DE L'AGE DES ARBRES
L'examen de la tige des arbres de nos climats et de ceux des régions les plus chaudes du globe a conduit les naturalistes à une règle pour déterminer le temps qui s'est écoulé depuis la naissance de ces végétaux. Celte règle, applicable le plus souvent aux arbres de nos contrées , a conduit à de grandes erreurs lorsque l'on a voulu l'étendre à tous les autres. Ainsi, nous lisons dans un grand nombre d'ouvrages, écrits par des hommes de mérite, ouvrages qui sont entre les mains des jeunes étudians de nos collèges et des écoles supérieures , que l'on a trouvé en Afrique, en Amérique et en Asie, des baobabs et encore d'autres arbres de grandes dimensions dont le développement prouvait qu'ils existaient depuis plusieurs milliers d'années; cette assertion erronée était basée sur une théorie de l'accroissement des plantes, que des observations toutes récentes viennent de renverser. Elles ont été présentées, il y a quelques jours, à l'Académie des Sciences par M. Désormeaux , auteur de plusieurs ouvrages remarquables.
Nous allons faire connaître à nos lecteurs la théorie inexacte qui avait été admise jusqu'à ce jour, et les idées nouvelles que l'on doit y substituer. Une description succincte de la structure de la tige d^s arbres , accompagnée d'un dessin , nous a paru nécessaire pour l'intelligence de celte question :
Trois grandes divisions séparent les végétaux. Dans la première sont ces plantes qui n'ont ni tiges ni racines , et chez la plupart desquelles il n'y a pas même l'apparence de feuilles; tels sont les champignons, les truffes, les varecs,
les mousses, etc.; la seconde comprend les plantes qui, comme la canne à sucre, les palmiers, les rotangs, les bambous , le blé , l'orge , et toutes les graminées , ont une tige formée d'une masse spongieuse , au travers de laquelle s'élèvent de longs filamens ligneux , et où on ne saurait distinguer ce bois intérieur et cette écorce que présentent les arbres de la troisième division qu'il nous reste à caractériser. Ces derniers sont ceux sur lesquels se portent les observations annoncées au commencement de cet article.
La tige des plantes de cette troisième classe présente , avons-nous dit , une écorce et un bois iniérieur ; la première, ainsi que l'indique le dessin ci-joint , est formée elle-même de trois enveloppes , et quelquefois même de quatre. D'abord une membrane mince , qui reçoit le nom d'épi-
(Partie de la coupe transversale d'une lige d'arbre dicotylédon. )
derme, comme celle qui enveloppe noire peau; puis une Jame verdàtre et succulente au temps de la sève , qui pâlit et se dessèche avec le temps (c'est là ce qui forme le liège que l'on enlève sur une espèce particulière de chêne ) ; puis , au-dessous , une substance plus dure , qui est l'écorce proprement ditej, eteniin, sous celle-ci, une autre couche plus molle , plus flexible , qui n'est autre chose qu'une jeune écorce, et que l'on appelle livret ou liber, parce qu'elle se sépare quelquefois en feuilles minces comme du papier. Le bois peut lui-même être divisé eu trois parties , qui , dans certains arbres, sont très distinctes. La plus extérieure est l'aubier, qui présente ordinairement un tissu plus mou , une teinte plus pâle que la partie intérieure qu'on appelle le cœur, ou le bois proprement dit ; et enfin , au milieu est un canal central , pinson moins visible, donl la capacité est remplie par ce qu'on appelle la moelle. Le bois est fui nié de couches concentriques dans lesquelles ou distingue des cercles plus on moins espacés , plus ou moins nets; et depuis la moelle jusqu'à l'écorce s'étendent des James qui B'écartenl comme les rayons d'une roue. Il n'entre pas dans notre plan de faire ici connaître com
ment les sucs nourriciers se répandent dans les diverses parties de la Lige, cl comment celle-ci s'arcroil en largeur Cl en hauteur. Nous bornant à traiter la question spéciale
de l'âge des arbres, nous dirons que dans nos climats le bois augmente ordinairement d'une couche chaque année, de sorte que l'âge de l'arbre est égal au nombre des cercles tracés dans la tige. Notez que celte règle ne serait pas applicable , suivant certains naturalistes , toutes les fois que la saison chaude de l'année se serait-long temps soutenue. Dans ce cas, disent-ils, une seconde végétation recommençant à la fin de l'été et le printemps revenant pendant l'automne , il se forme une seconde couche de bois dans la même année.
Les arbres des régions chaudes, qui présentent une structure analogue, ont , les uns des cercles concentriques fortement nuancés et dès lors très visibles , les autres des lignes à peine distinctes; mais, dans tous, les couches successives sont extrêmement rapprochées, de telle sorte qu'un morceau de bois d'érable d'Amérique en contient douze fois plus qu'un morceau de la même épaisseur coupé dans un érable de France.
Les naturalistes avaient compté le nombre des années des arbres des pays chauds par le nombre de ces couches si minces ; et comme ils en trouvaient plusieurs milliers dans certains baobabs gigantesques , ils faisaient remonter l'existence de ces végétaux aux premiers âges du monde , quelques-uns même au-delà de l'époque que l'Église assigne à la création. C'est que ces naturalistes avaient cru jusqu'ici que sous ces climats brûlans de l'Afrique et de l'Amérique méridionale , la tige des arbres ne s'accroissait que d'une couche par an, comme sous le ciel pâle et froid de l'Europe. A ce compte il faudrait, d'après ce que nous avons dit plus haut, que l'érable d'Amérique mît douze fois plus de temps que celui de France pour acquérir la même grosseur. A quoi donc lui aurait servi ce soleil fécondant des régions voisines de i'équateur, et la fertilité remarquable du sol qui le nourrit? Pour faire disparaître cette contradiction manifeste et rester dans le vrai, il faut reconnaître, dit l'auteur que nous avons cité plus haut, que dans les pays chauds il se forme une nouvelle couche dans la tige des arbres à écorce, non seulement au bout d'une année, niais après un espace de temps bien plus court, qui , suivant la température plus ou moins grande du lieu, peut être d'un mois seulement ou peut être même d'une semaine; et alors celte antiquité fabuleuse des baobabs serait plus modestement réduite à l'âge que peuvent atteindre en Europe les chênes et les autres arbres séculaires.