MAÎTRISE
On entendait par maîtrise le droit d'être maître et d'exercer une profession dans le corps des marchands et dans les communautés d'arts et métiers. Le nombre en était limité pour chaque profession, et on ne pouvait être reçu maître qu'après plusieurs années d'apprentissage et de service comme garçon, et après avoir payé le brevet et la maîtrise.
Pour être marchand de draps (1), il fallait trois ans d'ap-
(i) Arrêt du conseil, de 1687,
prentissage , deux ans de service en qualité de garçon ; le brevet coûtait trois cents livres et la maîtrise environ trois mille livres. Pour être orfèvre, l'apprentissage était de huit ans, le brevet coûtait cent quatre-vingt six livres et la maîtrise mille trois cent cinquante livres. Pour être apothicaire, l'apprentissage était de quatre ans et six ans de service comme garçon; le brevet d'apprentissage coûtait quatre-vingt six livres et la maîtrise cinq à six mille livres. Pour être bouquetière (4) , l'apprentissage était de quatre années et deux ans de service chez les maîtresse» bouquetières ; le brevet coûtait trente livres et la maîtrise cinq cents livres. Pour être savetier (2) , l'apprentissage était de trois ans et quatre ans de compagnonage ; le brevet coûtait quinze livres et la maîtrise trois cent soixante livres avec chefd'œuvre.
Colbert disait à Louis XIV (3) : « La rigueur qu'on lient dans la plupart des grandes villes de votre royaume pour recevoir un marchand, est un abus que votre majesté a intérêt de corriger ; car il empêche que beaucoup de gens ne se jettent dans le commerce où ils réussiraientmieux souvent que ceux qui y sont. Quelle nécessité y a t-il qu'un homme fasse apprentissage? Cela ne saurait être bon tout au plus que pour les ouvriers, afin qu'ils n'entreprennent pas un métier qu'ils ne savent point; mais les autres, pourquoi leur faire perdre le temps ? pourquoi empêcher que des gens qui ont quelquefois plus appris dans les pays étrangers qu'il n'en faut pour s'établir, ne le fassent pas, parce qu'il leur manque un brevet d'apprentissage ? ^Est-il juste, s'ils ont l'industrie de gagner leur vie, qu'on les en empêche sous le nom de votre majesté , elle qui est le père commun de ses sujets, et qui est obligée de les prendre en sa protection ? Je crois donc que quand elle ferait une ordonnance par laquelle elle supprimerait tous les règlemens faits jusqu'ici à cet égard, elle ne ferait pas mal. »
Dans des momens où le trésor royal avait des besoins pressans d'argent, l'esprit de fisc , dérogeant aux ordonnances, avait imaginé de vendre des maîtrises sans qualité, c'est-à-dire de vendre à des gens qui n'avaient point fait d'apprentissage, et sans examen préalable sur leur capacité.
GALILÉE § Ier.
Galilée naquit en 4564, àPise, d'une famille noble, mais nombreuse et sans fortune. Dès sa plus tendre enfance il montra une aptitude singulière pour les inventions mécaniques, imitant avec une adresse infinie toutes sortes de machines et en imaginant de nouvelles qu'il perfectionnait sans cesse jusqu'à ce qu'il eût le plaisir de les voir marcher et opérer suivant son désir. Son père, Vincent Galilée , ne put lui donner qu'un maître fort vulgaire, mais le jeune Galilée sentant la difficulté de sa position, entreprit d'en sortir à force de travail, il devint bon littérateur, et son père lui apprit l'art de la musique, qui procura dans la suite à Galilée d'utiles délassemens au milieu de ses travaux sérieux.
Quand Galilée eut atteint dix-huit ans , son père songea à lui donner un état ; comme Mallebranche (4) , son esprit était porté vers les sciences; les calculs de l'intérêt ne le préoccupaient que fort peu , mais il lui fallait faire connais-
(1) Lettres-patentes enregistrées au parlement en 1677. — Par arrêt du 25 juillet 1736, i! était fait 1res expresses inhibitions et défenses à toutes personnes qui n'étaient pas reçues maîtresses bouquetières, de vendre , débiter et colporter aucunes fleurs ni bouquets dans aucuns lieux de la ville et faubourgs de Paris , à peine de 5oo livres d'amende et de confiscation.
