LEONARD DE VINCI
Comme Michel-Ange, Rubens et plusieurs autres grands peintres , Léonard de Vinci parcourut avec éclat des carrières diverses. Il fut peintre, sculpteur, musicien, architecte , ingénieur militaire , ingénieur des ponls et chaussées, mécanicien, mathématicien, analomiste, littérateur, physicien et chimiste. L'éducation brillante que lui avait donnée son père, riche notaire, et de famille noble, qui habitait près de Florence , avait développé les dispositions extraordinaires du jeune Léonard. Doué en outre d'une rare beauté et d'une force corporelle dont on a peu d'exemples, il se livra avec passion à l'escrime, à l'équilalion et à la danse, et devint, pour parler le langage d'une autre époque, un cavalier accompli.
Il s'était à peine exercé au maniement du pinceau sous la direction d'André Veroccliio, peintre de Florence, que celui-ci le jugea capable de pjsinure une figure accessoire d'ange dans un grand tableau de ce mailre; cette figure éclipsa si complètement tout le reste de la composition, que Verocchio confus renonça pour toujours à la peinture.
En 1489, Léonard de Vinci se rendit à Milan auprès du duc Ludovic Sforza. Il était alors âgé de trente-sept ans; là il fut mis à la tête de l'Académie de peinture et de sculpture que ce prince venait de fonder, et justifia cet honneur par une foule de travaux remarquables. Il fit le modèle d'un immense monument que le duc voulait élever à la mémoire de son père; il joignit le canal de Marlesana à celui du Tesin , travail qu'on croyait inexécutable ; à l'occasion des
noces de Jean Galeaz, entre autres inventions curieuses , il construisit une machine de théâtre qui fit l'admiration de toute la cour; c'était un ciel brillant d'étoiles, où les planèles, sous la forme des dieux de la Fable, venaient, en suivant chacune leur oibite, chanter l'une après l'autre les louanges de la jeune mariée. Mais aucune des œuvres d'art qu'il produisit à cette époque ne peut être comparée au magnifique tableau de la Cène de Jésus-Christ qu'il composa, sur l'ordre du duc, pour le réfectoire des Dominicains. On raconte que la sage lenteur avec laquelle il remplissait son cadre et relouchait ses figures, ayant impatienté le prieur du couvent, celui-ci porta plainte au duc qui -gronda sévèrement Léonard; mais l'artiste pour se venger de son dénonciateur peignit sous ses traits le traître Judas, et l'exposa ainsi à la risée du public On dit aussi qu'apiès avoir épuisé toutes les ressources de son art pour peindre les figures de tota ics apôtres, il ne trouva rien d'assez beau, d'assez divin, pour représenter le fils de Marie, et laissa son tableau inachevé. La tête de Jésus-Christ aurait été, suivant les auteurs, finie par une autre main, après la mort de Léonard de Vinci.
Quand notre roi Louis XII se fut emparé du Milanais, notre artiste fut traité par ce prince avec de grands égards. Il lui avait ménagé une surprise d'un genre tout particulier. Le roi était à peine entré dans la grande salle du palais, qu'il vit s'avancer vers Lui un lion de grandeur plus que naturelle qui, après avoir fait quelques pas, se dressa sur ses pattes de derrière et ouvrit une large poitrine d'où sortit, en se déployant, un écusson aux armes de France. Ce lion automate avait été construit par Léonard, et fut examiné avec une grande attention par Louis XII, qui ne revenait pas ne son étonnement.
Forcé, à plusieurs reprises, par les chances de la guerre, de quitter Milan , Léonard alla chercher à Florence la paix et le calme dont il avait besoin pour ses travaux, et fut avec Michel-Ange chargé par le sénat de peindre la salle du conseil. Une lutte s'établit entre ces deux grands maîtres ; Léonard de Vinci composa une bataille où l'on admirait particulièrement un groupe d'hommes à pied et à cheval, qui, dans les altitudes les plus hardies, se disputaient la possession d'un drapeau déchiré ; ce tableau, qui passait pour un des premiers chefs-d'œuvre de l'art , paraît avoir été détruit dans les guerres dont la Lombardie fut si long-temps le théâtre; mais copie avait été faite du groupe que nous avons cité, et la gravure que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs peut leur donner une idée de cette savante composition.
Quand Léonard de Vinci luttait avec tant de talent contre Michel-Ange, il était déjà presque sexagénaire, et ce dernier avait à peine trenie ans; mais Léonard avait encore toute la verdeur du jeune âge , et il courut à Rome à la suite de Julien de Médicis , qui allait assister à l'exaltation du pape Léon X , son frère. S'il faut en croie certains biographes, ce voyage fut signale par une nouvelle invention de notre artiste, qui imagina des oiseaux à mécanique qui s'élevaient dans l'air.
Le pape Léon X commanda un tableau à Léonard, mais la lenteur de ce peintre l'impatienta. L'ayant un jour trouvé dans son atelier occupe à composer un nouveau vernis, il s'écria : « Cet homme ne finira jamais rien; il pense à la fin de son ouvrage avant de l'avoir commencé. » LéonX ignorait apparemment toute l'importance du problème que l'artiste cherchait à résoudre. Cette lenieur de Léonard était chez lui non un effet de sa paresse, mais une conséquence de la sévérité de son goût. Craignant de fatiguer la dame que représente le fameux tableau connu sous le nom de Jotonde, tableau que François Ier lui paya 12,000 fr., il lenait toujours près d'elle des chanteurs, des joueurs d'instrumens, ou quelque personnage d'humeur facétieuse.
