‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 88 sur 166 · SÉNAT OC COUR SUPRÊME DE MONTÉNÉGRO · texte numérisé non relu

SÉNAT OC COUR SUPRÊME DE MONTÉNÉGRO

Le village d'Éden, au sommet des monts Liban, est comme une aire d'aigle, placée entre le ciel et la terre, telle qu'une sentinelle perdue observant les cèdres éternels, dont on voit la sombre masse sur un coteau voisin. Une ancienne tradition rapporte que le jardin d'Éden était en ces lieux. A la cime des montagnes verdoyantes paissent de nombreux troupeaux, et de temps en temps la voix des bergers se fait entendre , comme si elle partait du haut des cieux. La salubrité du (limât d'Éden est remarquable pendant la plus grande partie de l'année ; la température y est si élevée en hiver, que les habitants sont obligés de descendre au v liage de Zarti. Éden est le Bagnères du Liban ; si l'accès en était aussi facile que celui des Pyrénées, quelle multitude de curieux et de malades couvriraient ses champs pittoresques !

Les nombreux monastères du voisinage offrent un refuge et consolent de la vie monotone des montagnes, par la société de quelques religieux , par l'usage de leurs bibliothèques , par l'hospitalité de leurs réfectoires. Le pays est aussi remarquable par l'immense quantité de *es mûriers que l'Egypte l'est par ses palmiers. La forme des chaumières , avec leurs toits carrés, remonte probablement à une époque reculée dans l'histoire du monde ; on étend de la terre sur le toit plat, et on la durcit au moyen d'un rouleau de pierre, afin que les pluies, si fréquentes dans ces régions , ne pénètrent pas dans les salles. Aussi l'herbe croît facilement sur cette surface, et le psalmiste y fait ailusion, comme ne valant rien : « Qu'ils soient semblables à l'herbe qui, sur le toit des maisons, se flétrit avant sa maturité! s'écrie le roi David.» Le sol des montagnes, si riches pour le botaniste, est couvert d'une quantité innombrable de plantes odoriférantes; au coucher du soleil, l'air est embaumé de leur parfum.

Lorsque je passai à Éden, écrit un voyageur anglais, on v préparait des funérailles. Environ trente cheiks étaient assis , formant un vaste cercle ; ils s'acheminèrent vers le haut de la colline, pour assister à l'enterrement de quelque grand personnage ; c'était un des druses. L'un d'eux, à la figure la plus vénérable, la barbe blanche comme la neige, resta debout pendant quelques minutes ; il parla à l'assemblée avec l'apparence d'une émotion pleine de dignité. Il me parut l'image d'Abraham s'entretenant avec les enfants de Heth. Quoique presque tous ces cheiks fussent des druses reconnaissables par leurs vêtements à grandes raies , cependant beaucoup de chrétiens se joignirent au convoi. La maison de deuil parait être, dans tous les pays, consacrée à l'esprit de conciliation ; les antipathies religieuses y sont, si non éteintes, du moins suspendues , et des personnes qui n'auraient pas voulu se trouver dans la même église, se réunissent volontiers autour du même tombeau !

Mœurs judiciaires du pays. — Allocution duvladika. — Plainte. — -Répliques et débats dans une affaire d'enlèvement , de meurtre et de guerre civile. — Arrêt. — Serment. — Réconciliation des deux parties.

La ville de Célinie est le siège du gouvernement et le centre de l'administration du Monténégro ; c'est là que s'assemble le sénat, qui remplit dans le pays les fonctions politiques et judiciaires. Il se compose de seize membres, vieillards à la chevelure blanche, au maintien digne et imposant.

Le 15 octobre dernier, ils étaient réunis dans la salle de leurs délibérations, assis sur de petits bancs en bois, rangés autour d'un vaste brasier. Au-dessus de leurs têtes flottaient les bannières des différents cantons.

