LA COURTILLE
Si la gaieté du peuple, la grosse gaieté est la bonne, comme le dit Reaumarchais, la Courtille est assurément la plus joyeuse des régions connues. L'Eldorado tant vanté, le fameux pays de Cocagne et l'île Friande, dans laquelle, selon Fénélon, les alouettes tombaient toutes rôties, sans que pour cela les habitants fussent incommodés par la chaleur , ne sont rien, mis en regard de la Courtille. Si Rabelais eût connu la Courtille, il en eût certainement fait la patrie de Gargantua ; si , par un effet de la métempsycose , Sancho Pança revenait sur cette terre, il serait nécessairement habitant de la Courtille et l'un des notables du lieu.
Autrefois , dit M. Rriffaut, on ne voyait là qu'un amas de cabarets sales, informes, dégoûtants; ils se pressaient contre les murs de Paris pour échapper aux droits de toute espèce qui frappaient les victuailles et les boissons. Au-delà des premières maisons du faubourg du Temple, s'étendaient d'ailleurs dévastes espaces incultes, abandonnés, marécageux et déserts. Aussi , la Courtille , ou plutôt les Porcherons, étaient l'asile d'une population crapuleuse, se vautrant dans la fange d'une orgie infecte qui soulevait le cœur, sans rien dire à l'esprit. Les cabarets du grand populaire florissaient aux deux extrémités du cours de la Seine, dans Paris, à la Râpée et au Gros-Caillou. Quant aux ignobles Porcherons , leur population habituelle pouvait être divisée en deux catégories ; elle se composait de voleurs et de filles perdues. Cependant le bruit qu'on faisait aux Porcherons vint retentir jusqu'à la Râpée et jusqu'au Gros-Caillou. La barrière du Maine édifiait aussi ses illustres guinguettes; la foule des buveurs, capricieuse et inconstante , suivit ces deux directions nouvelles. On parlait avec enthousiasme de certaines enseignes; on vantait la qualité du breuvage; on célébrait la modicité de son prix ; enfin on portait bien haut la réputation de la cuisine. Les gibelottes des Porcherons avaient une renommée que rien ne pouvait balancer; ce quartier, que les chats fuyaient comme une terre cruelle, était, dans tous les faubourgs de Paris , en succulente odeur ; tous les regards se tournaient vers lui.
On vit donc affluer à la Courtille , car le nom de Porcherons fut supprimé, une multitude plus élégante que eelle qui avait fondé cette colonie bacchique ; les ouvrières jeunes, l'élite de la halle , l'aristocratie des ports et des marchés, les jolies ravaudeuses, et les gardes-françaises , ces grands vainqueurs de cœurs , comme les désigne la tradition de ce temps. Vadé vint ensuite; ses vers et ses chants immortalisèrent la Courtille ; rien ne manqua plus à sa gloire et à son éclat. Une ère de prospérité toujours croissante , et qui est , de nos jours encore , en marche continue , commença pour elle. Le monde populaire de la capitale de la France est tenu de faire le pèlerinage de la Courtille. Un savetier, homme laborieux et rangé, qui ne voulait pas perdre un seul jour de la semaine, avait imaginé un singulier expédient pour bien mettre à profit le dimanche. Il avait remarqué que chaque pinte devin coûtait à la Courtille trois sous de moins qu'elle ne coûtait à Paris. Dès le matin, il s'installait
dans un cabaret, extra muro* , et là, avec une religieuse assiduité , il buvait huit pintes. Le soir , lorsqu'il rentrait dans son grenier, il répétait à tous les passants : « Aujourd'hui , j'ai gagné vingt-quatre sous. »
La Courtille a toujours formé une nation à part. Au milieu des flux nomades qui se succèdent dan- le< asiles qu'elle offre aux buveurs, il existe un noyau primitif qui a conservé les mœ rs, les habitudes, l'allure et le langage traditionnels. Vadé le reconnaîtrait encore. La révolution , celle qui a si profondément modifié notre société française, a passé par là, non pas sans rien changer, mais sans opérer aucune secousse violente. Le progrès n'a marché que lentement sur cette pente qui forme la base du plateau de Belleville ; le faubourg du Temple et les terrains qui l'environnaient, semblèrent long-temps se refuser au mouvement qui civilisait Paris; on retrouvait toujours entre la barrière et la ville, ces vastes solitudes que les récits de la rue remplissaient de dangers trop souvent réels. La nuit, les lueurs de quelques rares lanternes, la clarté douteuse de quelques réverbères, rendaient faciles les attaques nocturnes ; on avait souvent entendu des cris, des injures échangées, d'horribles imprécations , des querelles , des disputes , des rixes; puis, de véritables combats et de longues exclamations de douleur. Le guet lui-même ne se hasardait qu'avec frayeur dans ces lieux maudits.
