A FERNEY
On ne saurait visiter sans éprouver la plus vive émotion le séjour de cet homme extraordinaire qui donna son nom au xvme siècle, et qui le remplit tout entier par son âge et ses immortels écrits. C'est à Ferney que, fatigué des cours, rassasié d'éloges, il vint passer les vingt dernières années de sa vie. A la place du misérable hameau qu'il y avait trouvé, s'éleva bientôt , par ses soins , une jolie petite ville, peuplée d'ouvriers habiles, de commerçans industrieux. Un théâtre qu'il y établit, et où il jouait parfois lui-même , des bals brillans , auxquels ses courtes apparitions donnaient plus d'attrait encore, enfin des divei tissemens de tous genres, firent de ce lieu le point de réunion de tout ce que le pays de Genève comptait de plus distingué. L'affluence des étrangers, savans , beaux-espits , prélats , grands-seigneurs et princes même, répandit à Ferney l'abondance et la prospérité.
Le château appartient aujourd'hui à la famille de M. de Budé, qui jadis l'avait vendu à Voltaire. Elle s'est empressée de le racheter après sa mort, et elle permet aux étrangers de visiter ces lieux illustrés par l'auteur de Zaïre. Sa chambre est encore telle qu'au temps où il l'habitait ; rien n'est changé : son lit , sa table, ses fauteuils , ses tableaux , chaque chose est à sa place. En face de la cheminée , on voit le petit monument, de forme pyramidale , que la marquise de Villette, dont Voltaire parle si souvent sous le nom de belle et bonne, avait érigé pour renfermer le coeur de son père adoptif. On y lit cette inscription, qui subsiste encore, bien que le cœur de Voltaire n'y soit pas :
Son esprit est partout, mais son cœur est ici.
( La Chambre de Voltaire à Ferney.) Au-dessus se trouve cetle autre inscription : Mes mânes sont consolés, puisque mon cœur est au milieu de
On remarque aussi dans la même chambre un grand nombre de portraits, entre autres ceux de Catherine II du
grand Frédéric , de Corneille , de Racine , de Milton , de Newton, dj Leibnitz, du duc de Choiseul , de d'Alembert, de Franklin, de Diderot ; mais ce qui attire surtout l'attention, ce sont les rideaux hachés et déchirés que l'on voit suspendus au-dessus du lit. C'est le fanatisme des visiteurs qui les a mis dans cet état : chacun a voulu en emporter un
morceau comme une précieuse relique , et 1. est inutile de dire que la cupidité du cicérone spécule sur ces déprédations continuelles, et supplée avec adresse à l'étoffe, quand elle vient à manquer.
Voltaire avait ordonné que son bureau et un placard ne seraient ouverts que cinquante ans après sa mort. Que contenaient-ils? Quelques personnes pensent qu'on devait y trouver des manuscrits sur plusieurs familles contemporaines, et d'autres des prédictions sur la marche probable dos événemens politiques. Ces deux meubles avaient été déposes dans un petit monument, élevé dans le parc à la mémoire de Voltaire. Des brigands y pénétrèrent au mois de novembre 1810; ils y commirent des dégâts, et les papiers disparurent; on n'a pu découvrir les auteurs du crime , et l'on en est réduit à des conjectures sur un sujet aussi intéressant.
Le reste de l'appartement ne présente que pm d'intérêt, si ce n'est le salon, où l'on a conservé quelques vieux meubles, et ce tableau allégorique dans lequel le poète, peu modeste, avait fait repr'-wnlcr «on apothéose et son Iriomph'e
sur ses ennemis terrassés. Les autres pièces ont été dénaturées, et l'on cire les souliers dans le cabinet de travail de Voltaire.
On voit encore chez le jardinier du parc quelques objets qui ont servi à Voltaire , et parmi lesquels figure un petit cahier de sept, à huit feuillets, renfermant les cachets des individus qui lui écrivaient. Au-dessous de chaque cachet, est écrit, de sa main , le nom de la personne , accompagné d'une épithète, telle que celles-ci : homme d'esprit , imbécile, fou de la cour, etc. Ce cahier lui servait à reconnaître, sans les déeacbeter, les lettres qu'il ne voulait pas recevoir.
Auprès du Château , se trouve la chapelle érigée par le philosophe de Ferney, et sur laquelle il lit placer celte orgueilleuse inscription : Deo erexii Foliaire. File servit longtemps de paroisse à la ville; mais , depuis quelques années, elle a été abandonnée pour une église nouvelle.
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( i6 octobra 1SÎ4.)