Dans un groupe qui se distinguait par une bannière rouge, où étaient inscrits en lettres d'or les mots de Savo Markou Petrowitch, on remarquait un vieillard dont les grands yeux noirs, un large front tout plissé et une figure criblée de cicatrices trahissaient l'àrne ardente et la vie agitée. Un surtout en drap blanc enveloppait ou plutôt emprisonnait sa taille jusqu'aux genoux , en laissant apercevoir un pantalon de drap de même couleur qui fuyait dans des espèces de guêtres, couvrant, au moyen d'agrafes, toute la jambe jusqu'à la cheville. Les chaussettes en coton blanc, les gros souliers attachés avec des courroies et un bonnet rond en drap rouge complétaient ce costume. Une large ceinture en cuir serrait la taille de cet homme au-dessus des hanches, et soutenait un pistolet et un large sabre. Son cou était découvert (car les Monténégrins ne portent pas de chemise) ; un fusil pendait sur son épaule droite, et sa gauche supportait une espèce de manteau nommé struka. Plus loin , se tenait un jeune homme ayant , au lieu d'un bonnet , un turban sur sa tête et deux pistolets à sa ceinture. Sur son bras gauche s'appuyait une femme âgée, la tête enveloppée dans un linge et la taille dans un manteau pareil à celui des hommes.

A la tête du groupe réuni sous la bannière noire , et portant en lettres d'argent les noms de Gijko Milov Martinovitch , se trouvait une femme dont la figure, belle quoique pâle, exprimait la tristesse et l'abattement ; ses yeux se tournaient de temps en temps vers une jeune fille qui versait des larmes abondantes. Les hommes qui entouraient ces deux femmes , sur lesquelles tous les yeux étaient fixés, paraissaient vivement affligés, tandis que leurs adversaires affectaient un sourire sardonique.

Une nouvelle détonation de mousqueterie partie du dehors annonça l'arrivée d'un homme qu'on attendait avec impatience. Grand, bien fait, il a le front élevé, la figure pâle , ombragée par une longue chevelure noire -, il fut salué dès qu'il parut, d'un cri prolongé de : « Béni soit le saint Vladika 1 » (Blogoslav sveti Vladika).

La présence de Pierre Radoje, qui, en sa qualité de chef temporel et spirituel du Monténégro, gouverne depuis 1833 ce pays, ne laissait aucun doute

sur la gravité de l'affaire qui allait se juger ; il s'assit sur un banc en pierre couvert d'une espèce de tapis, lit un signe de croix, et parla ainsi :

o Mes enfants, (pie Dieu vous bénisse, et que vos semblables vous aiment et vous chérissent ! Notre pays n'est pas grand, et il n'a pas d'autres défenseurs que les montagnes qui l'entourent et les braves qui l'habitent; mais si le Seigneur a élevé leurs sommets de manière à en former une chaîne forte et inébranlable, le Satan qui s'est introduit au milieu de vous, sous le masque du crime et de la vengeance, vous divise, vous arme les uns contre les autres, et vous pousse à vous exterminer. Que ceux d'entre vous à qui nous adressons ce reproche, se hâtent de déposer leur haine et leur animosité dans notre cobur paternel, qui ne connaît que la voix de la justice, et qui aimera toujours mieux bénir vos communautés que frapper un seul parmi vous ! »

Qui ètes-vous ? demanda après cette allocution le vladika, au vieillard qui venait de se porter partie plaignante.

— Savo Markov Petrovitch Niegusch, répondit-il ; ce qui voulait dire : Fils de Marko , de la famille de Petrovitch, appartenant à la communauté de Niegusch.

— Votre âge ?

— Soixante ans.

— Votre profession?

— Chasseur, et soldat chaque fois que ce bras et ce fusil peuvent être utiles ou nécessaires à mon pays.

— De quoi vous plaignez-vous?

