‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 9 sur 166 · SMOLENSK · texte numérisé non relu

SMOLENSK

Smolensk, chef-lieu du gouvernement de ce nom, à cent trente lieues de Saint-Pétersbourg, et à quatrevingt-cinq lieues de Moscou, est une antique cité bâtie sur les deux rives du Dnieper qui, encore peu considérable, reçoit là les ruisseaux appelés Ratchefka, Gourionlofka etGorodenka. On ignore l'époque de la fondation de Smolensk, mais en 85V c'était déjà une ville riche et peuplée; on trouve son nom dans les annales

russes, et Constantin Porphyrogénète le cite positivement. Smolensk parait avoir été la capitale des Krivitches; ce peuple et la ville se soumirent en 882, à Oleg. A la mort de Yladimir-le-Grand, dit M. Selmitzler, l'un de ses fils y régna sous l'autorité du grand prince, mais ses successeurs se rendirent indépendants, et à la fin du douzième siècle, le prince de Smolensk avait sous ses ordres plusieurs boyards apanages. Depuis 1224, Smolensk, en proie aux attaques des Russes, des Lithuaniens et des Tartares, eut beaucoup à souffrir; plus d'une fois elle fut brûlée et saccagée. Olgerle-Grand se rendit surtout formidable à cette principauté, et en 1393, il prit pour la première fois la ville. Il y rentra dix ans plus tard, et alors Smolensk resta au pouvoir des Lithuaniens, dont vainement elle chercha à s'affranchir pour se donner de nouveau à des princes particuliers. Les Russes ne purent renoncer à la possession d'une place qui couvrait leur frontière du côté de la Pologne. Une tentative faite en 1500, échoua, mais celle de l'année 1514 fut plus heureuse. Le prince Michel Glinski, transfuge moscovite, et qui avait gagné la confiance du roi de Pologne, livra la ville au ezar Ivanowitch ; alors les Russes s'y maintinrent durant un siècle, et entourèrent la ville de fortifications. Le czar Fœdor fit commencer les constructions qui furent continuées sous Boris Godounof. Ce dernier, alors ministre du czar, s'y était rendu en personne, et avait posé la première pierre; devenu czar lui-même , il eut le plaisir de les voir terminées.

A cette époque, c'était chose rare en Russie qu'une ville murée de pierres ; aussi Margcret, écrivain des premières années du dix-septième siècle, en fait-il la remarque : « Tous leurs chasteaux et leurs forteresses dit-il, sont de bois, excepté Smolinski, le chasteau de IvanoGorod, les chasteaux de Toula, Casan, Astrican, Columna, Pontimel sur la frontière de Podolie, et la ville de Mosco. » Olarius assure que la muraille élevée par le czar Boris était sans fossés et sans défense ; aussi, elle n'empêcha pas, en 1611, le roi de Pologne, Sigismond m, de s'emparer de la ville que les Moscovites lui cédèrent en 1618. Cette perte coûtait à la fierté nationale, et on ne manqua pas l'occasion de la réparer. En 1633, Mikaël Fœdorowitch réunit sous les murs de Smolensk une armée de plus de cent mille hommes, entre lesquels on comptait plus de six mille Allemands , et plusieurs régiments moscovites exercés à l'allemande et commandés par des officiers étrangers, Français, Allemands et Écossais. Cette armée était sous les ordres suprêmes d'un général allemand qui trahit ses troupes, s'il faut en croire les historiens moscovites ; au lieu de livrer l'assaut, lorsque les artilleurs eurent fait aux murs une brèche suffisante, il resta les bras croisés, et donna au roi de Pologne le temps de venir au secours de la ville : « Réduit à la dernière extrémité, ajoute Olarius, le général, pour ne pas laisser périr de faim ses soldats, fut contraint de capituler avec les Polonais, de se rendre à discrétion avec toute son armée, et de leur laisser son artillerie, des otages pour rançon des officiers et soldats , rançon que le grand duc fut obligé de payer. » De retour à Moscou, le général allemand eut la" tète tranchée.

