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L'ARCHEVÊQUE DE COLOGNE

Les différents survenus entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne , monseigneur Clément-Auguste Droste de Vischering, ont naguère occupé l'Europe entière. C'est là une affaire trop grave, trop affligeante , pour que, réunis à tous les gens de bien , à toutes les âmes pieuses, nous ne fassions pas des vœux sincères en faveur d'une prompte et indispensable solution. Espérons que des esprits éclairés, de nobles et salutaires influences, mettront un terme à un si déplorable conflit. Nous reproduisons aujourd'hui les traits du prélat qui subit la captivité avec une résignation véritablement admirable ; ce portrait de monseigneur Droste de Vischering , d'une ressemblance parfaite , nous a été adressé de Cologne même, et nous sommes heureux de pouvoir l'offrir à nos lecteurs.

Mgr. C. A. Droste de Vischering.

Les Bureaux de Vente et d Abonnement sont rue des Grands- Augustxns , 20.

Paris, Imprimerie de Chnsssignon, rue Gtt-le-Cœur. 7.— Tiré à la Presse mécanique par Aristide.

LE BUBALE.

TOMK VI. — AVRIL 1839.

UBRARY

UNIVERSITY OF ILLINOIS

LE BUBALE.

Par une faveur tonte particulière du prophète , comme disait le renégat Méhemet , mon janissaire ( ou , si vous aimez mieux , mon domestique et mon guide), le ciel d'Afrique s'était voilé de quelques nuages qui tempéraient la brûlante ardeur du soleil. « Vite , vite, ajouta-t-il , montons à cheval, seigneurs français, quittons ces ruines de Lébéda (l'ancienne ïarable, à douze lieues de Tripoli) où il revient des esprits noirs et rouges; piquons des deux, et, avant l'heure du campement, nous tuerons dans les vallées de Gouriana un taureau-cerf, dont les filets grillés sur les charbons nous fourniront un excellent souper. »

Et toute la troupe joyeuse des voyageurs applaudit à la proposition de Méhemet. Les ânes furent chargés de leur bât; les herrys (ou chameaux coureurs) furent montés par nos nègres du Bournou ; nos janissaires enfourchèrent leurs chevaux barbes ; nous autres savants, ou soi-disant tels, nous galopâmes en avant sur nos arabes de pur sang , et en quelques heures nous gagnâmes le pied des montagnes Bleues (Gouriana).

Avec Méhemet j'avais un peu devancé notre petite caravane, et mon œil parcourait avec complaisance un paysage pittoresque, dont aucun européen ne peut se faire une idée juste s'il n'a visité nos possessions d'Alger. Là, ce ne sont plus ces ormes monotones, ces chênes , ces sapins , ou , par hasard , ces peupliers d'Italie se dessinant sur un ciel gris ou nébuleux : ce sont des dattiers , pères nourriciers des habitants du désert, des mimosas gommeux , des cactus-figuiers d'Inde , des indigotiers , des yuccas , et mille autres végétaux au port étrange , qui balancent leur tête , plus ou moins élevée , dans une atmosphère d'un rouge safrané. Là , le modeste voyageur qui frappe de son bâton poudreux le buisson d'acacie épineuse, n'en voit pas sortir à la hâte le timide lapin ou le lièvre encore plus peureux ; mais il entend le grognement sourd de la hyène , ou le ronflement de la panthère prête à entrer en fureur. Quelquefois aussi ce n'est ni le lion lâche et timide ( quoi qu'en disent nos naturalistes), ni le léopard à la peau tachetée, qui s'élancent d'un bosquet de chamérops épineux , mais bien une innocente gazelle à la taille svelte et aux mœurs innocentes.

Et Méhemet me racontait toutes ces choses, lorsque tout-à-coup il arrêta son cheval, baissa la voix, et me montra du doigt, dans une vallée déserte, à un demi-quart de lieue de nous, une troupe d'animaux paissant tranquillement l'herbe verte d'un wadday (oasis ).

— Ce sont, me dit-il , des taureaux-cerfs [buselaphus), ou, pour les nommer comme les Arabes, des vaclies-biches [bubula-cervina). En attendant nos camarades , je vais vous mettre au courant des habitudes de ces animaux, et, par ce moyen, vous êtes sur de devenir le roi de la chasse. — Comment cela ? — Voici : La vache-biche ou de Barbarie, que vos savants d'Europe nomment bubale [antilope bubalis, Cuv. ), n'est ni une vache, ni un cerf, comme l'ont dit les anciens , mais un ruminant à corne creuse, appartenant

à la famille des antilopes. Cependant, il a, comme les» cerfs, des larmiers sous les yeux, la taille assez légère, et la course rapide; mais ses cornes ne tombent pas : elles sont annelées, à double courbure, et ont la pointe tournée en arrière. Sa tête est étroite , très allongée ; ses yeux sont placés très haut , presque contre les oreilles, ce qui lui donne une physionomie très singulière. Cet animal a les épaules élevées, de manière qu'elles forment une espèce de bosse sur le garrot. La queue est à peu près longue d'un pied , et garnie d'un bouquet de crin noir à l'extrémité. Sa grandeur égale à peu près celle d'un cerf, mais elle est moins légère, et son pelage est fauve.