INAUGURATION DE LA STATUE DE CORNEILLE, A ROUEN. NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR M. DAVID, STATUA [B^>
(Stafne de Corneille.)
Nous ne saurions choisir un à-propos plus heureux, pour offrir à nos lecteurs un dessin exact de la statue du grand Corneille, exécutée par le célèbre statuaire David , puisque c'est dans trois jours qu'elle doit être inaugurée à Rouen . patrie du père de la tragédie française. Elle est en bronze, et a été fondue en quatre parties , par Honoré Gonon ; la fonte s'est faite à cire perdue , ce qui rend inutile le travail du ciseleur, et conserve identiquement la forme du modèle. La figure a douze pieds d'élévation ; le piédestal , qui est de granit et de marbre blanc , en a un peu plus ; de sorte que l'ensemble du monument doit avoir de vingt-six à vingt-sept pieds. Le poids du bro nze est d'environ cinq mille kilogrammes.
C'est sur le terre-plain du pont d'Orléans, que cette Tomb II.
statue doit être placée. Regardée de son point de vue naturel , c'est-à-dire du milieu du pont, elle se dessinera entièrement sur le ciel, et produira ainsi l'effet le plus agréable. Le roi, qui a souscrit ace beau monument, en a posé la première pierre , lors de son dernier voyage au mois de septembre 1835. La direction des travaux a été confiée d'abord à M. Alavoine , et ensuite à M. Grégoire , architectes , tous deux membres de la société libre d'émulation de Rouen , au zèle de laquelle on doit l'érection de la statue. Les descendais de la famille de Corneille, ont été invites à assister à la cérémonie.
Un exemplaire des œuvres de ce grand poète , et une médaille exécutée par M* Dépaulis, seront déposés dans la corps de la statue.
David est né à Angers, en 1798; il montra de bonne heure un goiU très-vif pour les beaux -arts, et particulièrement pour la sculpture. Après avoir étudié le dessin dans sa ville natale, il vint a Paris sans y apporter aucun moyen d'existence; long-temps il vécut dans une position difficile , mais ayant eu le bonheur déplaire au célèbre peintre David, qui l'admit gratuitement dans son atelier, il fut recommandé aux administrateurs d'Angers, qui lui firent une pension de 300 fr. sur les fonds de la commune. La demande présentée en sa faveur avait été apostillée par tous les membres de la quatrième classe de l'Institut.
David obtint en 181 1 le prix de la tète d'expression, et ]e premier prix de sculpture. lise rendit ensuite en Italie, fréquenta assidûment l'atelier de Ganova, et étudia avec enthousiasme les chefs-d'œuvre de cette terre classique des arts. En 4816, il alla visiter en Angleterre le célèbre Flaxman et la collection de lord Elgin, qui a dépouillé la Grèce d'un grand nombre de beaux marbres. C'est pendant ce séjour en Angleterre, qu'une société de souscripteurs lui proposa d'exécuter une colonne avec statue et bas-reliefs, en mémoire de notre défaite de Waterloo ; David refusa avec une noble fierté, et cependant il était alors dans une sorte d'embarras pécuniaire. En -1825, il fut nommé membre de la légion-d'bonneur; l'Institut, le S août 1826, l'admit dans son sein, et quatre mois après on lui confia une place de professeur à l'Ecole royale des Beaux-Arts. Les travaux de David sont nombreux et d'un grand mérite; nous citerons entr'aulres : la statue de Fénélon, que l'on a élevée à Cambrai ; celle du général vendéen Bonchamps ; celles du général Foy et du maréchal Gouvion Saint.-Cyr , que l'on voit au cimetière du Père-la-Chaise ; la statue de Cuvier , qui orne la place de Montbelliard ; le buste de Paganini; la Sainte-Cécile de l'église de Saint-Roch; la Jeune Fille Grecque qu'on a vue à une récente exposition ; un OEil-de-Bœuf orné de deux belles figures, au Louvre; enfin les médaillons qui reproduisent avec un rare bonheur les traits d'un grand nombre d'illustrations modernes , et parmi lesquels ont doit distinguer celui de Manuel r Nous ajouterons à cette liste , le Pbiloppémen qui doit bientôt erner les Tuileries.
David s'occupe présentement de l'immense bas-relief qui ornera le fronton du Panthéon ; on ne pouvait mieux choisir pour l'exécution de cette œuvre , qui demande non-seu!tment un génie mâle et vigoureux , mais encore une certaine sympathie pour les idées libérales.
