VIENNE
(Deuxième article.) (i).
En tête des plus beaux édifices de Vienne , il faut placer le palai's impérial , appelé le Bourg , qui a donné son nom à la place sur laquelle est son entrée ( Burg-Platz ). Ce palais est un vieux bâtiment irrégulier dont plusieurs parties sont d'un très beau style. Il renferme de magnifiques collections de minéralogie , d'objets d'arts , de curiosités et de médailles ; collections qui surpassent peut-être par leur richesse celles des autres capitales de l'Europe (2).
L'empereur habite la partie du palais appelée Schweitzerhoff. Ce palais est entouré de constructions remarquables : d'un côté l'ancienne chancellerie de l'empire , ornée de quatre groupes de dimensions colossales ; de l'autre la bibliothèque impériale, renfermant trente mille volumes, six mille exemplaires des premiers essais de l'imprimerie, et
(i) Voyez le premier article, page 12 r.
(2) Les objets d'antiquités consistent en un grand nombre de petits bronzes , de statues et de bijoux de diverses substances, et cinq cents vases étrusques, quatre cents lampes antiques , et trentedeux mille médailles en or et en argent ; à ces collections, il faut ajouter le beau musée brésilien, ouvert il y a peu d'années au public; parmi les curiosités de la ville, on peut aussi citer le collet de drap que portait Gustave-Adolphe à la bataille de Lutzen, et le ballon à l'aide duquel les Français gagnèrent celle de Fleurus.
douze mille manuscrits (1). Plus loin est l'école d'équitation, chef-d'œuvre d'architecture, à laquelle viennent se joindre les deux salles de redoute et le théâtre du Bourg. Dans le jardin public, appelé Volksgarten, est un temple dans lequel on admire la belle statue de Thésée, l'un des chefs-d'œuvre de Canova.
Pour se faire une idée de la richesse devienne en beaux édifices , il faudrait passer en revue le palais du duc de Saxe-Teschen , appartenant aujourd'hui à l'archiduc Charles ; l'hôtel des monnaies , la chancellerie de cour, l'hôtel du conseil de guerre, la chancellerie de Bohême, la chancellerie de Hongrie, l'hôtel-de-ville, le palais de l'archevêché, celui de l'université, les théâtres, le palais de l'assemblée des états, bâti dans le style gothique , l'observatoire, etc., etc.
Les églises de Vienne méritent d'être vues. Dans la tour de celle de St.-Etienne , qui jouit du titre de cathédrale, on remarque une cloche qui pèse 36,000 livres, et qui provient des canons pris sur les Turcs lorsqu'ils levèrent le siège de Vienne. Cette tour a plus de quatre cents pieds de hauteur. St.-Etienne renferme trente-huit autels en marbre , les tombeaux de l'empereur Frédéric IV, du prince Eugène de Savoie, etc. L'église de St.-Pierre bâtie sur le modèle de la magnifique basilique de ce nom, [à Rome, a une coupole couverte en cuivre ; dans l'église des Augustins, les curieux ne manquent pas d'aller voir le mausolée que Canova a élevé à l'archi-duchesse Christine , et celui de Léopold II par Zauner. L'église de St.-Rupért date de 740. C'est dans un souterrain de l'église des Capucins que sont enterrés les princes de la maison d'Autriche; il renferme soixante-
quatorze cercueils, à commencer par celui de Mathias. U existe à Vienne un singulier usage , relativement à la sépulture des membres de la famille impériale; bien que leurs corps soient déposés aux Capucins , leurs entrailles sont portées dans l'église de St.-Etienne , et leurs cœurs dans celle des Augustins. Près du faubourg de Wieden , est la plus régulière des églises de Vienne , St.-Charles Borromée qui fut construite en accomplissement d'un vœu fait par l'empereur Charles IV pour faire cesser la peste de 1713. (Voyez la gravure page 221.)