Comme toutes les gazelles , cet animal est doux , timide, et vit en troupe assez nombreuse, aiesi que tous les êtres faibles. Son intelligence est fort bornée, et pourtant il ne manque pas de ruse , soit pour prévenir la surprise du chasseur, soit pour lui échapper dans sa fuite. Comme sa course n'est pas aussi soutenue que celle des autres gazelles , et qu'il se fatigue beaucoup plus promptement , il devient assez souvent la proie des chacals, qui lui font une guerre presque continuelle, et qui le poursuivent pendant des nuits entières, jusqu'à ce qu'ils l'aient excédé de fatigue. Dans ce cas , le bubale cherche l'eau , s'y plonge , et ce bain fatal lui raidit tellement les jambes qu'il ne peut plus échapper à la poursuite de ses cruels ennemis.

Il a encore cela de commun avec les autres espèces de gazelles , dont la nature a peuplé les vastes déserts de l'Afrique, qu'il est, pour ainsi dire, la manne providentielle fournissant la nourriture aux lions, aux panthères , aux léopards et aux autres grands carnassiersde cette partie du monde. Ceux-ci s'embusquent le matin, un peu avant la pointe du jour, dans les roseaux et les hautes herbes qui couvrent les bords des rares fontaines ou puits, comme disent les Arabes, semés de loin en loin dans ces brûlantes solitudes. Là, ils attendent leur proie dans le silence et l'immobilité , avec une patience admirable , et souvent ils passent ainsi , dans la même attitude , cinq ou six jours de suite. Malheur à l'antilope qui s'approche alors, pendant la chaleur du midi, de cette onde fraîche et attrayante. Le lion, dès qu'il la voit, ou même au seul bruit de sa marche, s'apprête, s'élance à vingt ou même trente pas , tombe comme la foudre sur sa victime , la terrasse, la tue et la dévore. Mais, s'il manque sa proie du premier bond, il ne la poursuit pas, et, tout honteux de sa maladresse , il se retire dans son fort , la queue et l'oreille basses.

J'ai habité le cap de Bonne-Espérance, ajouta Méhemet, et j'ai vu là un exemple singulier, mais terrible, du désappointement d'un lion. J'étais chez un Hollandais , qui avait son habitation à soixante et dix lieues du cap, vers le nord. Nous fûmes un soir pour chasser, à l'affût, auprès d'un petit marais où beaucoup d'animaux timides avaient l'habi tude de venir se désaltérer. J'étais resté à cent pas à peu près derrière mon hôte, qui s'avançait tranquillement à travers les roseaux, son fusil sur l'épaule. Je l'entendis tout-à-coup pousser un cri terrible , et je vis en même temps un énorme lion qui, trompé par le bruit de sa marche, l'avait pris sans doute pour une gazelle et d'un bond s'était élancé sur lui. Le féroce animal avait saisi le Hollandais au bras gauche, et l'ayant ?ans doute reconnu au même

instant pour un homme, il fut tellement surpris qu'il resta immobile sans pousser plus loin son attaque, mais aussi sans lâcher le bras qu'il tenait. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pour éviter les regards effrayés de mon malheureux compagnon, je le voyais très distinctement fermer ses paupièresfauves. Tous deux restèrent assez long-temps dans cette épouvantable attitude pour me permettre de m'approcher à vingt pas d'eux. Mon fusil était chargé de plusieurs chevrotines , et mon compagnon me manquait une grande partie du lion ; que pouvais-je faire? Si j'eusse tiré, bien certainement je les aurais tués tous les deux.

Dans cette terrible position, le Hollandais ne perdit pas la tête. Comme, dans le choc, son fusil était tombé, il avait le bras droit libre. Il glissa doucement sa main dans sa poche, en tira son couteau, l'ouvrit, mesura lentement son coup, puis, rapide comme l'éclair, il le plongea tout entier dans la poitrine du monstre. Celui-ci fut renversé mourant , mais il entraîna dans sa chute le courageux chasseur. Il y eut pendant une demi-minute une effroyable lutte d'agonie, et quand j'arrivai, tous deux étaient morts.

A peine Méhemet finissait-il son triste récit, qu'un affreux rugissement se fit entendre dans la forêt voisine, et nos chevaux, nos ânes et nos chameaux s'arrêtèrent net saisis d'épouvante. Les bubales que nous observions se réunirent aussitôt en troupe serrée et s'élancèrent dans la plaine en fuyant à toutes jambes. Notre goût pour la chasse se refroidit soudainement, et , comme si nous nous étions donné le mot , sans délibération, nous tournâmes tous le dos à la forêt où nous devions chasser, camper et manger nos biftecks de taureau-cerf. Le même soir , nous arrivâmes à Tripoli de Barbarie, d'où nous partîmes le lendemain pour nous rendre à Alger.

( Extrait de ma correspondance. ) Boitard.

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