‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 98 sur 166 · MOEURS CORSES · texte numérisé non relu

MOEURS CORSES

Suite et fin. ( V. p. 2ii. )

Le môme M. Réalier-Dumas raconte ce qui suit : « J'étais un soir à Ventiserri, chez M. Ratessi ; nous allions nous mettre à table, lorsqu'un homme entre armé de pied en cap, et lui dit : A dater d'aujourd'hui, notre famille est en inimitié avec la vôtre ; vous avez huit jours pour avertir vos parents, après quoi tenez-vous sur vos gardes, nous serons sur les nôtres.»

Le neuvième jour, on enleva quelques bestiaux appartenant à M. Ratessi.

La vengeance corse s'exerce non-seulement d'individu à individu, mais de famille à famille, et même de canton à canton, sur les propriétés comme sur les personnes. Elle a quelque chose du duel, quelque chose de la guerre civile : il y a !e défi, les embus-

cades, les délais, les trêves, les traités de paix. Un Corse qui est en vendetta contre un autre , croirait se déshonorer de le tuer sans le prévenir ; ce serait une infâme trahison à ses yeux comme aux yeux de ses compatriotes. Voici un fait raconté par M. Réalier- Dumas :

Un habitant de la campagne retournait de Rastia à son village. Il est surpris par le mauvais temps ; la nuit survient ; il s'égare. Enfin, à la lueur des éclairs, il croit apercevoir une maison ; il y court, il y frappe , c'était celle de son plus cruel ennemi. Entre, lui dit cet homme , et partage mon souper et mon lit ; demain, si le temps le permet, tu continueras ta route. Le repas fait, ils couchent ensemble, et le lendemain le voyageur retourne tranquillement à sa maison. Quelques jours après, il fut assassiné par le même homme qui lui avait si généreusement donné l'hospitalité.

Ceux qui ont attribué la vengeance corse à un penchant inné à la férocité, n'étaient donc pas dans le vrai. Mais on a plus tôt fait de s'en tenir à une première apparence que de chercher à pénétrer au fond des choses ; on a plus tôt fait de répéter une opinion banale que de tâcher d'expliquer la nature d'un sentiment qui peut être le produit de plusieurs sentiments dont il n'est pas facile de démêler la complication. Ainsi, par exemple, une fausse susceptibilité d'honneur a causé des vendette en Corse, comme elle a causé des duels ailleurs. Un Corse est convaincu qu'il est déshonoré aux yeux de ses compatriotes s'il ne tire pas vengeance d'une injure impunie par la loi ; il assassine pour conserver l'honneur.

L'auteur d'un écrit sur les mœurs et les coutumes des Corses, publié en 1798, G. Feydel, raconte ceci : Deux hommes ont une dispute sur une place publique ; l'un reproche à l'autre de n'avoir pas encore vengé la mort de son frère. Des municipaux, témoins de la querelle, conduisirent en prison, non pas celui qui faisait le reproche, mais celui qui l'essuyait. Les mœurs sont ainsi faites : voilà pour le point d'honneur. Quant au sentiment de la justice, voici un mot terrible du paysan Franchi, lors de l'acquittement du fils de Ronaldi , juge de paix , qui l'avait blessé d'un coup de pistolet : « Les jurés l'ont absous, moi je le condamne. » Ce fait, cité par M. Valéry, nous ramène à notre voyageur, dont nous nous sommes éloignés trop long-temps, et que nous retrouvons pour ne le plus quitter ; mais il nous a semblé important de bien exprimer le trait principal de la physionomie corse ; car c'est faute de cette explication qu'on a commis envers ce peuple des erreurs qu'il est juste de rectifier.

Nous ne saurions nous dispenser de rapporter encore le fait suivant, raconté par M. Valéry, et qui corrobore d'un nouveau témoignage le témoignage que nous avons déjà recueilli de M. Réalier-Dumas : « Un président de chambre , à Rastia , M. Desclaux , s'était égaré à la chasse aux environs de cette ville ; le jour était avancé et sombre, lorsqu'il fut rencontré par un homme armé jusqu'aux dents, à la barbe épaisse et au visage sinistre ; il fallut bien toutefois qu'il lui demandât sa route. Cet homme parlait facilement le français , et mit beaucoup d'obligeance à bien conduire M. Desclaux. Arrivé à la vue de Bastia : Voici votre chemin, lui dit-il, mais permettez-moi de

ne point vous accompagner plus loin ; peut-être pourriez-vous ne pas user envers moi de la même générosité que j'ai montrée envers vous ; je suis un tel, le banditque vous avez fait condamner à mort.» Comme M. Desclaux paraissait ému : « Je ne vous en veux point, répartit son guide, vous avez fait votre devoir; mais ma vengeance est pour les faux témoins tels et tels qui m'ont fait condamner. » Et, montrant sa carabine : « Soyez sûr qu'ils me le paieront. » A ces mots, le bandit s'éloigna et disparut dans un makis. »

On sait que le mot bandit n'a point en Corse la signification qu'on lui donne chez nous ; là , il a conservé le premier sens du mot italien bandito (banni, proscrit) ; c'est un contumace que la justice poursuit, et qui mène une vie de sauvage. M. Valéry fait dans son chapitre 30, une description fort pittoresque d'un de ces hommes, avec lequel il eut une conversation très instructive pour la connaissance des mœurs du pays.

Il y a un trait connu qui atteste l'extrême fermeté dont il n'est pas rare de trouver des exemples parmi les Corses : c'est celui de ce Viterbi, condamné à mort, et qui, en attendant l'issue de son pourvoi en cassation, resta dix-huit jours sans manger, et rédigea le journal de ses sensations physiques et de son affaiblissement graduel.

M. Valéry rapporte une lettre de Viterbi à sa femme, écrite la veille de sa mort. Dans cette lettre,

extrêmement curieuse , Viterbi fait toutes les recommandations nécessaires pour ses funérailles ; il en règle l'ordre ; il nomme les personnes qui doivent y assister, et il leur assigne leur rang ; il veut que chacun de ses parents et de ses plus intimes amis, en jetant une pelletée de terre sur le cercueil , dise à haute voix : Giuro di non dimenlicarmi mai délia maniera con cui è morto il mio parente et il mio amico Lucantonio Viterbi. Il ordonne à sa femme de faire prononcer à ses filles un serment de haine contre ses persécuteurs, et de rassembler chaque année sa famille dans le cimetière, le jour anniversaire de sa mort, afin de perpétuer la mémoire de l'infâme conduite de ses ennemis. Il finit par cette phrase : « Pensez souvent » à votre bon mari ; inculquez à vos filles des senti - » ments d'honneur et de modestie ; union entre elles, 0 intimité étroite avec les véritables et fidèles pa- » rents ; loyauté et franchise avec les amis ; paix » avçc les indifférents ; affection pour tous, pitié et » sensibilité pour les malheureux ; haine à mort aux « ennemis. » Cette énergie de sentiment, cette parole ardente, cette force morale chez un homme dont le cœur cesse de battre, dont la vie s'éteint faute d'aliments , offrent un remarquable exemple de ce que peut la vigueur de caractère ; M. Valéry a bien fait d'en conserver l'authentique témoignage.

[La Revue française.)

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