LATUDE
F Henri Masers de Latude naquit, en *725, au château de Craisich, près de Montagnac. Destiné à l'état militaire, il s'adonna à l'étude des mathématiques, et fut admis dans le corps du génie. Il comptait que la guerre lui procurerait un avancement rapide ; mais la paix de 1748 lui ayant ôlé cet espoir, il quitta le service, et vint continuer ses études à Paris. Là , son ambition déçue lui fit chercher un autre moyen de se produire , en intéressant en sa faveur, n'importe comment ni à quel titre, une personne en crédit. Il jeta les yeux sur madame de Pompadour, et imagina une ruse bizarre pour attirer son attention. Après lui avoir fait parvenir par la poste un paquet renfermant une poudre soi-disant empoisonnée, il courut à Versailles prévenir cette favorite qu'on tramait contre ses jours un horrible complot. L'artifice fut découvert , et Latude fut arrêté , conduit à la Bastille , et interrogé par le lieutenant de police Berryer , qui , touché de ses aveux et de son repentir, fit quelques démarches dans son intérêt auprès de madame de Pompadour; mais elle demeura inflexible.
Au bout de plusieurs mois, Latude s'échappa du donjon de Vincennes, où il avait été transféré , et adressa au roi un mémoire en grâce. Ce mémoire ne servit qu'à faire découvrir sa retraite : il fut reconduit à la Bastille, et jeté dans un cachot, où, malgré les ordres sévères donnés à son égards le
lieutenant de police Berryer lui procura encore de généreux secoin-s. Il languit dix-huit mois dans ce cachot, dont il sortit enfin pour habiter une chambre qu'on lui fit partager avec un nommé d'Alègre, jeune homme de Carpentras, détenu aussi par ordre de la marquise de Pompadour. Cette conformité dans leur destinée fit naître entre ces deux infortunés l'amitié la plus vive, et, d'un commun accord, ils formèrent le projet de s'échapper ensemble. L'entreprise était effrayante : il fallait fabriquer des leviers pour forcer les grilles de fer, qui, d'espace en espace, fermaient le tuyau de leur cheminée; des cordes pour descendre dans le fossé , et enfin une échelle de bois pour remonter du fossé sur le parapet, et passer de là dans le jardin du gouverneur. Tout était disposé au commencement de l'année 4756, et l'évasion fut fixée au 25 février, veille du jeudi gras. Ce jour-là même, quand on leur eût servi à souper, et que les surveillans se furent retirés, ils s'élancèrent dans la cheminée l'un après l'autre, parvinrent au sommet, et descendirent, au moyen d'une corde de trois cent soixante pieds de longueur, dans le fossé, que la fonte des neiges et des glaces avait rempli d'eau. Us employèrent alors les instrumens dont ils s'étaient munis, pour pratiquer un trou clans la muraille, et ce ne fut qu'après neuf heures du travail le plus opiniâtre, qu'ils eurent fait une ouverture suffisante pour s'échapper. Us avaient résolu de
MAGASIN UNINERSEL.
fuir en pays étranger. D'Alègre se déguisa en paysan, ei partit le premier; mais il fui reconnu et arrêté avani son arrivée à Bruxelles. Laiucle, qui le suivaii de près, gagna à la hâte Amsterdam, où il alten lait le départ d'un vaisseau qui devait le portera Surinam, lorsque, malgré ses précautions, il fut aussi reconnu, saisi contre le droit des gens , ramené à la Bastille , et plongé dans un cachot , avec les fers aux pieds et aux? mains. Pour adoucir sa captivité, et dans l'espoir de l'abréger, il composa, et écrivit avec son sang, sur des tablettes de mie de pain, plusieurs projets d'utilité publique, qui furent communiqués au père Griffet, confesseur de la Bastille. Touché de sa position, le père Griffet lui procura de l'encre et du papier, et se chargea de remettre au ministre un de ses mémoires; mais son soit resta le même. Latude, perdant alors toute espérance, résolut de mettre fin à ses jours en refusant toute espèce de nourriture. Ses gardiens s'opposèrent à ce fatal projet, et obtinrent, à force d'instances, qu'on le transportât du cachot où il avait passé trois ans , dans une chambre moins malsaine, plus commode, et mieux éclairée, mais sans cheminée. Cependant M. de Sarline avait remplacé- M. Berryer dans les fonctions de lieutenant de police. Latude, qui avait imaginé deux nouveaux plans, l'un sur les finances, et l'autre sur les moyens de prévenir les diseites, en établissant