Smolensk demeura au pouvoir des Polonais jusqu'en 1654; alors le czar Alexis Mikaelowitch la reprit, et le traité de Moscou de 1686 lui confirma sa conquête ; le roi de Pologne dut renoncer à presque tout le pala-

tinat et faire abdication de ses titres. Les fortifications de Smolensk furent réparées et augmentées par les Russes, surtout sous Pierre-le-Grand qui adopta pour les travaux le système suivi en Europe; la ville devint une place de guerre formidable. Toutefois, en 1812, l'armée française pénétra dans Smolensk, après la retraite des Russes, et la ville fut en partie incendiée. Qu'on nous permette de dire quelques mots sur la prise de Smolensk.

Ce fut le 16 août 1812 que le maréchal Ney parut devant Smolensk. Le prince russe, Bagration, qui venait de réunir son armée en avant de cette place, en défendait les approches ; il s'engagea entre Ney et ce général une fusillade de pied ferme qui se prolongea jusqu'à la nuit. Le soir, la première armée russe, sous les ordres immédiats de Barcklay, arriva et couronna les hauteurs de la rive droite qui sont situées visà-vis de Smolensk. Tandis que l'avant-garde combattait ainsi, Napoléon espérant en venir toujours à une bataille sous les murs de Smolensk, hâtait la marche de ses troupes pour en achever l'investissement. Murât, Davoust et la garde prirent différents chemins de traverse pour se porter devant cette ville, sur la droite de Ney. La marche des troupes continua toute la nuit, et le 17 au matin, l'investissement fut achevé. Ney appuyait sa gauche au Dnieper et s'étendait jusqu'à peu de distance de la route de Kranoï ; Davoust , Poniatowski, s'étendaient à droite, et Murât, avec sa cavalerie, s'appuyait au corps polonais et au Dnieper. Dans tout le contour occupé par l'infanterie, l'ennemi avait été resserré jusqu'à six cents toises de la place ; mais le long du Dnieper, il s'étendait encore à environ mille toises. La garde impériale était en réserve derrière le premier corps, un peu en avant du lieu où Napoléon avait son quartier-général. Eugène était en observation sur la route de Krasnoï. Junot aurait dû arriver devant Smolensk le 17 à huit heures du matin ; mais un guide, l'ayant égaré, lui fit perdre une marche ; des cosaques le retardèrent en détruisant des ponts, il ne put arriver qu'à cinq heures du soir.

Cependant Barcklay ayant fait construire deux ponts en face de Smolensk pour augmenter la facilité des communications, avait pendant la nuit, rappelé Bagration pour l'envoyer prendre position sur la route de Moscou, à deux lieues de Smolensk. L'armée de ce général avait été remplacée par trente mille hommes de la première armée qui furent répartis dans les faubourgs, dans les chemins couverts et derrière les créneaux du sommet de la muraille. Le reste de la première armée avait conservé sa position sur les hauteurs de la rive droite. Dans cet état de choses on devait s'attendre'à un combat imminent. Barcklay ne pouvait laisser de garnison dans Smolensk; il songeait seulement à la conserver assez long-temps pour achever l'évacuation des magasins. Bientôt Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la ligne. Murât ayant forcé la cavalerie de l'ennemi à rentrer dans la place , Poniatowski vint s'appuyer au Dnieper. Sur ce point, se trouvait un plateau élevé, très rapproché du fleuve; on y établit une batterie de soixante bouches à feu. Poniatowski contraignit les Busses à se borner à la défense des chemins couverts et des murailles.

Sur la gauche, devant la citadelle, on se battit avec opiniâtreté, mais sans résultat ; les Busses se maintinrent dans les broussailles qui s'y trouvent et qui

>lus fort en appas furent heureux que

couvraient le point de la place; ronce, le plus faible on réalité. I Napoléon n'ait pas été instruit du véritable état des choses, car il est indubitable qu'il aurait lait les plus grands efforts pour pénétrer dans Smolensk par la citadelle. Le premier corps, placé devant les faubourgs qui se trouvent de chaque côté de la porte de Krasnoï, était chargé de les enlever. Us furent attaqués et défendus avec un véritable acharnement; enfin, après trois heures de combat, Davousts'en rendit maître. Dans le même temps, on avait établi une batterie qui fit un mal immense aux Russes, et on lança dans Smolensk des obus qui y mirent le feu. Quoique les jours fussent alors très longs, la nuit seule mit fin à ce combat mémorable, plus sanglant que beaucoup de batailles.