L'industrie a changé toute cette physionomie , elle lui a conservé ce qu'elle avait de riant, elle lui a enlevé ce qu'elle avait de redoutable , elle a adouci ce qu'elle avait d'odieux ; espérons qu'elle achèvera l'œuvre et qu'elle parviendra à effacer ce qu'il y a encore de repoussant aux portes de la Courtille actuelle. Le faubourg du Temple vit s'élever dans son enceinte de nombreuses manufactures qui donnèrent bientôt à cette partie de la ville l'aspect animé dont elle manquait : le canal Saint-Martin coula au pied de la colline ; le commerce établit ses entrepôts et ses magasins sur les deux rives. La Courtille ne pouvait rester étrangère à cette vivifiante situation ; elle fit tomber une à une ses échoppes , ses baraques et ses hangars ; à leur place, des maisons aérées, spacieuses, furent construites ; les tables des buveurs se dressèrent dans de vastes jardins, et s'il reste à la Courtille et dans ses environs quelques vestiges d'autrefois , ils disparaissent graduellement, incapables qu'ils sont de lutter avec les édifices qui les regardent, les entourent et les écrasent.
On peut dire que !e peuple de la Courtille a horreur de la marche normale ; il danse ou il trébuche; sa vie se partage entre le bal et l'ivresse. Là, les orchestres sont en permanence ; dès l'après-midi jusqu'au milieu de la nuit, la musique résonne sans interruption. On aura quelque peine à le croire , il y a quelques orchestres recommandables , souvent composés de huit ou dix musiciens , ils exécutent les quadrilles les plus frais. La danse occupe le milieu de la salle, la place d'honneur : la galerie est composée de buveurs attablés. On se pique peu de décence, et l'on voit fleurir, dans ces réjouissances, cette lascive pantomime dansée que l'on a surnommée le fandango des barrières ; les propos sont à l'avenant. En gravissaut la côte de la Courtille, on est vraiment étonné du coup-d'œil homérique qui s'offre à la vue. A côté des
comptoirs chargés de vaisseaux immenses, à côté des vases gigantesques, on voit des quartiers de bœufs , des veaux et des moutons entiers appendus comme des dépouilles opimes. Les broches sont chargées de viandes , les tables sont couvertes de mets, les fourneaux sont ardents ; des amas de charcuterie , des piles de fruits, des pyramides de pains, et une batterie de cuisine colossale , complètent cet ensemble ; toute une race d'êtres dévorants est occupée à broyer ces provisions qui ressemblent aux préparatifs d'un repas de géants.
Le dimanche , le peuple laborieux ne dédaigne pas les plaisirs de la Courtille ; le lundi , dont quelques corps de métiers ont fait leur jour de repos, les chose» sont encore présentables; mais les autres jours ne sont dépensés que par l'ivrognerie et par la paresse , ou par des vices plus dangereux. Alors on ne peut se défendre d'une vive répugnance en traversant ces groupes. La police est du reste fort bien faite dans cet endroit si rempli de turbulence et de discordes soudaines , la gendarmerie est toujours présente ; un poste est établi à la barrière , et de nombreuses patrouilles se promènent sans relâche. La Courtille resplendit jusqu'à minuit, on ne se sépare qu'en chantant et en faisant retentir le faubourg du Temple de cris d'adieux avinés.
