LA FÊTE DES ROIS
(Le roi boit, de Jordaens.)
Le dessin que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs est une copie de l'un des tableaux du Musée du Louvre. Ce tableau est dû au pinceau de Jacques Jordaens, célèbre peintre de l'école flamande , qui naquit à Anvers en i 594 , et suivit quelque temps les leçons de Rubens , dont il a imité parfois la manière, à tel point qu'on a souvent attribué à ce dernier une des plus belles compositions de Jordaens, représentant Jésus-Christ au milieu des docteurs. Les œuvres de Jordaens sont remarquables par une grande vigueur de coloris et une entente parfaite de ce que les hommes de l'art appellent le clair-obscur. Cet artiste travaillait avec une prodigieuse facilité; et, s'il faut en croire les biographes , il acheva en six jours un tableau de grande dimension qui représente la nymphe Syrinx , transformée en roseau au moment où elle va être atteinte par le dieu Pan qui là poursuit.
Nos lecteurs auraient deviné sans doute au premier coupd'œil le sujet du tableau , que reproduit notre dessin , alors même que le titre de cet article ne le leur eût pas indiqué. Nous n'imiterons pas certains auteurs qui ont cru nécessaire de désigner le rôle et le rang de chacun des personnages de cette scène ; quelle est la maîtresse de la maison , la domestique, le roi, etc.? C'est ce que disent assez le caractère et l'attitude de chacune des figures.
Il n'est pas besoin de citer le fait religieux qu'est deslinée à rappeler chez les chrétiens la fête des Rois ou des Mages. Nous dirons seulement que des savans , considérant la coïncidence presque exacte, quant à l'époque de l'année, de cette fête et des anciennes saturnales chez les Romains, et croyant retrouver dans la royauté improvisée de ce jour la domination momentanée des esclaves au milieu des fêtes de Saturne, ont dit que notre fête des Rois n'était qu'une continuation des saturnales, comme ils ont prétendu re- TOME II. — Février i335.
trouver presque tous les détails des cérémonies païennes dans les faits de notre religion. Plusieurs auteurs chrétiens même , ont cru devoir s'élever contre le paganisme du roi boit, et contre la profanation de l'Epiphanie par ce mélange des souvenirs religieux et des débauches des Romains;
Pour comprendre la pieuse indignation de ces écrivains, il faut se rappeler que la fête des Rois a été long-temps célébrée dans les diverses contrées de l'Europe par des festins bien autrement somptueux que les modestes repas dans lesquels nous la commémorons aujourd'hui. .
Il paraîtrait que, non-seulement dans les réunions d'écoliers et parmi le peuple, mais dans la bourgeoisie et même à la cour , c'étaient à cette époque des excès de table que la faiblesse des estomacs d'aujourd'hui aurait peine à supporter, et que bien souvent la licence la plus complète présidait à ces nocturnes orgies. Chez le peuple, le roi choisissait un fou parmi les convives; ce personnage était chargé d'entretenir par ses gestes et ses paroles la bruyante hilarité du festin; tous les frais étaient payés par ce roi d'un moment , dût-on le dépouiller de son dernier sou pour subvenir à une dépense le plus souvent hors de proportion avec le modique avoir de cette classe de convives. ;
Alors, comme aujourd'hui, le roi désigné par le sort dans les familles aisées, devait, non; payer l'écpt du repas, mais réunir, à ses frais, ses sujets dans quelque nouvelle partie de plaisir.
Avant la révolution de 1789, la fête des Rois vit souvent à la cour de France le prince se mêler à ses courtisans dans un joyeux repas. Mais après la restauration , c'était exclusivement en famille que l'on partageait aux Tuileries le gâteau d'où (levait sortir l'éphémère royauté.
A une époque beaucoup plus reculée, les souverains d'Angleterre admettaient au repas des rois jusqu'aux
simples ménestrels ; et nous voyons que ce fut à l'un d'eux qu'échut un jour, sous le règne d'Edouard III, la royauté de la fève.
Dans le midi de l'Angleterre , la désignation par le sort d'un roi et d'une reine était suivie de la distribution des emplois des ministres, chambellans, écuyers, dames d'iionneur, dont s'entouraient les nouveaux princes. Les titres de ces dignités étaient tirés au sort parmi les billets placés dans deux bols, destinés à chacun des deux sexes.