On bivouaqua autour de la place sur le terrain môme où l'on avait combattu ; le terrain qui s'élevait en pente douce jusqu'à la ville, était couvert de feux disposés par lignes parallèles ; puis les murailles formaient une ligne obscure derrière laquelle on voyait les flammes s'élever en tourbillons. Cependant Rarcklay apercevant la place resserrée de si près, craignant que Napoléon ne découvrît enfin la faiblesse de la citadelle et ne tentât un effort vigoureux sur ce point, fit évacuer la ville pendant la nuit. Cette opération s'effectua avec ordre, rapidité et dans le plus grand silence. L'arrièregarde mit le feu aux boutiques, on reploya les ponts de bateaux, et on brûla celui sur pilotis. Au point du jour, des soldats ne voyant plus les factionnaires ennemis, pénétrèrent dans les chemins couverts , dans les fossés, enfin dans la place, par une des petites portes qui avaient été pratiquées dans la muraille. Napoléon vint aussitôt s'y établir avec les grenadiers et les" chasseurs de sa garde. On y trouva ipeu de ressources; les magasins avaient été évacués ou détruits; l'incendie, après avoir consumé la moitié de la ville, était encore dans toute sa force ; on ne parvint à l'éteindre entièrement que le lendemain.

Smolensk n'est point une ville richement décorée ; mais placée dans une heureuse situation, elle plaît à la première vue. Bâtie presque totalement en bois avant l'incendie de 1812, elle est sortie des flammes avec d'élégantes maisons de pierre. Tous les voyageurs expriment leur étonnement de l'aspect bizarre et des singuliers contrastes que présentait autrefois cette ville ,

avec ses collines, 'ses créneaux, ses tourelles, ses églises, ses dômes dorés et ses cabanes en bois. « De l'éminence où est située la cathédrale, écrivait Chnntreau , on a lecoup-d'œil le plus agréable; on aperçoit la ville a vol d'oiseau, et presque sous le même horizon tout ce que son enceinte renferme. Maisons, jardins, bosquets, cloches, champs, prés; c'est une scène qu'on chercherait vainement ailleurs. La plupart des maisons étant de bois, à un seul étage, ne sont guère que des chaumières ; il y a pourtant un petit nombre d'habitations plus belles et moins incommodes que les Russes appellent gravement des palais. Quelques églises sont bâties en briques ornées de stucs. Une rue longue et large coupe la ville en droite ligne ; les autres sont irrégulières, et quelquefois sans être pavées. Les murs de la cité s'étendent jnsqu'aux bords du Dnieper; au-delà de cette rivière se trouve un grand faubourg composé de cabanes éparses, faubourg qui tient à la ville par deux ponts de bois. »

Smolensk, avec ses faubourgs, renferme trois couvents et seize églises grecques, une église catholique et une autre luthérienne. Sur une belle place, au centre de la ville, on voit les tribunaux ; les deux cathédrales sont d'une grande magnificence , et contiennent de nombreuses richesses et de précieux ornements. Les Russes ne manquent jamais de s'agenouiller devant l'image sacrée à laquelle l'armée de Kutusoff attribua son triomphe. Le couvent de Saint-Abraham, bâti dans la citadelle, est des premières années du douzième siècle ; il possède des manuscrits rares et très curieux. La population de Smolensk est, dit-on, de douze mille habitants. Voici, d'après M. Vsévolojski, quel était, en 1813, l'état des fortifications : « La partie de la ville qui s'étend le long de la rive gauche du fleuve, était entourée d'un mur de briques et de pierres de taille d'une grande solidité ; sa hauteur était de six à sept toises, et son épaisseur de deux et demie. Il était flanqué de trente-huit tours, les unes rondes et les autres carrées ; il n'en reste maintenant que trente. Cinq portes donnaient entrée dans la ville. »

Non loin de Smolensk, en descendant le Dnieper, et à une lieue de ce fleuve, on rencontre le village de Valoutina-Gora qui rappelle le combat du 19 août 1812, engagé entre l 'arrière-garde russe et l'avant-garde française commandée par le maréchal Ney.

( Vue de Smolensk. )

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