(2) Lettres -patentes de Charles VII, réformées, renouvelées et confirmées par plusieurs de nos rois jusqu'à Louis XIV en 1659, par lettres-patentes enregistrées au parlement,
(3) Testament politique, chap. XV.
(4) Voyez page 1 1 i .
ance avec le monde eu luttant contre le besoin, et comme Mallebranche , on en fit un médecin.
Les doctrines enseignées alors dans les écoles étaient celles que l'on avait cru emprunter à un des plus grands philosophes de l'ancienne Grèce, le précepteur d'Alexandreie-Grand, Arisiote, vaste génie quia embrassé dans ses écrits la littérature , la philosophie , les mathématiques , la physique et l'histoire naturelle; Aristote avait dû nécessairement, attendu les faibles progrès qu'avaient faits de son temps les sciences , commettre de nombreuses erreurs dans l'explication des phénomènes naturels; en second lieu , les opinions qu'il avait exprimées dans ses ouvrages étaient encore plus mal comprises par les universités, à l'époque où vivait Galilée, qu'elles ne le sont aujourd'hui par le commun des professeurs, de sorte que l'enseignement public était un ramassis de doctrines absurdes ou inintelligibles.
La raison droite et puissante de Galilée se révolta dès l'abord contre cet enseignement; il essaya de lutter contre
(Tombeau de Galilée.)
l'erreur dans les discussions publiques des universités, mais il ne parvint qu'à se faire conspuer comme esprit faux et disputeur. A la même époque à peu près, deux autres génies du premier ordre, Descartes et Bacon opéraient, l'un en France, l'autre en Angleterre, la grande révolution intellectuelle que Galilée avait commencée en Italie. C'est là le grand caractère de la fin du xvie siècle, i La première découverte que fit Galilée paraîtra bien simple à la plupart des lecteurs, et cependant elle a eu de grandes conséquences pour les sciences , les arts et la civilisation. Il découvrit un appareil propre à donner une mesure exacte du temps, mesure qu'avant lui on n'obtenait qu'à l'aide d'horloges d'eau ou de sable, incommodes et peu exactes, mesure sans laquelle il n'y a en effet ni progrès dans la plupart des sciences et des arts, ni progrès en civilisation : Galilée observait dans l'église métropolitaine de Pise les balancement d'une lampe suspendue à la voûte par une longue corde; il crut apercevoir que ce mouvement d'oscillation s'opérait dans un temps toujours le même ; il s'assura de la vérité du fait par des expériences réitéréesj et alors fui invente le pemiule dont se servent aujourd'hui
nos astronomes et qui sert de régulateur à presque toutes les horloges (1).
Jusque-là Galilée n'avait aucune notion des mathématiques, mais comme son père lui disait que le dessin et la musique, qu'il aimait passionnément, avaient pour bases la géométrie, il voulut être et devint promptement bon géomètre, grâce aux leçons que lui donna le professeur de mathématiques des pages du grand-duc de Florence. Ses progrès furent si rapides qu'il attira les regards de Jean de Médicis et du grand-duc Ferdinand , et fut nommé à vingtcinq ans professeur de mathématiques à l'université de Pise.
Galilée justifia cet honneur par de belles découvertes sur lé mouvement; il prouva, ce que bien des gens ont encore peine à comprendre aujourd'hui, que les corps les plus lourds, le plomb, l'or, ne tombent pas plus vite vers la terre que les substances les plus légères, telles que le duvet, les plumes, etc., quand l'air ne gêne pas la chute de cesdernières.