Il y a une époque de l'année où la Courtille voit venir à elle toute la jeune aristocratie des plaisirs parisiens ; c'est pendant le carnaval, à la fin de ses jours de délire. Cela a lieu au moment de la descente à jamais immortelle, et qui fait du carnaval de la Courtille le rival heureux du carnaval de Venise.
ARRAS. — HOTKL-DE-VILLE, REFFROI.
Des anciens monuments remarquables que possédait Arras , l'hôtel-de-ville est le seul qui ait été conservé jusqu'à nos jours; conçu dans un style d'architecture gothique, sa construction remonte au seizième siècle. Jusqu'à la fin du quinzième siècle, l'ancienne maison de ville ( Halle échevinale ) était située sur une petite place , près de l'ancienne église Saint-Géry; mais sa distribution était si peu appropriée à son objet, et le bâtiment lui-même se trouvait dans un tel état de dégradation et de vétusté, qu'alors les magistrats et les bourgeois d'Arras formèrent le projet d'élever un édifice plus digne de la capitale d'une province. Dans ce but , une assemblée générale fut convoquée, et après s'être aidée des lumières du célèbre entrepreneur Jacques Caron , on s'arrêta à l'idée d'un bâtiment spacieux, commode et surmonté d'un beffroi qui dominerait toute la ville. La difficulté la plus embarrassante qui entravait l'exécution de ce projet fut le manque d'argent. Le fatal édit de 1481 avait ruiné Arras, et le vol et la dévastation des troupes allemandes victorieuses n'avaient fait qu'augmenter dans cette ville la pénurie générale. Peu de moyens étaient donc à choisir pour parvenir à faire face aux dépenses de l'édifice projeté. A cette fin, on vendit les maisons qui appartenaient encore à la ville, et celle des dix offices établis pour la mesure et l'aunage des étoffes et soieries; cette décision, qui froissait les intérêts de plusieurs corps d'ouvriers, fut
mal accueillie par eux ; ils se rassemblèrent, et, sous la direction du plus hardi , ils marchèrent sur la demeure du magistrat ; averti à temps , celui-ci envoya contre eux quelques poignées de soldats qui parvinrent à dissiper le rassemblement en s'emparant du principal mutin, et l'abandonnant à la sévérité de la justice. On s'occupa alors du choix de l'emplacement sur lequel serait élevé le monument. La partie de la place qui se trouve sur le prolongement de la rue Saint-Géry fut choisi , et eu effet , cet endroit était très convenable à cause de sa position élevée et de la proximité des habitations des différentes autorités; mais des étaux de bouchers occupaient alors cet emplacement , et la puissance des magistrats , ni celle des bourgeois ne s'étendait jusqu'à pouvoir s'en emparer ; il fallut en écrire au prince.
Philippe , archiduc d'Autriche , venait d'atteindre sa vingtième année. Appelé depuis peu par le traité de Senlis au gouvernement de l'Artois, il était de son intérêt d'accueillir favorablement la demande des bourgeois d'Arras et de se ménager ainsi leur amitié ; aussi , par lettres écrites le 25 janvier 1501 , leur accorda-t-il la permission de poser les bases de la halle échevinale aux lieux et places des étaux des bouchers.
Les fonds votés d'abord n'ayant pas suffi pour couvrir les premiers frais, on affecta à cet objet les produits seigneuriaux , les quarts forains , les droits de nouvelle bourgeoisie , le prix des offices qui pourraient être vendus , et enfin les amendes et autres droits casuels. Cette mesure facilita les moyens de poursuivre ces travaux. Ce fut en 1 508 que la construction de la maison de ville fut terminée.
La tour de son beffroi, travaillée avec beaucoup de hardiesse et de délicatesse, est conçue aussi dans le sty le de l'architecture gothique; elle est carrée à sa base, s'arrondît en s'élevant avec élégance et est terminée par une couronne en pierre de taille, comme le reste de l'édifice , supportant les armes de la ville, représentées par un lion dressé sur ses deux pattes et tenant une girouette à l'extrémité de laquelle se trouvent les insignes du gouvernement, assez variables en France. Les fondements du beffroi furent assis par les Français, en 1492; il fut achevé par les Espagnols en 1554, démoli en partie en 1836. Parcrainle d'accident, on s'occupe actuellement à le relever de ses ruines.