— D'un crime qui m'a frappé dans ce que j'ai eu de plus cher au monde, et dont j'ai voulu me venger au risque de mes jours. Cette femme que vous voyez au milieu de mes ennemis, c'est ma fille. Jusqu'à l'âge de vingt ans, elle n'a connu d'autre volonté que celle de Dieu et la mienne. Douce, laborieuse, obéissante, elle allait accomplir mon bonheur en s'unissant à un jeune et brave garçon de notre communauté , à qui elle avait été fiancée depuis sa plus tendre enfance , lorsqu'un événement imprévu amena dans ma maison Gijko-Milov Martinovitch. J'ai reçu chez moi ce malheureux avec plaisir, car, poursuivi parles Turcs, nos ennemis communs, il avait droit à mon assistance et à mon hospitalité. L'infâme ! il m'en a payé par une trahison. Il devint l'amant de ma fille ! J'ai chassé le coupable ! Le temps devait ramener la tranquillité dans ma maison. Le bonheur de Mryna était l'unique objet de mes pensées. Elle-même paraissait payer de retour l'amour de son fiancé, lorsque le jour qui devait accomplir cette union tant différée, Gijko assaillit à main armée ma demeure, enleva ma fille, et tua mon fils qui venait de s'interposer entre moi et le séducteur.

La voix du vieillard était faible et émue. Il porta ses yeux remplis de larmes sur la foule, et continua ainsi :

Ce qui s'est passé en moi depuis, vous le comprendrez facilement. Mon cœur ne connaissait plus qu'un désir, qu'un vœu, celui de me venger. Mon sang bouillonnait dans mes veines chaque fois que je regardais les vêtements ensanglantés de mon enfant. Je me consumais de chagrin et de rage, traînant ce corps débile à travers les broussailles, grimpant sur les rochers, parcourant les chemins, épiant, guettant, cherchant à assouvir ma haine. Deux mois se passè-

rent ainsi, losqu'un jour j'ai vu mon neveu, ce brave Marco (montrant le jeune homme qui était à ses cotés), arriver à la maison, portant encore une tète ruisselante de sang. Ma poitrine se dilata à celte vue, car c'était la tète du vieux Milo Martinovitch , père du meurtrier de mon (ils, du ravisseur de ma fille, et de l'ennemi de ma famille,

Ces dernières paroles, accompagnées d'un geste convulsif , provoquèrent dans l'auditoire des marques d'étonnement et de compassion. Le vladika voulut interroger la partie adverse, mais les cris nombreux de laissez parler Savo ; Savo parle bien, etc., engagèrent le vieillard à poursuivre ainsi :

« A peine vengé , j'ai dû à mon tour me garantir de la. vengeance de (Jijko qui m'avait menacé publiquement. Notre haine, développée à l'abri de mille précautions que nous prîmes pour nous frapper l'un ou l'autre, se communiqua à nos parents, à nos amis. Ne pouvant nous détruire ni par force, ni par ruse, nous livrâmes notre procès au sort d'une guerre franche, cruelle, implacable. Ce que cette guerre m'a coûté, Dieu seul le sait! Là, où s'élevaient jadis mes granges et ma maison, je ne trouve aujourd'hui qu'un amas de débris et de cendres. Eh bien ! cela me réjouit, car Gijko n'est plus...

Les sanglots, comprimés jusqu'alors par la femme de cette victime, couvrirent la voix du vieillard. La foule échauffée par le discours de Savo , n'en fut pas moins accessible à la voix de la douleur, et l'attendrissement devint général , lorsqu'un des parents de Gijko essaya d'en réhabiliter la mémoire, en retraçant, avec cette verve et cette facilité qui distinguent les Monténégrins, et les services qu'il avait rendus au pays, et son excellente conduite envers sa femme et ses amis, et sa mort sur le champ de bataille.

Lorsque les deux parties eurent été entendues, la parole fut donnée à Iwan Obrenbe Gowich, chef d'une communauté neutre, qui exposa comment cette dernière, spectatrice attentive d'une lutte qui divisait les deux autres, s'y était enfin interposée pour rétablir l'ordre et engager les combattants à venir faire régler leurs différends devant le sénat. « Sans anticiper sur la décision de ce tribunal, a-t-il ajouté, je serais d'avis que l'on comparât les pertes qu'ont réellement éprouvées les deux parties, et qu'on tentât de réconcilier en dédommageant la plus maltraitée aux dépens de l'autre.