De Pise , Galilée alla à Venise, où le sénat l'accueillit avec tous les égards dus à son admirable talent. Parmi les découvertes qu'il fit à cette époque, il faut mettre en première ligne celle de la lunette astronomique ou télescope, qui porte son nom. On venait d'apprendre à Venise qu'un Hollandais avait fait voir un instrument formé d'un tube garnis de deux verres, à l'aide duquel on discernait avec netteté les objets éloignés. Guidé par cette simple indication , Galilée essaya de produire un effet analogue avec des fragmens de verres, reconnut la possibilité du succès, et peu de jours après présenta au sénat une lunette régulièrement construite, en signalant à la noble assemblée les immenses services que cet instrument devait rendre un jour à l'astronomie et à l'étude de la nature en général.
Un monde nouveau s'ouvrit désormais à Galilée. La lune, qui jusqu'alors n'avait été vue que connue un disque de peu d étendue, avec quelques inégalités dans l'éclat de sa surface, lui apparut large et brillante avec ses montagnes, ses vallées et son mouvement de rotation sur elle-même. Puis il reconnut les phases de la planète Vénus ; puis il vit la planète Jupiter entourée de satellites , tournant autour d'elle comme la lune autour du soleil; comme la terre elle-même tourne autour de la terre; puis il reconnut les milliards d'astres séparés dont est formée la voie lactée, cette bande blanchâtre que l'œil de l'homme n'avait aperçue que comme une surface continue, avant qu'il fût arme du télescope ; puis ii étudia les étoiles dites nébuleuses , et enfin, il put observer Saturne, celte étrange planète qu'accompagne un double anneau, d'une immense étendue, qui l'environne sans la toucher; mais Galilée ne put alors reconnaître la véritable forme de cet anneau, et il ne lui apparut que comme un double satellite de la planète. Galilée fit encore beaucoup d'autres recherches dont le détail pourrait paraître ici déplacé.
Le grand-duc de Toscane fut jaloux de posséder à sa cour l'auteur de tant de belles découvertes. Il lui offrit de le nommer son mathématicien extraordinaire , et Galilée eut la faiblesse d'accepter celle proposition. Le sénat de Venise avait à plusieurs reprises accru les avantages dont la république le gratifiait. Il vivait là entouré d'une haute considération , à l'abri de toute inquisition tracassière et libre de professer les opinions sôienlifiques qui lui semblaient bonnes. Le tribunal secret de Venise ne s'inquiétait pas de la naiure de ses doctrines sur le mécanisme du monde ; pourvu (pie le savant respectât le pouvoir temporel de l'aristocratie , L'aristocratie accordait au savant libelle, protection el,honneurs. Là , il était inattaquable par les nombreux ennemis que lui avaient faits son mérite et la nouveauté de ses doctrines. 11 n'en fut plus ainsi quand une fois il eut quitte Venise.
Désormais nous verrons Galilée poursuivi avec une nouvelle rage par ses ennemis, inquiété parla cour de Rome, qui,dans uiunonienld'erreur,le condamna comme hcrelique,
(i) Celte application du pcudulc aux horloges fut l'aile plus tard far lluv gelions.
enfin osant à peine se livrer à la recherche de nouvelles découvertes. Il avait professé à la cour de Florence le système de Copernic; pour lui le soleil était le centre immobile du monde que nous habitons ; la terre se mouvait autour de ce centre, en tournant chaque jour sur elle-même; celte opinion qui ne détruit en rien l'authenticité et la sainteté de la Bible, fut dénoncée à tort comme une hérésie; le pouvoir du grand-duc de Toscane ne put soustraire Galilée à la juridiction de Rome, et le savant fut cité devant le
sacré tribunal. Dans un prochain article, nous dirons et son jugement et sa condamnation, mais nos lecteurs verront combien il y a loin des faits avoués par l'histoire à ces récits de tortures, d'emprisonnement dans de noirs cachots dont tant de déclamateurs ont enjolivé l'histoire de Galilée par esprit d'opposition à l'Église. Il eût été sans doute très pittoresque de représenter, comme on le fait dans tant d'ouvrages , le martyr de la science enchaîné dans un sombre cachot, mais il vaut encore mieux avoir le mérite de l'exactitude.