Les écoles spéciales d'instruction publique sont nombreuses à Vienne. Dans l'institut polytechnique, on enseigne tout ce qui a rapport aux arts, à l'industrie et au commerce. L'académie de médecine et de chirurgie est remarquable par son organisation autant que par la beauté de son édifice. L'université qui compte soixante-dix-neuf professeurs et que fréquentent douze cents étudians , possède une bibliothèque de cent mille volumes : On y professe l'anatomie, la chimie, la physique et les sciences naturelles. L'école des orientalistes est destinée à former des interprètes pour faciliter les relations de l'Autriche avec la Porte ottomane. Outre ces écoles, il en existe d'autres pour les jeunes gens de la noblesse. Les beaux-arts sont enseignés dans un établissement spécial ; dans d'autres on s'occupe de leur application aux produits de l'industrie. Une académie forme des ingénieurs; un conservatoire impérial , des musiciens distingués ; le nombre des élèves de ce dernier établissement est de près de deux cents; il renferme des archives musicales très importantes , une bibliothèque composée d'ouvrages théoriques et historiques,
(Palais Saint-Michel et Palais impérial, à Tienne.)
(0 Cctta bibliouiwpio poasède nuft Cents volumes de gravures et deux cent dix-sept volumes de portraits; parmi les manuscrits, on remarque les biéroglyphej mexicains , qui n'ont point encore leur Champollion pour les expliquer; un manuscrit de Dioscorides avec dus dessins de plantai sur vélin, peintei au V siècle; l'original du lénatui -conaulte qui régularin Ici bacchanales, l'an 56j
de Borne ; le manuscrit du T«lte, de la JcrusuUm Jc/u/vr/ des papyrus égypiicus , etc.
relatifs à la'mnriqne, et une collection d'instrumens antiques et modernes de tous les peuples de la terre. Une école normale fournit des professeurs ; un séminaire des ecclésiastiques qui ne sont pas sans instruction, L'unira site (protestante n'est fréquentée que par un petit nombre d'élèves, parce que les protestans riches aiment mieux faire élever leurs enfans chez eux. Enfin la ville possède cinq grands collèges et soixante écoles élémentaires.
Ces écoles élémentaires sont mieux tenues, dit-on, que celles du même genre que nous avons en France. L'une d'elles est destinée aux enfans de la bourgeoisie ; ils y ap-
prennent gratuitement la lecture, l'écriture, le calcul et le dessin. Les autres reçoivent les enfans des artisans , le dimanche , de neuf heures jusqu'à onze. Un grand nombre
( Eglise de Saint-Charles-Borromée » à Vienne.)
déjeunes filles appartenant à des familles aisées sont élevées dans des couvens , mais il existe une institution spéciale pour les filles d'officiers.
Vienne possède un grand nombre d'institutions de bienfaisance, parmi lesquels nous citerons une école de sourdsmuets et la maison impériale des orphelins. La mendicité craint d'y montrer ses haillons. La ville a fondé, dans un de ses faubourgs , une maison de correction et de travail pour tous les mendians de la province ; une maison de détention est réservée pour tous les vagabonds qui ne sont coupables d'aucun délit, et on a bien soin de ne pas les mettre, comme en Fiance , en communication avec les criminels ; une maison semblable est destinée aux jeunes gens des classes aisées.
Vienne est, par se9 manufactures , qui occupent environ soixante mille individus , la ville la plus importante de la monarchie autrichienne. On y fabrique des soieries , des étoffes d'or et d'argent, des rubans, des cotonnades, des objets de quincaillerie , des instrnmens de mathématiques, des aiguilles , des papiers de tenture , des voitures excellentes, de la bijouterie, de l'horlogerie, des instrnmens de musique, des objets en acier, etc., etc. On y voit aussi plusieurs manufactures de porcelaines, dont une seule, celle du gouvernement, emploie cent cinquante peintres et quinze cents ouvriers.
Le canal de Neustadt , terminé depuis 1803, met Vienne en communication avec le Danube; les bateaux remontent à l'aide d'écluses jusque dans le bassin placé devant l'hôtelde-ville. On a ouvert, le 12 février 1853, un vaste bâtiment destiné à l'exposition annuelle de tous les produits naturels et industriels des états autrichiens.
