INDE
§. II. Habitudes anglaises. — Domestiques indiens.
Nous avons raconté d'après un voyageur français, mort victime de son amour pour les découvertes, \ tetor Jacqu'e-
inont, le luxe prodigieux que déploient dans leurs voyages les employés de la compagnie anglaise qui exploite les Indes Orientales (2). Nous puiserons de nouveau à la même source pour faire connaître à nos lecteurs qu, Iques-mx-s des habitudes de ces niait.es superbes et île leurs serviteurs indiens.
Jacquemont calcula ce qu'il lui en coûterait pour voyait) Voyage en Arabie ivtuv par Létnda u îvide, 1'-"i-. chei Giard , éditeur; rri\ : ■> ,o lï.
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ger comme le moins magnifique de ces seigneurs ; mais s'apercevant que le plus- modeste équipage dépasserait encore ses moyens, il résolut de solliciter du gouvernement français le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires , et d'attendre à Calcutta l'effet de cette demande , que devaient appuyer à Paris les plus honorables amitiés. Il attendit long-temps !...
Le récit de son séjour à Calcutta, pendant les sept mois qui précèdent son départ, est l'histoire de la plus miraculeuse hospitalité dont aucun voyageur ait jamais fait mention ; et c'est ici que nous allons commencera nous admirer, toute modestie à part, dansles prodiges de cet esprit français dont Victor Jacquemont est , comme nous l'avons dit , un modèle si achevé, un représentant si fidèle. Le premier miracle qu'opéra l'esprit français de Vicior Jacquemont, ce fut de rendre les Anglais aimables. « Que ma fortune est « bizarre avec les Anglais ! écrit-il (à Mlle de Saint-Paul). « Ces hommes, qui paraissent si impassibles et qui, « entr'eux, demeurent toujours si froids, mon abandon les « détend aussitôt; ils deviennent caressansmalgré eux, et « pour la première fois de leur vie. En effet , Jacquemont est admis, recherché, caressé, dans les plus grandes maisons de Calcutta : on l'invite chez le gouverneur, il loge chez le grand-juse, il passe des mois entiers chez l'avocatgénéral; il est l'ami, le commensal, le confident du commandant de l'armée; on le demande partout, et partout il rencontre ce luxe tout nouveau de bienfaisance britannique, partout sa gaîté spirituelle, sa noble franchise lui ouvrent le cœur de ses hôtes. Et pourtant Jacquemont ne sait guère flatter leurs habitudes : à table , tandis que les Anglais s'abstiennent religieusement de tout mélange d'eau avec les vins les plus recherchés d'Espagne et de Portugal , lui ne boit que de l'eau sucrée ; les Anglais font trois repas par jour, lui déjeune avec du thé et dîne avec du riz. Le dimanche , jour d'observance ascétique, il s'en vient jouer très déterminément aux échecs avec sir Charles Grey , le chef-justice , qui n'oserait une pareille énormilé avec d'autres. Il dort la nuit, ce qui n'est pas comme ou le sait , une habitude anglaise, surtout dans l'Inde; il se lève au petit jour quand les Anglais se couchent ; il fait une guerre à mort aux plates conversations de leurs interminables dîners, les questionne, les contredit sur tout, sur leur commerce, sur leur administration , sur leurs revenus , surj leur marine, et, malgré son audace, malgré sa pauvreté, Jacquemont n'en est pas moins l'enfant chéri de toute cette société de sensualistes anglais. « Toute leur glace , dit un ingénieux « bipgraphe , vient se fondre à son ardente sensibilité. » On l'héberge , on le voiture ; il a maison de ville et maison de plaisance, tout un musée pour lui seul; il entre, il sort à tout propos. « J'ai fait révolution chez eux, dit-il, y intro- « duisant l'usage des visites à toute aventure, le soir, « après dîner, à l'effet de causer , etc. » C'est donc la causerie française importée aux Indes, la causerie selon le cœur et selon l'esprit, sceptique, enthousiaste, enjouée, sévère , mobile , universelle ; cette inimitable causerie des salons parisiens, avec tout son charme, tout son abandon, toute sa liberté. Mais rendons justice aux Anglais de Calcutta; c'est par cette liberté même, c'est en portant sa pauvreté avec celte noble indépendance , c'est en l'honorant par un si grand esprit et un si bon cœur, que Victor Jacquemont parvint à plaire à ses nobles hôtes et à se concilier cette bienveillance délicate et cette haute estime qui ne le flattait si fort, que parce qu'elle rejaillissait sur le nom français.