Cet avis ayant été approuvé par tous les sénateurs, l'un d'eux se leva pour rappeler à ses collègues qu'un tarif établi depuis un temps immémorial dans cette sorte de compositions , fixait le prix de chaque tête à cent trente-deux ducats , quatre zwanzger et un para (1,58V fr.) ; que l'on adjugeait la moitié pour membres emportés ou blessures graves, et que d'autres dommages et dégâts devaient être estimés en proportion.

Dans les débats qui s'engagèrent sur ce point , les parties intéressées présentèrent avec un sangfroid imperturbable tous les moyens qui leur paraissaient utiles à leur cause. Cette éloquente, mais triste polémique, captiva vivement l'attention des assistants.

Le calcul fait démontra que la famille de Gijko avait à payer à celle de Savo la somme de 4,850 fr. Les sénateurs approuvèrent ce compte par vote à vive voix, et séance tenante, l'arrêt fut rédigé en

double par le secrétaire du vladika, signé par ce dernier, et remis à chacune des deux parties.

Malgré la franchise et la loyauté qui distinguent les Monténégrins , parmi les Slaves cis-karpatiens , le vieux Savo déclara vouloir sanctionner , par un serment solennel, l'oubli du passé, et la foi dans un avenir meilleur. Cette cérémonie eut lieu à l'église; hommes, femmes, enfants, composant le parti de Savo, se tinrent assis sur les dalles ; puis un homme, le plus âgé du parti adverse, s'avança le crucifix à la main, et, après l'avoir baisé, il prononça d'une voix ferme et assurée des imprécations terribles, auxquelles le parti de Savo répondait avec recueillement : Amen.

Après le serment, les deux partis se rangèrent l'un contre l'autre, les hommes en face des hommes, les femmes en face des femmes , les enfants en face des enfants, et de manière à rapprocher le plus possible les âges, les tempéraments, les caractères. Un juge choisi parmi les sénateurs parcourut alors les deux rangs, et enlevant aux hommes leurs sabres,

leurs pistolets, leurs fusils, il en fit un seul tas ; puis tout le monde s'embrassa. Les hommes reprirent ensuite de la main du juge les armes échangées en signe de concorde , et la foule s'écoula joyeusement pour prendre part au banquet préparé en plein air, aux frais des deux parties réconciliées. [Le Droit.)

LES BOTOCOUDOS.

Mœurs de ces sauvages. — Leur religion. — Leur langue.

Les Botocoudos forment une peuplade importante du Brésil , connue autrefois sous le nom d'Aymorès ; elle habite entre le Rio-Doce et le Rio Pardo, depuis le 13° jusqu'au 19° 1/2° de latitude australe. C'est au singulier usage où sont ces sauvages de s'introduire dans l'épaisseur de la lèvre des disques de bois, qu'ils doivent ce surnom de Botocoudos qui leur a été donné par les Portugais. Dans la langue de ces der-

Botocoudos.

niers, batoque ou botoque veut dire un bondon, et ce mot a été appliqué à l'ornement de bouche de la horde brésilienne, par la ressemblance qu'il a en effet avec le bondon d'un tonneau. Au reste, celte dénomination de Botocoudos n'est point adoptée par les Indiens auxquels on l'applique , ils la regardent, au contraire , comme injurieuse, et se désignent entre eux par le nom de creemun, cracmun endgerekmoung.

Ces sauvages ont la poitrine et les épaules larges, le cou fort long, les yeux grands, le nez épaté, l'os des joues très élevé, les pieds petits, et les jambes fort menues. Cette dernière circonstance tient en grande partie à l'habitude où ils sont de comprimer, dès la naissance, les jambes des enfants, attachant une idée de beauté à cette imperfection de leur constitution physique. En général, le type de leur visage présente l'analogie la plus frappante avec celui de la race mongole, analogie qu'ils ont eux-mêmes avouée presque à leur insu , en prenant des Chinois pour des Indiens des mêmes tribus qu'eux. La couleur de leur peau offre les teintes les plus nuancées ;

quoique habituellement d'un brun-rougeâtre , elle varie du ton le plus clair au plus foncé, tire souvent sur le jaunâtre , enfin , parfois, par une ressemblance bien remarquable avec la race blanche, une couche rosée colore les joues. Un fait plus rare, mais qui excite davantage la surprise , c'est que certaines femmes ont les yeux bleus , et que cette couleur même de la prunelle est regardée par les Botocoudos comme un type remarquable de beauté.