Il serait trop long d'énumérer toutes les particularités de ces fêtes, telles que les célébraient nos pères ; mais nous ne saurions passer sous silence une circonstance louchante de ces réunions de famille. Après avoir tiré d'abord et mis de côté, pour être données aux pauvres, la part de Dieu , et celle de la Vierge Marie, quelquefois aussi celles des Mages, on réservait de même les parts des membres absens de la famille; ainsi nous avons vu plus d'une fois une mère tirer avec tristesse la part du conscrit absent, la conserver avec un soin religieux auquel se mêlait souvent une aveugle superstition ; car dans plus d'un village , les paysans examinent de temps à autre l'état de ce fragment de gâteau , et croient lire dans les altérations que lui fait subir le temps une indication de la position plus ou moins critique de leur lils éloigné de la maison paternelle.
L'IRLANDE (1er article).
L'Irlande est un pays uni; une crête assez haute la divise du nord-est au sud-ouest , et donne naissance aux plus grandes rivières. Les côtes offrent des baies profondes et commodes, et, sont dans l'ouest, bordées de beaucoup de petites îles. Aucun pays ne renferme plus de ces grandes nappes d'eau , que les habitans nomment lovgh, dénomination appliquée quelquefois à l'estuaire d'une rivière ou à un bras de mer qui s'avance dans les terres.
Dans le courant du xvmc siècle, on trouva de l'or dans le mont Croghan (comté de Wicklow); l'exploitation de ce métal fut assez productive pendant quelque temps. Il y a des mines de plomb dont on extrait de l'argent; on a aussi découvert du cuivre; mais c'est surtout en fer que cette île est riche , quoique l'on n'en tire pas un grand parti. Les mines de houille ne suffisent pas à la consommation. Les eaux minérales sont assez nombreuses; celles de Farnham, près du Lough-Earn , sont les plus fréquentées.
La température de l'Irlande est moins chaude et moins froide que celle de l'Angleterre; mais le climat y est bien plus humide et l'on y voit moins de jours sereins. La neige et la glace ne couvrent pas long-temps la terre, et le bétail reste constamment dans ses pâturages. L'arbousier croît spontanément dans le sud de l'île, et sert de bois à brûler. Du reste, le pays est peu boisé; mais l'aspect de ses vastes plaines et de ses collines, toujours tapissées d'une verdure fraîche , est très agréable. Il y a beaucoup de bruyères et de marais tourbeux nommés bogs. Quelques-uns ont une étendue immense et une profondeur considérable ; on les distingue en rouges, fort humides et peu susceptibles d'amélioration, et en noirs, plus compacts, dont on fait d'excellens pâturages en les desséchant, les brûlant et y mettant du gravier et de la chaux, qui est très abondante en Irlande. Les bogs ont rarement une surface unie; presque toujours ils forment de petites collines.
Les comtés du nord et de l'est sont ceux où la culture du blé est la plus soignée; ceux du sud offrent les plus gras pâturages; ceux de l'ouest sont les moins fertiles.
On compte en Irlande 7,850,000 habitans. Le plus grand nombre est d'origine celtique; ils parlent la manie langue que les montagnards d'Ecosse , cl se donnent à eux-mêmes le nom de Gaelon, Ces Irlandais ne parlent généralement qui leur langue; elle est mêlée de beaucoup de mots teutons, Scandinaves el anglais, apportés par les colonies bretonnes, danoises el anglaises; L'Irlande ayani été le dernier asile des < leltes dans l'ouest , c'est dans l'idiome de
ce pays qu'on doit trouver le plus de termes et de tours de phrases de leur langue. Dans les comtés de Kerry, de Limeiïck et de Cork , on reconnaît des physionomies espagnoles; entre Wexford et Dublin, les descendans des Angles ont conservé l'anglo-saxon.
La religion anglicane est celle de l'État ; mais les cinqsixièmes des Irlandais sont de la communion catholique romaine : ils ont des évêquesetdes archevêques ; la plupart des curés appartiennent au clergé régulier ; il y a descouvens d'hommes et de femmes. Le gouvernement" britannique a établi à Maynooth, près de Dublin , un collège où les jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique font leurs études.