Depuis la chute de l'empire français, Vienne a reçu de
grands développemens; les faubourgs se sont accrus de plus de six cents maisons, et ceux de nos vieux soldats. qui jadis y entrèrent en vainqueurs auraient peine à reconnaître quelques-unes des parties de la ville. Le nombre de ses habitans s'est élevé en proportion; dans chacune de ces maisons de la cité si grandes, si élevées, et d'une architecture si massive, se presse une population qui est habituellement de plus de quarante personnes ; il en est même plusieurs qui en contiennent davantage; la maison Tratner, par exemple, est habitée par quatre cents locataires et produit plus de 136,000 francs; celle de l'ancien hôpital bourgeois, Burger- Spital , propriété particulière , espèce de petite ville avec dix cours, habitée par deux cents ménages, est d'un revenu de plus de 312,000 francs.
Les fortifications intérieures qui entourent la ville proprement dite , pas plus que les murailles qui forment l'enceinte des faubourgs, ne suffisent pour faire de Vienne une place qui puisse offrir quelque résistance. Aussi sa garnison ne dépasse-t-elle pas 12,000 hommes. Les Français y sont entrés deux fois; mais si c'est là une humiliation, il est peu de capitales qui n'en aient éprouvé une pareille.
Malgré son importance , Vienne a vu naître peu d'hommes célèbres : On cite parmi ceux-ci quelques écrivains qui ont illustré la littérature allemande; l'historien Schrockh, le médecin Collin, le poète Henri de Collin, J.-B. Alxinger, et le littérateur Mastalier. Les jouissances que procurent les lettres et les sciences ne paraissent pas, il est vrai, avoir eu jusqu'ici beaucoup d'attrait pour les classes riches de Vienne. Les représentations théâtrales ne sont pour elles qu'un désœuvrement , et leur goût en cette sorte de matières, est loin de faire loi en Allemagne.
DE LA FEODALITE EN FRANCE
(Deuxième article.) (i)
Administration de la justice. — Combats judiciaires. — Duels. — État de la société. — Compagnie de Routiers et Cotleraux. — Lamentations des religieux. — Excommunications. — Causes de l'ignorance générale. — État des Juifs. Les actes qui doivent surtout fixer l'attention dans cette bizarre époque, concernent la juridiction civile et criminelle. Il n'y a rien de plus remarquable dans le gouvernement féodal , que l'absence totale d'une législature suprême. Sous le règne de Charlemagne, prince éclairé et législateur, l'administration de la justice était cependant bien imparfaite. On lit qu'en 775 il s'éleva une contestation entre l'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Denis ; chaque partie produisit ses actes et ses titres pour établir son droit; mais au lieu d'en vérifier l'authenticité , on renvoya la décision du procès au jugement de la croix. Chacune des parties désigna une personne qui, pendant la célébration de fct messe , se tint devant le Christ les bras étendus ; celui des deux délégués qui se lassa le premier perdit la cause. Il arriva que le champion de l'évêque eut moins de force que son adversaire, et la question fut décidée en faveur de l'abbé.
Les combats judiciaires décidaient aussi en dernier ressort comme nous l'avons dit (V. p. 1 4), et l'adresse ou la force jugeaient du bon droit. Les barons et chevaliers de race noble se battaient à la lance ou à l'épée , mais les vilains jouaient au bâton. Un mandement de Louis VIII fixe même la longueur du bâton que le champion pouvait employer dans les combats : « et sera icelui baston de la longueur de trois pieds , sans plus , sans moins. »
Dès lors , tous les seigneurs se faisaient la guerre les uns aux autres pour leurs propres injures et différends. Ces coutumes blessèrent la conscience pieuse du roi saint Louis; dans les conseils qu'il donna en mourant à Philippe-le-Hardi, son fils aîné, il lui dit : « Cher fils, lorsqu'il se fera guerre entre tes hommes , mets peine de l'apaiser, car c'est une chose qui plaît fort au Seigneur; et monsieur saint Martin nous en a donné un grand exemple lorsque , à l'approche de sa mort, il mit la paix entre les clercs de son archevêché. » Il ne se faisait pas un duel sans que le vainqueur ne fût tenu de payer certains dommages et intérêts ; et d'après les coutumes de la ville de Loris, le vaincu même devait payer cent douze sols d'amende au roi; d'où est venu le proverbe français si connu , et que l'on rencontre dans ce quatrain de l'an H87:
C'est un proverbe et commun dis Qu'eu la coutume de Loris , Quoique on ait juste demande Le battu paie l'amende.