Moins occupés de leur parure que les autres Indiens, ces sauvages ont pourtant encore conservé l'usage de s'arracher les cils et les sourcils, de se raser les cheveux , de manière à ne laisser qu'une espèce de calotte au sommet de la tête, de s'appliquer sur le corps avec 'la teinture de rocou ou de genipayer, de grossières peintures qui donnent à leur aspect quelque chose de farouche et de repoussant. Dans certaines circonstances ils décorent leur front d'un diadème de plumes et d'ornements analogues. Mais cet amour de la parure disparaît à mesure que les Botocoudos s'éloignent davantage de l'état sauvage et d'abrutissement où ils étaient il y a plus d'un siècle.

Nous avons déjà parlé des disques de bois, garimato, qu'ils introduisent dans leurs lèvres, ajoutons qu'ils allongent également leurs oreilles au moyen de larges plaques, houma, de manière à ce que l'extrémité des lobes tombe jusque sur leurs épaules.

Errantes dans les solitudes et les forêts du Brésil, ces bordes indiennes vivent de cbasse, et cherchent chaque jour une nourriture qui devient de plus en plus rare et difficile à se procurer. Bientôt, dépeuplée de gibier, la contrée leur refuse la subsistance obtenue à si grandes peines, et les force à aller chercher ailleurs de quoi combattre la faim et les privations qui les menacent. Parfois on rencontre la famille nomade botocoudo, transportant ainsi, d'un désert à un autre, sa demeure et les quelques objets qu'elle possède. Le père marche en tète, chargé de son arc et de ses flèches; vient ensuite la femme traînant à sa suite ses enfants et portant les plus jeunes sur son dos. Un énorme sac ou filet, rempli des ustensiles de ménage et des provisions de cire, d'étoupes et des parures réservées pour les jours de fête , augmente encore son fardeau. Rien ne saurait rendre l'impression de tristesse peinte sur le visage de la famille indienne. On sent, en la voyant, que le prétendu état de nature n'est pas le bonheur , et que le sauvage , plus encore que l'homme civilisé, a bien des angoisses et des misères dans la vie.

On ne saurait avoir une idée de l'adresse étonnante avec laquelle] le Botocoudo lance son dard meurtrier ; rarement le roseau acéré ne donne pas la mort à l'animal qu'il a visé. Suivant la nature du gibier, la distance à laquelle il se présente du chasseur, les dimensions du trait varient. Par une prévoyance instantanée , la proie est toujours assurée pour son ennemi ; mammifères, oiseaux, poissons, insectes même , tout sert à assouvir la faim vorace de l'Indien. Il n'est pas jusqu'aux larves dégoûtantes du barrigoudo qu'il ne dévore quand la nécessité l'y contraint. Aucune partie de l'animal n'est rejetée comme rebelle au goût et repoussante pour le palais. La peau, les intestins sont savourés comme les morceaux les plus délicats. Dans sa gloutonnerie immonde le Botocoudo s'embarrasse peu de conserver pour le lendemain de quoi se mettre à l'abri d'une chasse improductive et de la famine qui souvent, pondant plusieurs jours, lui refuse jusqu'aux aliments les plus grossiers.

Quelques feuilles de palmier inclinées de manière à former un toit, voilà toute leur habitation. S'ils doivent y passer quelques jours, alors des lianes assujétissent la cabane de feuillage , et une couche composée d'écorce de quatelè (lecythis ollaria), est le seul meuble de leur rancho ; c'est ainsi qu'on appelle leurs habitations éphémères.