En prétentions à une antiquité reculée, les Irlandais ne le cèdent à aucune nation. Leurs historiens les plus modérés à cet égard , font faire la conquête de leur île', en 2756 avant Jésus-Christ, par des Phéniciens venus d'Espagne, qui fondèrent cette race de rois dont prétendent descendre toutes les anciennes maisons irlandaises. Ces petits rois furent constamment en guerre entr'eux, avant comme après la prédication du christianisme , dans le Ve siècle. Sur ces entrefaites, les Danois rirent des descentes dans l'île: Henri II, roi d'Angleterre, profilant d'une querelle entre les rois du pays , y envoya des troupes , et , en 1172 , y vint recevoir l'hommage du roi de Leinster el celui de tous les chefs du sud de l'île , et donna aux chefs de son armée les terres conquises ou non conquises. Ce fut là le commencement du système d'envahi-sement , de confiscation el d'oppression qui fit fondre pendant tant de siècles sur l'Irlande , comme sur une proie facile , tant d'aventuriers anglais , avides de carnage et de richesses. Ce système , qui n'était propre qu'à pousser les indigènes à la révolte, a, jusqu'à nos jours, rempli l'Irlande de troubles. Dans chaque siècle , les insurrections des Irlandais leur attiraient de nouvelles rigueurs de la part des Anglais; ils avaient, à la vérité, un parlement; mais d'après la loi-Poyning , rendue sous le vice-roi de ce nom, en 1495, toutes les lois anglaises devaient être en vigueur en Irlande , et nul bill ne pouvait être proposé au parlement d'Irlande, qu'il n'eût préalablement reçu la sanction du conseil du roi en Angleterre. Bientôt les dissensions religieuses accrurent les causes du désordre, el l'Irlande vit des scènes de carnage horribles ; la confiscation des propriétés signalait les intervalles de tranquillité. Une partie de l'île était plongée dans un état de barbarie , que la politique de l'Angleterre n'avait fait qu'accroître.
Jacques II, chassé du trône de l'Angleterre, trouva momentanément un asile en Irlande; celte île fut pendant deux ans , jusqu'en 1691', livrée à tous les excès d'une soldatesque effrénée et de brigands plus redoutables encore. En 1701, un acte du parlement d'Angleterre soumit les catholiques irlandais à des conditions extrêmement dures; elles furent aggravées quelque temps après par le parlement d'Irlande, qui rendit une loi que l'on peut regarder comme le chef-d'œuvre de l'intolérance religieuse; elle ôta aux Catholiques la faculté d'acquérir des propriétés foncières.
Cependant les Irlandais, qui, avec raison, se croyaient autant de droits à l'indépendance que les Anglais, ne cessaient pas de les réclamer; des écrivains courageux entreprirent leur défense ; le célèbre Swift fut un de ceux qui se signalèrent dans celte lutte honorable ; long-temps toutes ces tentatives échouèrent , et les auteurs lurent poursuivis par le gouvernement. Enfin les cris de l'Irlande se firent écouter. Son parlement) qui était proroge de deux .ins en deux ans pendant la durée d'un règne, devint ocleuaire en 17(18.
Le commerce était soumis par l'Angleterre aux lois les plus tyranniques; l'Irlande ne pouvait exporter que dans cette lie ses laines écrurs ou manufacturées; l'exportation de la verrerie, l'importation du houblon étranger, la cul- Lurédu tabac étaient également prohibées, k l'exception du rhum , l'Irlande ne pouvait tien tirer des colonies lui-
tanniqnes ; elle ne pouvait y expédier que des salaisons et des toiles ; ainsi , presque lotit le commerce se faisait par l'intermédiaire de l'Angleterre.
En 1778, l'Irlande demanda hautement la liberté du commerce ; la fermentation toujours croissante alarma le gouvernement; l'Irlande oblint la révocation des lois qui lui étaient les plus onéreuses; enfin , en 1782, il fut décidé que le peuple d'Irlande ne pouvait être lié que par les actes de son parlement. Les Irlandais voulaient que le droit d'élection fût rendu aux catholiques; leurs vœux ne furent pas exaucés d'abord; mais en 1793, les catholiques furent admis à jouir des Mêmes droits que les protestans, sauf celui de siéger au parlement et d'occuper les emplois les plus considérables. Les protestans s'inquiétèrent , et, sous le nom d'orangistes , formèrent des associations. Les catholiques-unis conçurent le projet de séparer l'Irlande de l'Angleterre; ils s'armèrent et s'organisèrent militairement; le parti opposé fit de même ; bientôt on vit des voies de fait, des violences , des dévastations , des massacres dans toute l'île ; enfin une révolte éclata en 1798 : il en coûta beaucoup de sang pour l'apaiser.
Les dangers que le gouvernement avait courus dans cette occasion , lui firent adopter le projet d'unir les deux royaumes en un. Ce plan, d'abord rejeté, fut ensuiteapprouvé par le parlement d'Irlande en 1800 , et en 1801 il fut exécute. L'Irlande envoya des pairs et des députés à la Chambre des pairs et à celle des communes, mais aucun catholique ne put aller prendre place parmi eux. Enfin, grâce aux démonstrations énergiques des Irlandais, guidés par le fameux O'Connell, cette absurde exclusion a disparu depuis quelques années.
