HENRI IV. — PRÉJUGÉS HISTORIQUES
La vie et le règne de Henri IV, du vaillant Béarnais , sont trop connus pour que nous venions encore esquisser sa biographie ; qui n'a lu ses faits militaires, ses victoires d'Arqués et d'Ivry? Qui ne sait que ce princ fut obligé de recourir à l'absolution apostolique du pape Clément VIII, par l'entremise des cardinaux Du Perron et d'Ossat, et que ce fut le principal mobile qui lui assura la belle couronne de France. Qui n'a ouï conter les particularités de la redditon de Paris par M. de Brissac, reddition miraculeuse de celte ville, opérée, disent les historiens, sans aucune effusiunde sang ?
Notre but, en publiant cet article, est donc moins de faire connaître les faits et gestes de Henri de Navarre que de rectifier, en nous appuyant sur des pièces officielles, certaines erreurs grossières des historiens du XVIII' siècle.
Henri IV avait 41 ans lorsqu'il prit possession de la bonne ville de Paris; les fatigues de la guerre avaient basanné son teint ; sa barbe était épaisse el crépue, el ses cheveux avaient blanchi ; il avait de petits yeux, un nez long et crochu, de fortes moustaches grises; son menton et sa bouche accusaientdejà la vieillesse au milieu de la vie. Dans des gravures publiées quelques jours après la surprise de Paris, on représente Henri vainqueur, armé de toutes pièces, la dague au côté; il est entouré de troupes immenses de reitres et de lansquenets, tous la pique en main ou l'arquebuse sur l'épaule, faisant feu sur des habitans qui fuient ou se précipitent dans la Seine. — « 51) à 40 lansquenets , disent les chroniques, qui étaient pour lors de garde à la porte Neuve, ayant fait contenance de vouloir résister, furent incontinent taillés en pièces ou jetés dans l'eau. » Il y a loin de cette prise de possession à ces chants d'allégresse el à ces joyeux transports du peuple que nous a dépeints Voltaire dans la llemiade.
Une l'ois maître de Paris, Henri IV se lit de nombreux partisans; sa ligure douce et spirituelle . ses traits où étaient empreints la bonté et la clémence, contribuèrent à lui rallier bien des dévouemens incertains; el d'ailleurs ne s'empressa-t-il pas d'aller à Notre-Dame chantera pleine voix avec les choristes ce Te Ueutn taudamus, qui marquai! sa soumission à l'église catholique el romaine? Ne le vit-on p.is assister en personne à toutes les processions qui sillonnaient Paris dans tons les sens ?
Pour esquisser à grands (rails celte grande ligure d'Henri IV, nous dirons: Le Béarnais était doux, généreux, clément par caractère ; s'il s'est montré souvent dur, inflexible, ce fui par position. El en effet, comment ëutîl-il possible , en se rendant maître de Paris, ville remplie de vieux ligueur- acharnés qui avaient jure haine moi telle au Béarnais rëuégal d> sa foi; comment était-il possible, disons-
nous, de ne pas prendre ses précautions ? Pouvait-on laisser dans la capitale, en face de leur roi, des hommes qui ne respiraient que sa per;e ? II ne lui suffit pas de suspendre ces prédications ardentes qui le désignaient au poignard des ligueurs, d'exiler nombre de suspects (I); il fut aussi contraint à sacrifier quelque-; grands coupables. Ces actes de sévérité étaient urgens afin de remet ire l'ordre dans la cité agitée : Henri IV ne pouvait tout oublier ; néanmoins il frappa avec discernement et pardonna avec intelligence.
Et ici un triste épisode se présente : la mort du malheureux Biron ! Henri IV se montra implacable ; rien ne put le fléchir; les supplications de toute une famille furent vaines ; il resta sourd aux mâles accens du guerrier à qui il devait pour ainsi dire le trône; à ce vieux compagnon de batailles qui avait frappé d'estoc et de taille dans maints combats pour le triomphe du Béarnais. Aussi Biron , dans sa défense si noble par devant le parlement, disait-il à ses juges : « Messieurs, je compte plus sur votre justice que sur la clémence du roi.; il s'est cuirassé contre son vieil ami, il n'a plus que des oreilles pour entendre mes accusateurs; mes services ne valent plus rien dans son esprit. Je suis coupable, Messieurs, mais en pensée et non d'effet, et il serait bien malheureux qu'on commençât à punir les pensées sur un des principaux défenseurs du pays , couvert de 54 blessures reçues en servant cet homme qui veut me conduire en Grève. » C'était une vérité: Henri IV laissa conduire en Grève l'ami de son enfance, celui qui avait partagé son infortune, qui avait vécu avec lui en frère aux mauvais jours des guerres civiles. Nous nous trompons, Biron ne fut pas traîné à la Grève ; il obtint du roi la faveur dérisoire d'être décapité dans une des cours de la Bastille.