Léonard portail toujours sur lui des tablettts sur lesquelles il croquait les têtes bizarres et toutes les singularités qui s'offraient à sa vue. Ayant un jour à composer un ta-
bleau représentant une réunion de joyeux campagnards, il invita à dîner plusieurs convives amis du plaisir, les mil en joie par des contes facétieux, et trouva, à leur insçu, dans leurs figures si diversement caricaturées par le rire les modèles dont il avait besoin. Un motif semblable lui faisait suivre les condamnés à mort jusqu'au lieu du supplice ; il cherchait à saisir dans leurs traits les émotions de leur ame endurcie dans le crime ou livrée aux remords.
Le séjour de Rome ne pouvait avoir de charmes pour Léonard de Vinci. Le pape comblait de ses faveurs Michel- Ange , et lui ne trouvait dans ce prince qu'une froideur humiliante. Aussi abandonna-t-il cette capitale des arls pour courir l'Italie, et se rendit-il plus tard aux instances de François Ier, qui l'appelait en France. Ce voyage eut lieu en 1515. Le roi l'accueillit de la manière la plus honorable au château de Fontainebleau , et lui donna un logement à son château de Clou à Amboise. Ce fut là que Léonard mourut, quatre ans après, sans avoir rien produit qui ait mérité d'être cité. Ses forces physiques et son génie étaient presque anéantis; et il ne put qu'entamer un projet de canal qu'il s'était chargé d'ouvrir, et qui devait passer par Romorantin. On dit que François Ier vint le voir à ses derniers momens, et que le vieillard mourut clans ses bras en lui témoignant la profonde reconnaissance que lui inspiraient ses bontés. On ajoute que le roi, apercevant sur la figure de ses courtisans une expression de surprise et de dédain au moment où il entrait dans l'appartement du pauvre artiste, leur dit d'un ton sévère : « Messieurs, je fais des gentilshommes comme vous quand je le veux, et même de très grands seigneurs ; à Dieu seul le pouvoir de faire un homme comme celui que nous allons perdre. » Quoi qu'il en soit de celte anecdote, contredite par bien des ailleurs, la visite du prince a fourni à un peintre moderne, Menageot, le sujet d'un grand tableau d'histoire, qui obtint un beau succès à l'exposition de 1781 , et fut copié en tapisserie à la manufacture royale des Gobelins. Léonard de Vinci fut enterré à Saint-Florentin d'Amboise- Suivant ses désirs, son corps demeura exposé pendant trois jours sur sou lit de douleur, j Les bornes de celle notice nous empêchent de citer une i foule de circonstances qui pourraient donnera nos lecteurs : une idée plus exacte des lalens de Léonard de Vinci et de la profondeur des études auxquelles il s'était livré. Pour ar- ;
river à une représentation fidèle de la nature animée , il avait plus long-temps et plus minutieusement que les médecins disséqué des corps humains et des chevaux , et les dessins qu'il a laissés sur ces éludes sont encore consultés avec fruit par les meilleurs peintres. Ses écrits, réunis en un corps d'ouvrage sous le litre de Traité de la Peinture , ont été fort utiles à Annibal Carrache et à Poussin, qui a dessiné toutes les figures que Léonard de Vinci n'avait fait qu'esquisser dans ses manuscrits. Ces manuscrits présentent une circonstance curieuse : ils sont écats à rebours , à h manière des Turcs; aussi ne peut-on les lire facilement qu'à l'aide d'un miroir.
Les tableaux de Léonard sont assez rares. Les marchands ont souvent vendu, sous son nom, des portraits qui n'étaient que des copies. Le musée du Louvre possède quelques tableaux précieux de ce grand peintre, savoir: le portrait de Charles VIII; un autre portrait de femme, celui que nous avons cité, et qu'on appelle Portrait de la Joconde; un Saint -Jean -Baptiste; la Vierge sur les genoux de sainte Anne; une sainle famille, vulgairement appelée la Viergcaitx-Rochers; l'archange saint Michel, Jésus recevant la croix de jonc, que saini Jean lui présente. Le musée possède une belle copie de la fameuse Cène , de Milan , due à un des élèves de Léonard. Nous citerons aussi le portrait de la belle Féroniére. Parmi les belles compositions de Léonard qui ont éié perdues, on cite un Monstre sortant de sa grotte, d'un effet teltemenl affreux, qu'elle faisait reculer les spectateurs à la première vue.
Quand Bonaparte, alors général de l'armée d'Italie, visiia, en 1796, le réfectoire des Dominicains, où est le tableau de la Cène, il ordonna que ce lieu ne serait jamais consacré à des logemens militaires. Peu de temps après le départ de nos troupes, on lit de celte salle une écurie et un grenier à foin; mais quand Eugène Beauharnais devint vice-roi d'Italie, il fit nettoyer et restaurer ce réfectoire, et disposer un pont près du tableau , pour que les visiteurs pussent examiner de plus près ce chef-d'œuvre du père de l'école florentine.
Terminons celte notice sur Léonard de Vinci par le jugement qu'en a porté Rubens : Il est arrivé à un tel degré de perfection, qu'Unie parait comme impossible d'en parler assez, dignement, et encore plus de l'imiter.
(Groupe de coisbatlana d'après Léonard do Vinci.)
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