La guerre joue un grand rôle dans la vie de ces naturels du Brésil. Tantôt c'est dans des combats singuliers, soutenus à cause d'offenses particulières, qu'ils déploient leur habileté à manier la massue, leur résignation à endurer les coups que leur porte un adversaire rigoureux. Tantôt des luttes plus sérieuses s'engagent entre deux tribus rivales ou qui ont quelques graves sujets de dissensions. D'autres fois enfin, dirigeant contre les colons des expéditions plus habilement concertées, ils vont porter la terreur chez les tyrans du nouveau monde.

Leurs combats singuliers sont d'un genre particulier ; armés de longues gaules , les deux antagonistes s'avancent l'un contre l'autre. L'offensé prend la parole, et dans un discours énergique, récapitule les torts qu'il croit avoir à reprocher à son adversaire ; puis il s'élance alors avec colère sur ce dernier, et le frappe avec violence de son arme ligneuse. L'offenseur doit souffrir , sans opposer de résistance , la cruelle fustigation ; mais bientôt il devient agresseur à son tour ; il énumère ses griefs , il répond aux accusations qui lui sont adressées, et lance au premier des coups furieux qui, retenu par la même obligation, ne doit tenter aucune sorte de défense. Plus tard, la lutte devient plus égale, les deux combattants parent et portent réciproquement les coups. Les femmes prennent parti pour leurs maris et le combat ne finit que par l'éclatante défaite d'un des deux antagonistes.

Les colons ont trouvé dans les Botocoudos des adversaires dangereux et intrépides. Aussi , si une guerre s'engage entre ces naturels et les Portugais brésiliens, alors le carnage est affreux, et le Botocoudo, inférieur par l'insuffisance de ses armes et son ignorance de la science militaire, trouve sous le fusil européen une mort inévitable et terrible. Armé d'une espingole chargée à gros plomb , défendu par une épaisse casaque rembourrée, le gibao de armas, portant à sa ceinture le facao, la serpe inhumaine, le soldat brave avec confiance un ennemi qui n'a que la flèche pour frapper; il l'immole sans pitié par d'horribles représailles, car il sait que l'Indien ne fait point de prisonniers.

La férocité de ces sauvages des bords du Bio Doce s'est cependant adoucie ; jadis ils dévoraient des victimes humaines, et accompagnaient de fêtes solennelles ces horribles repas. Ces scènes de cannibales sont devenues aujourd'hui si peu fréquentes, que certains voyageurs ont été jusqu'à nier que cette détestable coutume ait appartenu aux Botocoudos ; mais l'examen plus approfondi de leurs mœurs, a révélé le fait, en en constatant la rareté.

Sans respect pour les morts , sans vertus particulières, la religion n'est pour eux qu'une superstition grossière, dont une suite de puérilités forme le culte. Leur dieu suprême est le soleil , ou comme ils l'appellent Tarou ; c'est le principe bienfaisant dont la salutaire influence fertilise la terre et l'enrichit de ses fruits. La lune est au contraire le principe mauvais, qui engendre la foudre et les éclairs, et qui , laissant échapper ses feux sur notre planète, embraie la végétation qui l'embellit. A ce dualisme qui se retrouve chez tant de peuples, il faut ajouter la croyance aux esprits, fille plus directe de la superstition. Telle est la crainte que les janchons ou esprits malfaisants inspirent aux intrépides Botocoudos, qu'à peine osent-ils se hasarder la nuit dans les bois. La peur glace leurs membres , et les rêves de l'imagination produisent ce que ne saurait faire la réalité quelque redoutable qu'elle soit.

La langue de ces peuplades américaines est un ensemble de sons nasaux et barbares auxquels viennent se joindre nombre de voyelles aspirées. Les consonnes y sont souvent confondues. On y retrouve l'onomatopée, indice des langues primitives, et les diminutifs ou augmentatifs employés pour indiquer le plus ou moins d'intensité d'action. Leur poésie est aussi pau-

vre que leur langue; ce sont quelques chants de guerre ou de deuil qu'accompagne une musique monotone , dont le caractère triste renchérit encore sur la froide régularité du motif.

Les Botocoudos sont divisés en tribus de quarante et cinquante personnes ; chacune a un chef ou capitao. Les hommes se marient jeunes, et échappent ainsi de bonne neure à l'autorité paternelle. La polygamie n'est guère en usage que parmi les chef».

