navigateur qui arrive aperçoit un autre îlot allongé , inculte et désert, celui de Sacrificios, qui doit son nom aux sacrifices humains dont il était aussi le théâtre sous le règne des empereurs Aztèques, adorateurs du dieu sanguinaire Mexitli, dont Montezuma fut le dernier. A gauche , au-delà de l'île de Sacrificios, et à droite à perte de vue, s'étend une plage sablonneuse sur laquelle l'œil distingue çà et là quelques pieds de ces cactus ( nopals ) qui jouent un si grand rôle dans la végétation du Mexique , et de loin en loin quelques troncs d'arbres dépouillés que la vague y a déposés, et qui proviennent sans doute de ces interminables trains de bois que l'PHio et le Mississipi , dans leurs
grandes crues périodiques , amènent à la mer. Derrière le château, se montre la ville avec ses dômes et ses clochers.
A quelques lieues en arrière de Vera-Cruz , commence le premier échelon des montagnes qui se projettent en bleu foncé sur le bel azur du ciel dos régions équinoxiales. Depuis quinze ans surtout, ce panorama est triste et inanimé. Le fort paraît inhabité , quoiqu'il fût , avant d'être pris par notre escadre , en fort bon état, parce que les Espagnols édifient pour des siècles. A peine, dans le port, cinq à six goélettes et trois ou quatre bricks ou trois-mâts, épars autour des carcasses de ci-devant navires de guerre , comme YAsia et le Guerrero désarmés , démantelés et transformés en pontons de galériens, ou même à demi-submergés parmi les récifs. Au milieu du port, dans la direction du château , un môle que la mer a détruit aux trois-quarts, et que les autorités du Mexique indépendant n'ont jamais réparé.
Les murailles dont la ville est entourée cachent la circulation des rues, qui d'ailleurs sont presque désertes. A part une ou deux sentinelles qui se promènent à pas lents, qui se montrent par des embrasures du fort, les seuls être vivants qu'on aperçoive sont d'immenses volées de vautours s'abattant sur les dômes des églises de la Vera-Cruz, et que les habitants laissent croître et multiplier, parce que ces oiseaux carnivores nettoient les rues des immondices et des débris d'animaux qui, sans eux, s'y amoncèleraient ; car ils sont les seuls qui s'occupent de la police de la voirie. Le voyageur se sentirait profondément désappointé ; il croirait que le pilote s'est fourvoyé et l'a conduit ailleurs qu'au Mexique , dans cet admirable pays où la renommée dit que le sol est si riche et la nature si majestueuse, s'il n'apercevait à sa droite le pic superbe du volcan d'Orizaza, dressant sa cime neigeuse, et déployant ses flancs couverts de forêts, qui apparaît comme un contre-fort , avancé vers la mer, de ce vaste plateau mexicain, véritable terre promise.
La ville de Vera-Cruz dont nous sommes les maîtres par le fait seul de l'occupation du château d'Ulloa, était, avant l'indépendance, le seul port ouvert au commerce du Mexique, sur l'Atlantique. C'est là que Cortez était débarqué le 21 avril 1519, lorsqu'à la tête de cinq cents hommes, il entreprenait la conquête de l'empire de Montezuma que défendait une armée innombrable et brave. Les Espagnols qui s'entendaient dans l'art d'organiser des colonies , et qui ont laissé sous ce rapport des modèles qu'aucun des peuples qui leur ont ravi le premier rang n'ont encore égalés, avaient pensé que leur système commercial fort restrictif, il faut le dire , exigeait que toutes les affaires du Mexique avec l'Europe et l'Asie fussent faites par deux ports, Vera-Cruz sur la côte orientale, et Acapulco sur l'autre revers du plateau mexicain. Ces règlements qui étaient devenus funestes du moment où le Mexique avait eu besoin de rapports fréquents avec l'ancien hémisphère , avaient valu à Vera-Cruz des établissements et des créations dont aucun autre port mexicain ne jouit encore ; car les autorités du Mexique affranchi n'ont su que détruire ; elles ont été impuissantes à fonder.
Vera-Cruz est le seul port du Mexique qui soit lié avec l'intérieur du pays par une route carrossable.
De 1800 à 1810 le Consulado do Vera-Cruz , institution municipale dont les attributions embrassaient avec quelques soins de police celles d'une chambre et d'un tribunal de commerce, avait, sur ses revenus et par les souscriptions qu il avait réunies, construit de Vera-Cruz au sommet des montagnes, une route non moins belle (pue celle du Simplon et aussi longue. Pour se rendre de tous les autres ports à Mexico, il faut gravir, par des sentiers où deux mulets ne peuvent passer do front, une hauteur égale à celle du Mont-Blanc. La route do Vera-Cruz, au contraire, offre, ou du moins offrait du temps des Espagnols, une voie superbe , dont le milieu était occupé tantôt par un pavé de trente pieds de large, en échantillons réguliers du basalte des montagnes , tantôt par une chaussée maçonnée. Comme les voies romaines, elle semblait braver les ravages du temps. Mais pendant la guerre de l'indépendance, pour barrer le passage aux convois qui venaient d'Espagne au secours des troupes de la métropole, on l'a rompue sur plusieurs points, particulièrement dans les rampes les plus difficiles. Depuis lors, le pays n'étant jamais sorti de l'anarchie et des révolutions, personne ne s'est inquiété de les remettre en état. La puissante végétation des tropiques joignant ses efforts au vandalisme de la guerre civile , a ajouté aux dégradations de ce bel ouvrage. Çà et là, des arbres semblables au mata
ficus du poète, ont surgi du milieu de la chaussée, et les muletiers, seuls aujourd'hui qui avec un mauvais service de diligence, fréquentent cette route, n'ont pas eu l'idée de les couper par le pied quand ils étaient jeunes encore, et les ont laissés grandir.
[Journal des Débats.)
(La suite prochainement.)