Et parmi ces seigneurs indomptables, les vieilles chroniques gardent le souvenir de Philippe, comte de Flandres; il était allié à la race des Capel; vassal actif, on petit le considérer comme le modèle de ces farouches châtelains que les romanciers du moyen-âge ont mis si souvent en scène. La .maison de Champagne, la plus puissante après celle des comtes de Flandres, eut aussi ses vaillans chevaliers; Henri Iir, dit le Libéral, avait fait de tout temps de bien belles prouesses; un règlement particulier qu'il avait rédigé sur les tournois lui avait attiré l'excommunication de l'Eglise? Henri voulait que l'on combattit toujours à fer aigu et à outrance.'l\ se distinguait par une générosité sans boma, qui lui mérita le surnom de libéral. On ne peut se aire une idée de ses prodigalités envers les églises et les vassaux; il donnait tant qu'il n'avait plus un denier. Un de ses vassaux s'élant adressé a lui afin (l'obtenir une dot pour sa fille, Henri l'accorda ; mais le garde de sou trésor, qui
(') V°y- page m.
était présent, lui dit : « Sire comte, je n'ai pas un écu. — Tais-toi , vilain , tu mens par la gorge ; tu feras le don , car lu m'appartiens : sire chevalier, prenez-le, ajouta-t-il en s'adressant à son vassal , et faites-lui payer rançon tant qu'il y ait de quoi fournir au mariage de votre fille. » Et cet ordre fut ponctuellement exécuté ; le malheureux se vit contraint de vider l'escarcelle pour faire danser et ébattre damoiselle Isabelle, la jeune fiancée.
Nous avons dit que tous les services militaires étaient attachés à la possession des fiefs; la force publique se liait ainsi à l'ensemble du système féodal. Cependant, limité pour le temps et pour le lieu, ce service militaire ne pouvait servir l'ambition des princes; dès l'instant qu'ils entreprirent de faire des guerres importantes et des expéditions lointaines , il fallut chercher des auxiliaires dans d'autres rangs que parmi les barons.
C'est donc à cette époque qu'il faut reporter l'origine de ces grandes compagnies, connues sons le nom de Bouliers, Cotteraux , redoutables aventuriers, qui se mettaient à la solde des princes , et les servaient tant qu'ils en recevaient un salaire. Quelles nombreuses pilleries ne commettaientils pas? Composées d'étrangers , gens sans aveu, auxquels se joignait quelquefois 'e serf secouant l'esclavage, les compagnies de routiers parcouraient les provinces sous des chefs qui prenaient tous dès noms, bizarres : C'était Cadoc- Brise-Tête, Alain-le-Pourfendeur; et ces surnoms, dont ils se glorifiaient , étaient encore trop faibles pour désigner leurs exploits barbares.
Aussi on n'a qu'à parcourir les monnmens du temps pour se faire une idée de la terreur qu'inspiraient ces bandes armées. Les voyageurs étaient obligés de s'unir par troupes pour se mettre en sûreté contre les brigands, et voici ce qu'en rapporte le bon moine de Saint-Denis, dans sa Chronique si naïve et si pleine de faits : « Ces pillards larrons , infâmes excommuniés , grandes douleurs faisaient , car ils brûlaient les monastères et les églises, et traînaient, après eux, garottés, les prêtres et gens d'église, et les appelaient chanteurs, par dérision et moquerie; quand ils les battaient et tourmentaient, leur disaient : Chantez, chantez; et puis leur appliquaient grandes gifles sur les joues , et les frappaient avec de grosses verges, dont il advint que plusieurs rendirent leur ame à Dieu. »
Et Hugues III , de la maison de Bourgogne, ne fut-il pas un des plus intrépides pillards de cette époque désordonnée? Quand du haut des tourelles de son manoir, ses hommes d'armes apercevaient des voyageurs et des marchands , ils en prévenaient leur seigneur, et Hugues , la lance au poing, ne se faisait aucun scrupule de leur courir sus pour les dépouiller. Lorsque Henri II, roi d'Angleterre, envoya Jeanne, sa fille, suivie de quelques prudens barons, à la cour du roi de Naples , auquel elle était destinée , le duc de Bourgogne attendit l'escorte de la jeune princesse sur la grande roule , l'attaqua et pilla tout ce qu'elle transportait.