Cependant , le temps s'écoulait dans ce doux commerce ; les supplémens demandés n'arrivaient pas. Jacquemont, humilié d'attendre si long-temps l'aumône législative , résolut enfin de partir. Avec les économies qu'il avait apportées de France , et ses épargnes depuis six mois, il se trouvait comme il le dit, à la lêl&de 12,000 fr., et il ne lui en fallait pas davantage pour voyager un peu moins bien qu'un souslieutenant de l'armée anglaise. Il se mit en route.
Nous allons le suivre jusqu'à sa première étape; carde ce jour seulement nous sommes dans l'Inde. Tout à l'heure nous étions encore en Europe ; Calcutta c'est une ville anglaise. Maintenant , nous pourrons juger d'un voyage indien.
Jacquemont voyage à cheval suivi de son service , de ses bagages et de ses charriots traînés par des bœufs. Il est enveloppé d'une grande robe de chambre de nanquin , avec une grosse étoffe de soie bien chaude pour ceinture; le tout surmonté de sa figure pâle , éclairée par des lunettes et coiffée d'un énorme chapeau de paille couvert de taffetas noir ; cet accoutrement fait de notre savant compatriote un objet de curiosité très vive pour les naturels du pays, lesquels, en toute rencontre, lui rendent avec usure l'attention indiscrète et quelque peu niaise que nous accordons à leurs pareils dans les rues de nos villes d'Europe. Jacquemont chevauche , en tête de sa caravane , avec deux pistolets de calibre dans ses fontes ; mais ce qui est un grand scandale pour les Anglais, il ne porte ni fouet ni éperons; car son cheval , impatient de revoir les cimes de l'Himalaya d'où il est venu , lui fait mille tours pendables , et Jacquemont n'a pendant quelque temps d'autre souci que de se maintenir en bonne intelligence avec lui. Le service du cavalier et de sa monture est réparti entre six domestiques, dont trois pour le cheval; le premier l'étrille, le second lui coupe de l'herbe , le troisième lui apporte à boire. Viennent ensuite le grand-maître de la garde-robe, préposé à la garde desbagages , puis le maître-d'hôtel qui fait la cuisine et sert à table (quand Jacquemont trouve une table) ; et enfin le laveur d'assiettes (Jacquemont a deux assiettes). Chacun de ces domestiques est armé ; les deux premiers , ceux du cheval , courent à côté de leur maître , la carabine au poing, quand il lui plaît de galoper, et ils font avec lui, en suivant toutes ses allures, de six à sept lieues par jour. Le soir, tous ces pauvres diables soupent comme ils peuvent , puis se couchent autour de la tente de leur seigneur, et dorment habituellement d'un profond sommeil, pendant que d'honnêtes Sipahis font sentinelle à sa porte.
C'est une vieille coutume indienne , entretenue par le laisser-aller de l'opulence anglaise , qui a réglé , ainsi que nous venons de le voir , le service des hommes à gages. Chacun a sa charge, travaille le moins possible, est paresseux, stupide et menteur, et refuse très décidément tout service qui n'est pas dans son emploi. Ainsi le cheval mourrait de faim sans le gassyara (coupeur d'herbes) , ou de soif sans le beetcheti (porteur d'eau). Les deux assiettes de Jacquemont risqueraient fort de n'être jamais lavées sans l'utile serviteur revêtu de cette charge; ainsi des autres. Ce respect pour la spécialité du service fait partie des pri viléges de la nation indienne , et il ne serait pas prudent d'y manquer. Jacquemont en est persuadé, et pendant quelque temps il se tient dans la règle avec toute rigueur. Mais un matin il lui prend fantaisie de faire une révolution parmi ses gens; il appelle le beetcheAi, lui ordonne de déposer son outre sur un des chariots et de l'accompagner dans un taillis voisin , avec un herbier sous le bras : « Non pas , dit l'Indien , ce n'est pas mon affaire » , et il prononce ces paroles d'un ton très suffisant. « Alors, écrit Jacquemont, je « n'hésitai pas à lui allonger sur-le-champ un coup de pied « dans le derrière. » Ce coup de pied dans le derrière fit à lui seul une révolution. La domesticité indienne capitula; le porteur d'eau mit bas son outre, apprit à sécher des plantes entre deux feuilles de papier ; et quant à Jacquemont , celte grande manière d'imposer le respect à des domestiques lui concilia tout d'un coup , et au delà de tout ce qu'on pourrait croire , la considération des Indiens.