BERNADOTTE
(Suite.) (i)
' Nous avons vu Bernadotle s'élevant par son propre mérite , des derniers rangs de l'armée , jusqu'au poste de général en chef; nous allons le voir s'élever sur le trône de Suède et prendre part à la coalition contre la France , mais nous rappelons d'abord que nous racontons les faits sans aucune interprétation politique.
Après la paixvde Tilsitt, l'empereur confia à Bernadotle le gouvernement des villes anséatiques. En -1808 , ce maréchal commandait l'armée alliée française, espagnole, hollandaise, rassemblée à Hambourg et dans ses environs, et passa avec elle dans le Julland et dans la Fionic, provinces du Daneinarck. Cette époque de la vie du prince de Ponte- Corvo est la plus honorable , celle dont l'éclat ne s'effacera jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre, sa modération, son humanité, sa justice, l'intégrité la plus pure, inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout aux habilansdc Hambourg, la plus haute considération pour le général français. En avril 180!) , la guerre éclata de nouveau entre la France et l'Autriche; Bernadotle commanda, eu Allemagne, le neuvième corps, composé en partie de Saxons. Le 17 mai, il battit les Autrichiens en avant du pont de Lintz, continua ses mouvemens et se trouva, le G juillet, à la bataille de Wagram. i.a veille de celte célèbre journée, l'empereur mil à l'ordre de l'année la défense de quitter
(i) Voyez p. -<,i
les rangs pendant l'affaire pour transporter ou conduire les blessés à l'ambulance, des mesures étant prises, disait l'ordre , pour porter des secours sur le champ de bataille. Le prince de Ponte-Corvo , qui commandait les Saxons, ne mit pas cette défense à l'ordre du jour de son corps, et comme il arriva que, pendant la bataille, oh lui enleva, sans lui en donner avis, la division française de Dupas , qu'il avait placée à sa réserve, et qu'un corps voisin disposa des chevaux des ambulances saxonnes pour renforcer ses attelages d'artillerie , le corps saxon souffrit plus qu'aucun autre; un grand nombre de blessés de ce corps étaient gisans dans la plaine. Bernadotte ordonna de dételer quelques pièces de canon pour aller prendre des voitures d'ambulances . et comme on lui observa que cela pouvait exposer cette artillerie à être prise : « Qu'importe , dit le guerrier philantrope ? Ce n'est que du bronze; le sang du soldat est bien plus précieux. »
L'ordre du jour de l'empereur avait cependant été exécuté dans toute l'armée avec la plus grande sévérité , au point qu'un maréchal de France voyant des grenadiers porter leur colonel dont un boulet avait emporté la cuisse, le leur fit déposer sur le bord du chemin, et les renvoya au feu en les réprimandant. « Monsieur, dit- il au colonel mourant, il faut qu'un soldat sache mourir à l'endroit même où il est frappé. » Un jeune officier, le colonel Lebrun , fils du duc de Plaisance , était alors auprès de ce maréchal ; il fit un mouvement d'horreur. « Notre métier ne se fait pas à l'eau de rose, dit le sévère guerrier; ce n'est pas un jour de bataille qu'il faut parler philantropie ! »>
Napoléon qui n'aimait pas qu'un homme réunît à la fois une opinion et un sabre , reçut fort mal quelques observations dictées par la franchise du prince ; il le renvoya en France. Bernadotte se trouvait à Paris dans une disgrâce complète, lors de l'invasion des Anglais dans l'île de Walcheren. Les ministres qui , à ce que l'on prétend , n'étaient pas instruits de sa disgrâce, le prièrent d'aller prendre le commandement des troupes destinées à repousser l'ennemi ; il accepta sans hésiter.
Arrivé à Anvers, sa présence dissipa (otites les alarmes. Doué d'une activité infatigable , il réunit et disposa , comme par enchantement , tous les moyens de défense; mais il fit plus encore : il éleclrisa toutes les âmes. Des milliers de soldats se levèrent à sa voix et déjouèrent les projets d'un ennemi téméraire. L'Anglais renonça à son entreprise , et le prince se disposa à rejoindre l'armée d'Allemagne. Il allait y reprendre un commandement, lorsque la paix fut signée; il revint alors à Paris et y reçut la grande croix de l'ordre de Saint-Henri de Saxe.
Nous venons de suivre Bernadotte dans toutes les périodes de sa carrière militaire, nous l'avons vu s'élever par tous les grades au rang de maréchal d'empire, mais il lui était réservé d'offrir en sa .personne un exemple encore plus frappant de ce que peut faire la fortune pour un de ses favoris lorsqu'elle trouve en lui assez de mérite pour justifier toutes ses faveurs.