LES CROISADES. Suite. (I) Les croisades ont exercé une influence très remarquable non-seulement sur le moral des nations chrétiennes, sur le gouvernement ecclésiastique et civil , mais sur le commerce et l'industrie. Elles ont, non pas déterminé, mais hâté la grande révolution qui s'est faite dans l'état de l'Europe. Les guerres sacrées donnèrent plus d'étendue et d'activité au commerce que faisaient avec le levant plusieurs ports de merde l'Italie et de la France. Marseille obtint des rois de Jérusalem l'exemption de tous impots , de tous péages , et dans chaque ville maritime, un quartier où les Français eurent leurs libertés , leurs lois et leurs magistrats. 1. es Marseillais donnèrent à leur marine, un tel accroissement que dans l'année M 90 , ils purent transportera la Terre- Sainte, toute l'armée anglaise de Richard Cœur-dc-Lion.
Les croisades développèrent les ressources de l'industrie. II est hors de doute que l'Asie et l'Europe trouvèrent de nouveaux débouchés; que l'augmentation de travail accrut l'aisance générale . le bien être de la vie privée , et contribua ù l'adoucissement des mjBiirs. Mais a cet égard nous avons peu de renscignemens précis, et à peine pouvons nous recueillir dans les historiens, quelque*) particularités. La fabrication des étoffes de soie passa de (h Grèce en Sicile
(j) Voyez page 4 f 3 , i*r volume,
et de là en Italie. L'usage du lichen rocella (orseille)du safran , de l'indigo et de l'alun , substances précieuses pour la teinture, s'introduisit ou devint plus commun. Tyr possédait des verreries fameuses qui servirent de modèles à celles de Venise. On apprit des Arabes à mieux travailler les métaux , à fixer l'émail sur leur surface , à monter les pierreries avec plus de goût et peut être à polir le diamant. On voit par ces légers détails que les croisades multiplièrent surtout les manufactures de luxe. Aux xnc et xme siècles , la magnificence orientale , brilla sur les vêtemens , dans les armures et dans les équipages.
Sous le rapport scientifique et littéraire, les croisades n'ont produit que de faibles avantages. Les rudes guerriers de l'occident n'étaient point capables d'une noble culture. Us allaient en Orient pour conquérir et non pour s'éclairer. C'est en vain qu'ils firent un long séjour dans l'empire grec où le génie de l'antiquité jetait encore quelques étincelles. Les préjugés nationaux, la différence de langue et de religion mirent des obstacles insurmontables à la communication des idées.
La quatrième croisade, (celle qui se termina parla prise deConstantinople), causa aux lettres et aux arts un irréparable dommage. L'incendie de cette ville anéantit un grand nombre d'ouvrages précieux, de marbres et de bronzes animés, par la main de Lysippe, de Phidias, de Praxitèle. Comme l'observation de la nature était tout à fait négligée* les sciences naturelles ne firent aucun progrès ou s'égarèrent. Les mathématiques ne furent pas moins négligées. Les croisés parcoururent , il est vrai, des pays peu fréquentés; des voyageurs pénétrèrent dans des régions jusqu'alors ignorées de l'Europe moderne ; mais faute de connaissances en géométrie et en astronomie, ils n'eurent que des idées confuses et inexactes sur les limites de ces diverses contrées, sur la vraie situation des lieux , sur le gisement des côtes, et ils accréditèrent un grand nombre d'erreurs géographiques.
L'agriculture et le jardinage d'Europe s'enrichirent de plusieurs végétaux utiles ou d'agrément ; la canne à sucre fut transplantée de Syrie en Sicile . et delà portée à Madère d'où elle passa plus lard dans le Nouveau-Monde.
La navigation et l'architecture navale reçurent quelques perfectionnemens. On donna de meilleures proportions aux diverses parties du navire. Au lieu d'un seul mat, on en dressa plusieurs; on apprit à mieux disposer les voiles et à faire route avec un vent presque contraire.
L'architecture civile prit une face nouvelle. Parmi les croisés, il y avait des architectes, des charpentiers, des ouvriers de toute espèce, qui, de retour dans leur patrie, imitèrent l'architecture syrienne , arabesque ou sarrasine , à à laquelle on a donné sans raison le nom de gothique.
Les croisades inspirèrent les historiens et les poètes. Auparavant , on n'avait que des chroniqueurs; les moines compilaient des annales froides et indigestes. Les expéditions saintes éveillèrent le talent, par la nouveauté, la grandeur et l'intérêt des sujets; elles furent décrites, tantôt avec énergie tantôt avec une aimable naïveté. Les sires de Yille-IIardouin , et de Joinville donnèrent leurs relations en français vulgaire. C'était pour la première fois que l'histoire moderne parlait aux peuples dans leur langue ; élit avait à raconter des faits populaires , dont on s'entretenait dans les cabanes , aussi bien (pie dans les cloîtres cl dans les palais.