Cependant les germes de mécontentement n'ont pas été étouffés ; les catholiques sont encore pressurés par les protestans; plusieurs fois des troubles se sont manifestés sur differens points de l'île, et la haine des partis n'a rien perdu de son ardeur.
Malgré sa fertilité, l'Irlande est un des pays du monde où la misère est la plus générale. Les habitans de la campagne sont couverts de haillons ; ils vivent dans des huttes bâties avec de la boue mêlée de paille, et couvertes de mottes de gazon ou de chaume ; souvent il n'y a aucune séparation dans l'intérieur, et pas d'autre ouverture que la porte , même pour laisser échapper la fumée. Un champ cultivé en pommes de terre fournil , avec du sel et du lait , à la nourriture de la famille. Les plus opulens ont une vache ou un cochon. Lorsque la récolte des pommes de lerre vient à manquer, la détresse force ces malheureux à vendre ces animaux, et la famine se fait sentir, avec toutes ses horreurs, à ties gens qui n'ont pas la plus petite pièce de monnaie pour aller au marché voisin acheter ce qui leur manque- La cause de cette misère dérive du mode de location des terres. Le propriétaire les donne à bail à des middlemen , qui les subdivisent à l'infini et les sous-louent , ordinairement pour un an et sans bail, à une multitude de malheureux, dont ils sont les lyrans. Quelques propriétaires commencent à secouer le joug de ces middlemen ; ils s'en trouvent bien , et les paysans mieux encore. Les collecteurs de dîmes sont encore de vrais fléaux pour les paysans irlandais.
L'industrie du pays se déploie principalement dans la fabrique des toiles ; elles forment, avec le bétail, les salaisons, le beurre, le fromage, le suif, les cornes, les peaux et le grain , la base des exportations. La pêche <iu hareng le long des côtes, celle de la morue à Terre-Neuve, et celle du saumon dans les grandes rivières, sont importantes. Le commerce a pris beaucoup d'extension , et les villes maritimes un accroissement prodigieux.
La différence des conditions influe plus qu'ailleurs , dans cette île, sur les qualités physiques ; mais, en général, l'Irlandais est robuste et bien fait ; sa force répond à son courage. Les femmes sont belles, plus vives et aussi modestes
que les Anglaises. Dans le nord , les paysans , surtout les protestans, sont actifs, industrieux et graves ; dans le reste du royaume , la population , composée principalement de catholiques, extiêmement paresseux, sans besoins, comme sans industrie, croupit dans l'ignorance et la misère, et ne sort de son apathie que pour boire et jouer avec excès. Les Irlandais ont les vices des hommes abrutis par l'oppression : ils sont fourbes, menteurs, voleurs et ivrognes; implacables dans leurs vengeances, la fidélité à leurs complices en fait des ennemis redoutables. Les prêtres, auxquels ils sont entièrement dévoués, ont, il est vrai, adouci leurs mœurs depuis quelques années. Ils sont d'ailleurs , comme tous leurs compatriotes , braves , hardis, hospitaliers , obligeais, vifs, enclins à la vanité et àl a forfanterie , aimant la danse et toute espèce de dissipation.
Quant aux gens de la classe moyenne, les Anglais les représentent, au théâtre et dans les romans, comme des aventuriers tour à tour querelleurs ou flatteurs, enfin comme très dangereux dans la société. Il est vrai qne les rapts sont communs en Irlande, et que plusieurs Irlandais sans forlune cherchent en Angleterre à séduire et à enlever de riches héritières, et quelquefois y réussissent.
Déjà sous le règne de Richard II, on se plaignait en Irlande du trop grand nombre de riches propriétaires qui dépensaient leur revenu en Angleterre. Ce grave inconvénient n'a guère diminué.
L'Irlande est un des pays de l'Europe où il y a le moins d'instruction; les quatre cinquièmes de la population, privés des moyens d'en acquérir, en sont totalement dépourvus. Cependant il y a une université à Dublin, et plusieurs Irlandais cultivent avec succès les sciences et les lellres.
Des pierres plates , posées debout autour d'un espace demi - circulaire , d'autres pierres immenses placées de champ, et qu'on regarde comme des tombeaux, enfin des tertres considérables composent les antiquités de l'île. On y remarque aussi, le long des côtes, de hautes tours rondes, ordinairement voisines de ruines d'églises, ayant une porte à une quinzaine de pieds de terre san- traces d'escaliers en dehors, ni en dedans, quoiqu'il y ait des fenêtres. Les antiquaires ne sont pas d'accord sur l'usage auquel ces édifices étaient destinés.