Tel est sommairement le tableau de l'état actuel de ces hordes intéressantes de l'Amérique méridionale , et qui forment, avec les Tupinambos et les (iuaycouxous, les restes de cette antique nationalité brésilienne , tombée sous le plomb civilisateur de l'Européen.

VERA-CRUZ ET LE CHATEAU DE SAINT- JEAN D'ULLOA

(Fin. V. p. 230.)

Mexico est à cent lieues environ de Vera-Cruz. On s'y rend en gravissant la pente de la Cordilière , par la route de Consulado , qui , .malgré les dégradations qu'elle a subies , n'est pas seulement la plus praticable entre le plateau et la mer, mais qui, je le répète, est la seule. A la Vigas ou est sur le plateau. On se trouve alors à 2,400 mètres au-dessus de la mer. De Pérote à Mexico ou passe par la ville de la Puebla de los Angeles , cité de 70,000 âmes , dont les habitants sont persuadés que leur cathédrale a été bâtie par les anges. Entre la Puebla et le bassin de Mexico , il faut traverser Rio Frio , et franchir un col de 3,300 mètres La partie du pays qui est la plus rapprochée de notre escadre victorieuse est sans contredit la plus intéressante. Dans l'espace d'un jour on peut aller du littoral , où régnent en été des chaleurs suffocantes, à la région des neiges éternelles.

A mesure qu'on remonte de Vera-Cruz vers Pérote , on voit à chaque pas changer la physionomie du pays, l'aspect du ciel, le port des plantes, les mœurs des habitants et la culture à laquelle ils se livrent. C'est une revue rapide de tous les végétaux depuis le café, la canne à sucre et le productif bananier jusqu'aux arbres de nos climats , à l'agave, sorte d'aloès , qui , de temps immémorial , remplace pour les habitants du plateau la vigne européenne, quoique la vigne réussisse chez eux , et depuis notre règne végétal jusqu'au sapin du nord ei au lichen des terres polaires. Nulle part on ne voit réunie en un aussi petit espace une pareille variété , une semblable richesse. Là sont des cotons célèbres par leur finesse et par leur blancheur ; là vient un cacaoyer d'espèce supérieure. Au pied de ia Cordilière , dans les forêts toujours vertes de Papantla et de Nautla, qui ombragent d'antiques monuments du culte mexicain , croît la liane , dont le fruit est l'odoriférante vanille. Près des villages indiens de Colipaetde Misantla se trouve la belle convolvulacée , dont la racine tubéreuse produit le jalap. Plus loin, vers l'ouest , on élève sur les cactus la célèbre cochenille d'Oaxa. Les champs semés en froment, et rendant trois ou quatre fois plus que nos meilleures terres d'Europe, succèdent aux champs de maïs et aux vergers d'orangers , et ceux-ci aux plantations sucriéres. Parvenu à la hauteur d'en-

viron 1,200 mètres, on rencontre le chêne mexicain, dont la présence rassure le voyageur débarqué à la Vera-Cruz , et lui apprend qu'il a dépassé les limites du domaine de la lièvre jaune. Et ce sol mexicain , ainsi privilégié, recèle dans son sein des mines d'argent les plus belles du monde entier.

La ville de Xalapa , bâtie à 1,300 mètres au-dessus de la mer, dans la région dite tempérée , ou règne un printemps perpétuel , ressemble à un paradis terrestre. Autour d'elle toutes les cultures se touchent et sont confondues. Là, sur le même oranger, on voit en même temps la Heur, le fruit vert et la pomme d'or. En deux étapes un régiment franchirait la distance de Vera-Cruz à Xalapa, et, grâce à la route ouverte par le Consulado , il n'existe entre ces deux points que deux passages difficiles, l'un à Puente del Rey , appelé maintenant Puente nacional , l'autre à Plan del Rio , et , sur l'un et l'autre de ces points, il n'existe que des fortifications passagères à enlever d'un coup de main. (Journal des Débats) .

Page 1