Les troupes ou plu lot les masses indisciplinées que no; rois conduisirent en Terre-Sainte, ne se composaient qiu d'hommes sans instruction militaire, marchant avec cou fusion et combattant sans ordre comme sans tactique, Lors que la première de ces expéditions, se mit en marche, elli était divisée en trois corps principaux, cl en deux corps d< réserve, i.a formation définitive du premier, eut lieu ci Souabc : Il étail décent mille hommes, dont douze milli de cavalerie; le second, organise eu Provence . se trouvai sous les ordres de C.mlelïoy de Bouillon , et se composai
de quatre-vingt mille hommes , dont dix mille de cavalerie; le troisième comptait seulement trente mille hommes. La force des deux corps de réserve, consistait en deux cent cinquante mille fantassins et cavaliers. Ainsi le total de cette armée, dont l'Europe attendait des prodiges, comprenait un effectif de quatre cent soixante mille comhattans. Mais cette force mal dirigée , sans vivres et mal administrée, ne pouvait aller loin. Ces formidables colonnes s'acheminèrent lentement vers la Hongrie et la Bulgarie. Une partie de ces troupes ayant commis de graves désordres dans ces deux pays , les habitons se réunirent pour attaquer l'armée suinte , la vainquirent et en firent un grand carnage. Le principal corps commandé par Godefroy de Bouillon ,- ne connut et ne souffrit aucune injure, et parvint sous les murs de Constantinople ; il était composé à cette époque de cent soixante-cinq mille hommes d'infanterie, et quinze mille de cavalerie. Cette armée aborda aux rives Africaines en 1096, mais elle y éprouva une suite de défaites. Due seconde armée fut envoyée au secours de la première , et mit à la voile en 1099. Elle était composée de Français, d'Allemands et d'Italiens, et comptait environ trois cent mille comhattans. Après quelques succès assez biïllans , mais sans aucun avantage réel , elle fut en partie détruite.
Louis-le-Jeune partit avec deux-cent mille hommes pour la conquête de la Terre-Sainte , après s'être joint à l'empereur Conrad. Ce fut alors qu'on imagina, pour éviter toute confusion et prévenir les malheurs précédens , de donner une espèce d'uniformité à l'habillement des troupes. Il fut décidé qu'elles porteraient une croix d'étoffe sur la poitrine ou sur l'épaule. Chaque nation eut sa couleur particulière. Cette croix était rouge pour les Français; noire poulies Allemands ; pour les Anglais blanche ; pour les Italiens jaune ; pour les Flamands verte. C'est ce signe qui leur lit donner 'e nom de Croisés. Les chevaliers étaient armés d'un casque et d'un bouclier , d'une masse d'armes ou d'une lance. Les serfs s'armaient de toute espèce d'instrumens et et d'armes tranchantes : ils portaient quelquefois la lance; un casque rond et léger, sans aucune espèce de garniture, défendait leur tête des coups de l'ennemi. (Voyez la gravure qui accompagne le premier article,!!**' vol. page 415).
La troisième expédition , s i funeste aux armes de Philippe-Auguste , fut entreprise et exécutée en 1 190. Richard roi d'angleterre , et l'empereur Frédéric-Barberousse se croisèrent avec le roi de France. L'armée expéditionnaire comptait quatre cent cinquante mille comhattans, dont cent vingt mille Fiançais , quatre-vingt mille Anglais , cent cinquante mille Allemands, et soixante mille Italiens. La quatrième croisade , dont on ne connaît pas la force, sortit du golfe de Venise eu 1202 , sous la conduite de Boniface, marquis de Mont fort.
En 12-48, Louis IX s'embarqua à Aiguës- Mortes, pour aller soumettre les infidèles de la Palestine. Après quelques succès, la fortune l'ahandonna; il fut vaincu par les Sarrasins à Charmasac , et conduit , captif, à Massoure. Il acheta sa liberté et revint escorté des faibles débris de son année, décimée par les combats, les supplices et les prisons.
Nous avons fait connaître, à l'occasion de la mort de Saint-Louis ( page 565) le triste résultat de la seconde expédition, entreprise par ce prince en 1270. Cette croisade fut la dernière. Le nombre des troupes employées par Louis IX , dans ces deux voyages d'outre-mer, s'élevait à soixante ou quatre-vint mille hommes, dont vingt à vingt-cinq mille de cavalerie.