Les vers suivants , consignés dans plusieurs manuscrits , se voyaient naguère encore gravés dans la chambre des guetteurs :
L'an mil cinq cent cinquante quatre Par un second jour de juillet, Jean de la Motte et S ierre Goulâtre Firent en ce lieu le premier guet, Étant nouveau le beffroi fait Par un nommé Jacques Caron , Maître en cet art , l'un des parfaits , Car il atait fort grand renom.
Le 3 octobre 1541, on convint avec Jacques Halot, habile horloger d'Arras , d'ajouter une horloge à ce beffroi, avec des touches pour y jouer des airs de musique à plusieurs parties {carillon).
On y plaça plus tard la belle et grosse cloche connue sous le nom de Joyeuse; elle était auparavant dans le clocher de l'église Saint-Géry, et portait le nom da
Ban-Clocque ou Clocque-à-Ban ; elle pesait environ 18,000 livres. Fêlée en 1464, durant le séjour de Louis XI à Arras, et refondue pou do temps après, on y grava, en lettres gothiques, les vers suivants :
Detiderata vocor , milleno facta *ub unno, Quadringenteno , sexageno quoque quarto , ttex Ludovicus cùm primum venerat istuc ; Sed libertales confirmons Atrebatemes Bannitis villœ regressum non dédit ille , Burgundos que Brabantigenas dueente Pkilippo Arletii comité cumpluribus , et dominante , Prœsul erat Petrus de Ranchicourtque vocatus.
Dimenche Magret et Jean Boiset m'ont fait par bon conseil.
La refonte de cette cloche eut encore lieu en 1728, et l'on y mit cette inscription :
Primitùs Ban-Clocque, ceu Clocque-à-Ban, deinde desiderata dicta, tandem à populo jam dudum lœta vocor, gallicè Joyeuse , quœ quondam casu fracla, anno IkGk renovata fui. Me iterùm furtuilo fissam féliciter redintegrari curdrunt major et scabini urbis Atrebati, anno 1728, régnante Ludovico XV.
Le beffroi et l'hôtel-de-ville d'Arras ont perdu une partie de leurs ornements ; l'on chercherait en vain les vitraux coloriés , ainsi que plusieurs des niches primitives. La tribune (la Bréléque) où se faisaient les proclamations publiques, et d'où les chartes et ordonnances étaient lues au peuple , et la triple rangée de fenêtres qui coupait la monotonie du toit,
de toutes ces choses, les unes ont été détruites , les autres maladroitement refaites; et cependant, malgré les restaurations, les dégradations et les enjolivements que ce monument a dû subir, on distingue encore, dans ses diverses parties , l'ogive qui se courbe en pointe pour donner la forme aux voûtes et aux fenêtres; les enroulements serpentant le long des nervures de la façade, les galeries aux compartiments variés, les colonnettes et les clochetons, les animaux grimpant à la tour, enfin tous les caractères qui se reproduisent constamment dans les cathédrales du moyen- Age et même jusqu'aux niches; mais d'une composition , d'un faire tellement chrétien, que l'artiste a dû plutôt les laisser vides que d'y placer d'autres figures que celles de saints.
Il est une seconde façade à l'hôtel-de-ville ; elle tient à celle que nous venons de faire connaître et la prolonge vers la rue Saint-Géry. Postérieure à la première (1576), elle est revêtue de cette forme architecturale qu'on a nommée, à juste titre, style de la renaissance ; car, après les siècles de croyance pure et ardente, il vint un moment où la foi s'affaiblissant, l'artiste n'y puisa plus ses inspirations , et faute de pouvoir innover, il tourna ses regards vers l'héritage laissé par les anciens ; il prit aux Romains leurs formes, aux Grecs leurs ornements, et fit, du tout, un ensemble qui depuis n'a fait que s'appauvrir pour se simplifier, que se rapetisser pour se mettre à la portée des positions et des fortunes. T .j.
Hôtel-de-ville et beffroi a Arras.
ESPAGNE. — SEGOVIE.
Aquôduc romain de Ségovie.