Au mois de mars 1809, une révolution eut lieu en Suède ; le roi Guslave-IV-Adolphe fut déposé, et son oncle, le prince Charles, duc de Sudermanie, devint d'abord régent et fut ensuite élu roi, sous le nom de Charles Mil. Biais connue ce prince n'avait pas eu d'enfans de son mariage, les Etats du royaume, | our prévenir les dangers qui pouvaient résulter de l'inee lilude de la succession, déférèrent le litre de prince royal an prince Chrétien- Auguste, lilsdu duc de Holstein-Sonderbourg-Augustembourg. Cepriu.ee ayant été enlevé par une mort imprévue, le 28 mai 1810(1),
(i) Le prince Chrétien, frappé d'un ètourdissemenl subit, se lais a tombi i- de cheval dans la bruyère de Zuiiidinge, et mourut presque aussitôt. Ou répandit le bruit qu'il avait été empoisonné. î.e comte de Fersen, connu par sou attachement à Gustave tv. lui soupçonné et massacré par la popnlacej la premier médecin
les Etats furent de nouveau appelés à disposer la succession au trône de Suède.
Les Suédois sentirent qu'ils avaient besoin d'un guerrier dont l'épée fût assez redoutable pour les protéger contre l'ambition de voisins puissans, et rétablir l'antique honneur de leurs armes; qui eût assez d'habileté pour améliorer leur administration et réparer les maux qu'ils avaient soufferts. Frappés en même temps du souvenir de la conduite de Bernadette dans leurs provinces , de l'éclat de sa réputation militaire, ils virent en lui le prince qu'ils désiraient. Les étals n'hésitèrent donc pas à nommer le maréchal BernadoUe prince royal de Suède. Cette élection, librement votée par les représentai du peuple, ne fut déterminée ni par l'or ni par l'ascendant d'aucune puissance ; jamais légitimité n'eut une source plus pure. Avant de proclamer le choix qu'elle venait de faire , la diète envoya à Paris trois personnages du plus haut rang, chargés de sonder les dispositions du prince de Ponle-Corvo dans le cas où il serait élu. Le maréchal , n'oubliant pas qu'il était sujet de Napoléon , répondit qu'il ne pouvait disposer de lui-même sans l'autorité de l'empereur. Les députés obtinrent une audience de celui-ci, qui déclara qu'il ne s'opposerait en rien à une élection libre de la diète, qu'il ne voulait exercer aucune influence , et que , si leur choix tombait sur le prince de Ponto-Corvo , il consentirait à son élévation. Quelques publicistes ont inféré de celte circonstance que Napoléon avait puissamment influé sur l'élévation de BernadoUe au trône de Suède. A cet égard ils ont été dans l'erreur. Non-seulement l'empereur fut étranger à cette étonnante nomination , il est même certain qu'elle ne lui fut pas agréable. Mais il ne voulut point faire d'éclat , et deul-être fut-il satisfait de voir s'éloigner un homme qui n'avait jamais été dans son parti, et dont la franchise, en plusieurs occasions, lui avait souverainement déplu. Dans l'audience de congé qu'il donna publiquement au prince royal de Suède , l'empereur le délia de tous ses sermens de fidélité et de ses obligations envers la France. « Vous avez cessé d'être Français, lui dit-il, soyez désormais Suédois, et servez votre nouvelle patrie comme vous avez servi l'ancienne. Mais j'espère que vous n'oublierez jamais que vous avez été Français , et que vous devez la couronne de Suède à la gloire des armées françaises que vous avez commandées. »
Le prince répondit : « Je serai toujours glorieux d'être né Français, et n'oublierai rien, sire, en devenant sujet d'un monarque étranger. » L'empereur fit remettre un million de francs au prince royal, qui, outre cela, fut obligé de recourir à divers emprunts; le général Gérard, entre autres, lui avança une somme de 500,000 fr. BernadoUe partit ensuite pour Stockholm. A Elseneur, en Danemark , avant de s'embarquer pour la Suède, il renonça à la religion catholique , dans laquelle il élait élevé , et embrassa le culte réformé, qui est celui de sa nouvelle patrie, et qui, mettant dans la main d'un seul chef les deux pouvoirs spirituel et temporel , lui paraissait plus en harmonie avec l'unité du gouvernement monarchique. Aussitôt après son arrivée à Stockholm, où il fit son entrée solennelle le -Ier novembre 1810, Charles XIII l'adopta pour fils. L'élection constitutionnelle et le vœu de la nation suédoise avaient conféré à Charles- Jean ce qu'il appelait la première de toutes les légitimités; l'adoption en ajouta une seconde, il disait : « ce n'est pas seulement comme fils adoptif de Charles XIII que j'ai reçu la couronne, c'est comme roi élu ; c'est là le premier et le plus beau de mes titres à la souveraineté de la Suède » . A cette époque , les relations entre ce royaume et la France parurent très amicales ; mais bientôt l'influence anglaise excita dans l'ame du prince royal des mouvemens qui irritèrent son orgueil et son ambition, en lui représentant son attachement à son
du prince, Rossi, rful traduit devant les tribunaux et banni du royaume.
ancienne patrie comme une espèce de déférence aux volontés de Napoléon, dont les vues avaient été jusque-là opposées aux intérêts de la Suède. Le prince royal entra daim la coalition des puissances européennes contre la France , et signa, dans la ville d'Abo, en Finlande, un traité par lequel il s'engageait à entrer en campagne, et à réunir sous ses ordres un corps russe.