des greniers publics destinés à recevoir l'excédent des récolles, obtint de ce magistrat une audience pour les lui communiquer. On loua son zèle, et des ordres furent donnés pour adoucir sa position. Par suite de quelques intelligences qu'il s'était ménagées avec quelques personnes du voisinage , en se promenant sur les tours de la Bastille , il avait appiis la mort de madame dePompadour, et il était naturel qu'il conçût l'espoir de voir finir sa détention. Après quelques jours d'attente, l'ordre de sa mise en liberté n'arrivant pas, il écrivit au lieutenant de police , qui voulut savoir comment il avait pu apprendre un événement que tous les autres prisonniers ignoraient. Latude refusa les renseignemens qu'on lui demandait, et envoya le lendemain à M. de Sarline une lettre si peu mesurée, qu'il l'indisposa contre lui. Il fut reconduit au cachot, el, quelques mois après, transféré à Vincennes au milieu de la nuit. On le mit encore au cachot; mais au bout de quelques jours, le gouverneur, M. Guyennen, homme plein d'humanité, lui accorda une chambre, el la permission de se promener dans les jardins du château. Latude profila de celte faveur pour s'évader à l'aide d'un brouillard épais , el aller chercher un asile chez les personnes avec lesquelles il avait correspondu du haut des tours de la Bastille. Il écrivit de là à M. de Sarline et à M. de Choiseul pour leur demander une audience; il ne put l'obtenir, et fut arrêté bientôt ap:ès à Fontainebleau. Ramené à Vincennes un mois après en être sorti, el jeté encore dans un cachot, il obtint de nouveau de l'humanité nu gouverneur quelques adoucissemens à son sort. A son entrée au ministère, M. de Malesherbes voulut visiter toutes les prisons de l'Etat. 11 entendit de la bouche même de Latude le récit de ses malheurs, et lui promit de les faire cesser; mais ses promesses restèrent sans effet , parce qu'on se persuada que le prisonnier avait de fréquentes absences d'esprit, el qu'il abuserait de sa liberté. Il fui en conséquence transféré à Ghaienton, où il recul, pendant deux ans, les secours qu'on croyait nécessaires à son étal. Enfin il fut mis en libellé le 7 juin 1777, avec l'injonction de se rendre à Monlagnac, lieu de sa nai sauce, et de n'eu
point sortir sans une autorisation spéciale. Il lit quelques
démarches inutiles pour qu'un lui permit île se fixer à l'aris, et il venait de se mettre en chemin, lorsqu'il fut repris et enfermé à Bicètre, après avoir été libre deux mois seulement, il est impossible de se figurer ce qu'il eut a souffrir dons cel affreux séjour. Ce ne fui qu'après plusieurs années qu'il put faire entendre ses plaintes, lorsque
le vertueux président de GotU'gues alla visiter llicêlie. Ce
magistrat engagea Latude à lui adresser an mémoire détaillé de ses infortunes. Le mémoire lui fait, el perdu par
la négligence du commissionnaire; heureusement il tomba euire les mains d'une dame Legros, qui, sans autre motif que celui de secourir un malheureux qu'elle ne connaissait pas, résolut d'employer tousses efforts el même une partie de son bien, s'il le fallait, pour lui faire rendre la liberté. Elle s'adressa au cardinal de Rohan, à MM. Lalour-du-Pin, deSaint-Priest, et à madame Kecker elle-même; elle sut les intéresser en faveur de Latude, qui enfin recouvra sa liberté dans les premiers mois de l'année 4784. Il lui était encore ordonné île se rendre à Monlagnac, où, pour l'indemniser de la perle de sa foi tune, on lui ferait loucher une pension de 400 livres. Madame Legros voulut lui procurer une satisfaction complète; elle obtint la révocation de cet exil , el il fut permis à Latude de rester à Paris. On ouvrit en faveur de celle victime de l'arbitraire une souscription, qui fut remplie en peu de temps par des personnages illustres. En 1791, il sollicita des secours de l'assemblée constituante; mais, quoique sa pétition eût été appuyée par Barnave, et renvoyée à l'examen d'une commission , l'assemblt e, au moment de la discussion , passa à l'ordre du jour. Masers de Latude fut plus heureux en 1795 : il forma une demande en dommages-intérêts contre les héritiers de madame de Pompadour, qui furent condamnés à lui payer une somme de 60,000 fr.; mais il n'en loucha que le sixième.
Latude mourut le -Ier janvier 1805, à l'âge de quatrevingts ans.