Déplorable procès où Henri IV fut cruel par nécessité : plusieurs fois son cœur dut frissonner en songeant à cetle triste exécution; le roi avait horreur du sang versé par calcul ; mais à cette époque de son règne , sa position était difficile; l'Espagne armait, le duc de Savoie entrait en campagne; qu'allait devenir Henri IV si les gouverneurs de provinces donnaient les premiers le signal de la révolte? Il fallait un exemple, et l'exemple fut donné. Biron paya de sa tête la consolidation du trohe de Henri IV.
Si nous examinons maintenant les franchises des villes, les privilèges des grands corps de l'état , nous verrons que jamais ils ne furent plus restreints que sous le règne du Béarnais. En voici des preuves. Chaque année , l'assemblée générale des bons bourgeois , mananset habitans de Paris, élisaient suivant l'ancienne coutume leur prévôt et. leurs écbevins pour gérer les affaires de la cité. Cette liberté municipale effraya Henri IV, il leur écrivit le 15 août 1597 : «Très chers et bien aimés, pour plusieurs considérations justes et grandes, nous vous interdisons et défendons de faire aucune assemblée pour l'élection d'un prévôt des marchands et des échevins , voulant que ceux qui y sont à présent cont nuent leurs charges, et n'y contrevenez sous peine de désobéissance. » Le corps de ville voulut résister, il nomma des députés pour aller représenter au roi la teneur des privilèges de la cité ; Henri IV écrit de nouveau au prévôt Langlais : « Je vous fais ce mot pour vous dire que vous mandiez les quarteniers de ma ville , et leur fassiez défense de ma part, sur peine de privations de leurs charges, que je veux qu'il ne soit procédé à aucune élection; et faites que ceux qui ont été députés vers moi ne viennent. »
Et à l'occasion du parlement, cet esprit chevaleresque et peu endurant du roi se dessine d'une manière encore plus nette. Messieurs du parlement, mécontens de la politique suivie par Henri IV, jugèrent convenable de faire de très humbles remontrances et supplications au roi pour faire cesser une infinité de vols et pilleries qui se faisaient sur le pauvre peuple. Roi des chevaliers, Henri IV comprenait peu la résistance des corps judiciaires : de quoi voulaient
(i) Il existe un document curieux qui relate les noms de cinq cent quarante-neuf proscrits.
donc se mêler ces hommes de la bazoche, incapables de manier l'épée? s'étaient-ils jamais trouvés à un siège? avaientils bravé les balles espagnoles? Aussi le roi s'empresse-t-il d'écrire au connétable de Montmorency : « Mon compère, suivant votre avis, j'écrirai aux gens tenant ma cour de parlement, estimant qu'ils se font plus de tort qu'à moi par leurs belles déclamations, qui ne servent qu'à témoigner leur mauvaise volonté, et à scandaliser un chacun. » Il ajoutait dans une autre lettre : « Ces messieurs du parlement se prennent à moi de leurs maux, desquels ils ne discourraient tant à leur aise, si j'eusse attendu, pour bien faire, qu'ils me l'eussent conseillé, et n'eusse été assisté d'autre que d'eux. Je leur en manderai ce qu'il me semble, et je saurai bien les redresser dedans le droit chemin de la révérence et de l'obéissance qui me doit être portée. » Le parlement persista dans ses remontrances; Henri IV furieux écrit une dernière fois au connétable : « Mon compère, je suis bien marry que ces messieurs de la cour du parlement aient encore fait les fols. Puisqu'il faut que j'y aille moi-même , je le ferai, et y entrerai tout botté ; dites à M. le chancelier qu'il se prépare à ce qu'il aura à dire: pour moi, j'y suis tout préparé. » Le roi fut en effet an parlement , et il parla d'une bonne et verte manière : « Vous n'êtes ici , leur dit-il , que pour juger entre M. Pierre et M. Jean ; je saurai vous remettre aux termes de votre devoir, et si aous continuez vos entreprises, je vous rognerai les ongles de si près, qu'il vous en cuira. »
Nous avons tâché dans cet article de montrer Henri IV sous son véritable jour, d'après les documens authentiques, et en écartant ce nuage d'encens dont l'ont entouré les historiens du dernier siècle : naturellement doux et clément, ce prince fut entraîné à des actes de rigueur par une nécessité invincible; Henri IV était, avant tout, chef de guerre, capitaine de gens d'armes; toute sa vie avait été passée sous la tente, au milieu de figures balafrées par l'arquebuse des guerres civiles. Cette existence dut inévitablement influer sur son caractère ; et lorsqu'il devint roi de France, les besoins de la société, les exigences de sa position élevée , lui firent oublier les services passés, en dominant ses affections et son penchant naturel au pardon.