Le roi Charles XIII étant tombé malade au mois de mars 18H, BernadoUe prit provisoirement les rênes de l'état, et gouverna le pays avec autant d'énergie que de sagesse et de modération jusqu'au 7 janvier 1812 , époque où le rétablissement de son père adoptif lui permit de lui rendre les rênes du gouvernement. A cette occasion , il adressa au roi un compte rendu de ce qui s'était passé pendant la régence. Cette pièce, qui n'a reçu que très peu de publicité , montre que le pays, sous la courte administration du prince royal, et malgré les désastres de la guerre , avait fait de grands progrès, tant sous le rapport industriel et commercial que sous tous les autres. Ainsi le prince royal avait pris des mesures pour encourager et rendre plus générale la culture du lin et du chanvre , pour activer la recherche des sources de sel, pour continuer les défrichemens , pour établir de nouvelles communications intérieures , ainsi que de nouveaux marchés, pour fonder une compagnie pour la pêche du hareng dans la haute mer, pour réorganiser les finances, les douanes, etc., etc. La moisson n'ayant pas été suffisante, le prince avait fait venir de l'étranger de fortes quantités de blés, et les avait fait distribuer gratis aux indigens, ou vendre à très bon marché à des familles peu aisées. Le prince avait en outre créé des hôpitaux, des maisons de charité, des dépôts de mendicité, ainsi qu'uneacadémie centrale d'agriculture; la mission spéciale de ce corps est de donner à l'économie publique et aux connaissances statistiques une impulsion et un encouragement qui les fassent contribuer à la prospérité du royaume, mission que cet utile établissement a remplie, jusqu'à ce jour, avec le plus grand zèle et le plus grand succès. Outre ces précieuses créations, le prince royal avait fait pousser avec activité les travaux des canaux de Gothie et de Sodertelse, qui avaient été arrêtés ou ralentis depuis quelque temps. Enfin, le prince avait établi une garde nationale et opéré de grandes réformes dans l'armée. C'est surtout depuis cette époque que la nation suédoise à conçu un vif enthousiasme pour Charles-Jean/qu'elle regarde en quelquesorte comme le sauveur de la patrie. On nous assure , et nous n'avons aucun lieu d'en douter, que dans plusieurs contrées de l'intérieur de la Suède , cet enthousiasme s'est changé en une vénération qui approche du culte que l'on rend àl'Etre-Suprême. Le nom de Charles-Jean est dans ce moment si populaire en Suède qu'on le trouve inscrit partout, dans les livres de prières, dans les registres des commerçans, dans les albums, dans les tablettes, sur les façades des maisons et des chaumières, sur les cheminées, etc., etc., etc. Ce nom est bon, dit le petit bourgeois d'Oerebro ou de Carlscrôna; il ne peut me porter que du bonheur!!!
Nous avons dit que le prince royal prit l'engagement de se mettre à la tête d'une armée destinée à agir contre Napoléon. Plusieurs corps, composés de Suédois, de Russes et de Prussiens , montant à environ cent mille hommes , et formant, sous le nom d'armée du nord, l'aile droite de la grande armée d'invasion, furent placés sous son commandement. Cette armée obtint à Gros-Beeren un premier avantage qui fut bientôt suivi par la victoire de Dennewilz, que le prince remporta sur les corps réunis des maréchaux Ney et Oudinot, qui cédèrent, après une glorieuse résistance, à la supériorité du nombre. Ce succès sauva Berlin, que menaçait déjà l'armée française victorieuse à Dresde. Les habitans de la capitale de la Prusse envoyèrent une députation au prince de Suède pour lui exprimer leur reconnaissance; il reçut à la même époque les félicitations de l'empereur d'Autriche et la grand'eroix de l'ordre de Marie-Thérèse. Il écrivit alors au maréchal Ney une lettre
dans laquelle il l'engageait à user du crédit que son mérite devait lui donner auprès de Napoléon pour déterminer ce prince à accepter là paix honorable et générale que les souverains alliés lui offraient à celte époque. Cette lettre étant resiée sans effet, Bernadotte se dirigea, à marches forcées , sur Leipzick ; il y arriva assez à temps pour attaquer, les 46, 47 et 18 octobre (4843) , et coopéra au succès de cette dernière journée, si funeste aux armes de la France. Dans le mois de décembre , il entra à Lûbeck , et écrivit île cette ville au prince Oscar, son fils , une lettre où respirent les sentimens d'un cœur droit , ami de l'humanité. C'est à cette époque qu'il fit ouvrir une souscription de cent mille francs, en faveur des habitans de Hambourg , que les malheurs de la guerre avaient forcés de s'expatrier. Il poursuivit l'armée française jusqu'au Rhin; mais il s'arrêta tout à coup devant ce fleuve majestueux qui réveillait dans son âme de si glorieux souvenirs , et parut hésiter à le franchir Il entra
cependant dans Cologne, d'où il adressa aux Français une proclamation dans laquelle il annonçait que ce n'était point à la France, mais à un gouvernement oppresseur, que les monarques alliés avaient déclaré la guerre , et qu'après l'accomplissement de ses devoirs les plus sacrés envers sa patrie adoptive , toute son ambition serait d'assurer le bonheur de ses premiers compatriotes.
(La suite à un prochain numéro.)