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LE TITIEN

Tiliano Vecelli, dit le Titien , le plus grand peintre de l'école vénitienne, naquit, en 1477, à Piève deCadore. Envoyé de bonne heure à Venise pour suivre les leçons de Sébastien Zuccato, il quitta peu après l'atelier de cet artiste médiocre pour entrer chez Gentil Bellini, puis se perfectionna près de Giorgione, dont il allait bientôt être l'émule. D'importans ouvrages dont on les chargea tous deux permirent au Titien de montrer sa supériorité. Plus tard, un tableau, qu'il exécuta pour l'église de Frari à Venise , et qui se voit aujourd'hui dans l'une des sallesde l'Académie des beauxarts de cette ville, le mit tout à fait hors de ligne parmi ses rivaux , et, sa réputation grandissant en proportion de son talent, le sénat lui confia l'achèvement des peintures commencées dans la salle du grand conseil par J. Bellini. Ces travaux, qu'un incendie détruisit en 1877, lui avaient valu le rang de premier peintre de la république , sous le titre bizarre de sensalc del Fondaco de' l'edesehi (courtier de la chambre des Allemands). Appelé par Alphonse d'Est, duc de Ferrare, à concourir à la décoration de son palais de Castéllo, le Titien peignit le Triomphe de l'Amow, et ces fameuses IUici Initiales, qu'un siècle plus tard, Augustin Carraclie désignait comme les premiers tableaux du

monde. On sait que lorsque ces magnifiques ouvrages furent enlevés de la patrie des beaux-arts , pour être transportes en Espagne, et enfouis dans quelque retraite silen-

cieuse, le Dominiquin pleura sur le sort de ces chefsd'œuvre : ils avaient du moins servi aux études du Poussin, du Baroche , de l'Albane.

( Le Titien. )

? C'est pendant son séjour à Ferrare, que le Titien se lia avec la fameuse Lucrèce Borgia; et, singularité bizarre dans la vie du grand artiste dont l'âme fut toujours aussi belle que ses admirables créations, il eut bientôt pour intime ami un homme non moins corrompu que la iille d'Alexandre VI, cet Arétin, qui, pour s'être fait l'A ris arque des grands, n'en était pas moins le scandale des peuples à cause de sa conduite infâme.

t Après avoir résisté aux instances de Léon X et de François Ier, qui cherchaient à l'attirer à leur cour, le Titien se rendit à Bologne pour faire le portrait de Charles-Quint. Ce monarque, qui se montrait enthousiaste des arts, et savait si bien flatter les artistes du premier rang , le combla de faveurs, et le créa chevalier, puis comte palatin : il posa jusqu'à trois fois devant lui. Le Titien ne quitta l'empereur que pour aller eniin à Rome, où Paul III, plus heureux que LéonX, l'avait décidé à se rendre. L'âge où élait parvenu le peintre vénitien ôtait à ce voyage l'intérêt que. vingt ans plus tôt, il aurait eu pour les arts. En vain putil alors voir Michel-Ange, qu'il avait tant désiré connaître , et admirer les chefs-d'œuvre dans lesquels vivait glorieuse la mémoire de Raphaël. Si ce ne put être à des études profitables à son beau talent, ce fut du moins à produire de superbes peintures que le Titien employa le séjour d'un an qu'il fit dans la capitale de l'Italie. La Danaé , qu'il composa pour le duc Octave Farnèse, parut, aux yeux de ses admirateurs, digne de soutenir le parallèle avec les plus belles créations de Michel-Ange. Ce dernier n'en jugeait pas ainsi , et pourtant il admirait son nouvel émule : « Quel dommage, s'écriait-il , qu'à Venise on n'apprenne pas à bien dessiner ! Si le Titien était secondé par l'art, comme il a été favorisé par la nature , personne au monde ne ferait si vite ni mieux que lui. » Bornons-nous à dire que toute comparaison est impossible entre le prince des dessinateurs et le grand coloriste.

Peu apprécié à Florence , où il alla en sortant de Rome , le Titien se hâta d'arriver à Venise , où le rappelaient les vœux de ses amis et ses affections domestiques. Il se trouvait plus que jamais disposé à vouer ses lalens au magnifique Charles-Quint; près de ce prince, il jouissait des hommages et de l'admiration d'une cour des plus brillantes : il travailla pour lui et sous ses yeux à Augsbourg, puis à 1nspruck; et à son retour à Venise, il fut accueilli en prince. Le sénat le chargea d'une partie des peintures du palais ducal ; mais, déjà accablé de travaux, il fit admettre à sa place son fils Horace Vecelli, puis Paul Véronèse et le Tintoret, réparant ainsi envers ce dernier le tort qu'il avait eu de l'écarter de la salle de la bibliothèque , alors qu'il redoutait de trouver en lui un rival.

\ Parvenu à sa soixante-dixième année sans avoir presque

rien perdu de la vigueur de la jeunesse, il avait composé pour Charles-Quint , dans un espace de onze ans, un nombre considérable de tableaux, au premier rang desquels il faut placer les tableaux allégoriques de la Religion , et surtout de la Sainte-Trinité, recevant la famille impériale à la prière de la Vierge et des anges. Après la mort de son auguste patron , il voua ses pinceaux au nouveau chef de la monarchie espagnole. Quelques-unes des compositions qu'il exécuta pour Philippe II sont empreintes d'une fraîcheur d'imagination à peine concevable dans un peintre qu'aurait dû avoir épuisé plus d'un demi-siècle de la vie la plus active.

La gravure a pu seule faire connaître le nombre prodigieux des tableaux du Titien. Presque centenaire , il conduisait encore sur la toile ses pinceaux si féconds; aussi l'on peut dire avec Voltaire que Dieu s'était plu à donner à ce grand artiste un à-compte sur son immortalité. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix neuf ans , frappé par la peste qui ravagea plusieurs quartiers de Venise en 1576 ; et, par une dérogation expresse aux réglemens sanitaires, ses restes . soustraits à la destruction prescrite pour les corps pestiférés, furent déposés avec pompe dans l'église des Frari. Un fils dénaturé, Pomponio Vecelli, dissipa indignement l'héritage du Titien, sans même lui consacrer une pierre sépulcrale. Ce ne fut que quarante-cinq ans après la mort de ce grand peintre, que Palma le jeune érigea son buste dans l'église de Si. Giovani e Paolo.

En 1794, on devait lui élever un monument funéraire, dont le célèbre Canova avait dressé les plans et le modèle; mais ce sculpteur étant mort, ses élèves exécutèrent pour lui le tombeau qu'il destinait au Titien.

Le musée du Louvre possède quinze tableaux de ce maître, parmi lesquels on compte plusieurs beaux portraits. On y a vu aussi figurer, sous l'empire, un tableau que nous avons perdu en 1815, et que Napoléon avait rapporté d'Italie à la fin du siùcle dernier ; c'était un saint Pierre martyr, composition si belle, si précieuse, qu'un édit du sénat de Venise avait défendu , sous peine de mort , qu'on l'emportât hoisde la ville.

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