Ces attentats étaient si fréquens, et se commettaient avec tant d'audace, qu'il était impossible de les reprimer. On appela le secours de la juridiction ecclésiastique si puissante; on tint des conciles avec grande solennité; les eorps des saints y furent portés, et en présence des reliques piécietises, on fulmina des anathèmes et de terribles excommunications contre les pillards cl autres malfaiteurs.
On ne doit donc pas s'étonne»' de voir dans quel chaos se trouvait alors la société. Les histoires contemporaines contiennent de nombreuses preuves du peu de communications qu'il y avait entre les habilans des divers territoires. Vers la lin du \'' siècle, le comte Bouchard . voulant fonder un monastère â Saint-Maur-des-FoSSés, près Paris, alla trouver un abbé de Cluny en Bourgogne, célèbre- par sa sainteté, pour le prier d'y conduire des moines, le langage qu'il tint à ce saint homme est des plus singuliers : il lui dit qu'ayant entrepris un si grande! si pénible VOyaj e, dont la longueur l'avait extrêmement fatigué , il espérait
qu'en cette considération, sa demande lui serait accordée , et qu'il ne serait pas venu inutilement dans un pays si éloigné. La réponse de l'abbé fut encore plus extraordinaire : « C'est matière impossible , lui dit-il ; comment poumons nous aller dans des pays inconnus et dont pas un de nous n'a entendu parler? nous trépasserions de fatigue au milieu du désert. »
Au commencement du xne siècle, les moines de Ferrières, du diocèse de Sens, ne savaient pas encore qu'il y eût en Flandre une ville du nom de Tournay, et les moines de Saint-Martin de Tournay ignoraient également où était Sens. Une affaire qui regardait les deux couvens les obligea d'avoir quelques communications : l'intérêt mutuel de ces deux maisons les mit à la recherche l'une de l'autre; enfin, après de longues enquêtes, des correspondances volumineuses, qui existent encore , la découverte se fit au bout de six mois,'àla satisfaction des deux parties.
Et comment en aurait-il été autrement à une époque où les livres étaient à peine connus? Jusqu'à la fin du xie siècle, il y avait peu de particuliers qui possédassent quelques livres ; aussi la plupart des bourgeois, vassaux, et même les seigneurs et barons , ne savaient ni lire ni écrire. La science, réfugiée chez les clercs, était dans un état bien misérable, et des rrionastères assez considérables n'avaient qu'un simple missel recouvert de vieux morceaux de parchemin. Dans une lettre que Loup, abbé de Beauprau, écrivit au pape en 853, il le conjure de lui prêter une copie du livre de l'Orateur de Cicéron : « Car, dit-il, quoique nous en ayons quelques fragmens, cependant on n'en trouverait pas un seul exemplaire complet dans toute la France. » Le prix des livres devint si excessif, que des personnes de mince fortune ne pouvaient en acheter. La comtesse d'Anjou pour un exemplaire des sermons de l'évêque Haymôn, donna deux cents moutons , cinq quartiers de froment , et la même quantité de seigle et de millet. Enfin, même dans le xvc siècle, lorsque Louis XI emprunta de la faculté de médecine de Paris les ouvrages de Rasés, médecin arabe, nonseulement il déposa en gage une immense quantité de vaisselle, mais encore il fut obligé de nommer un seigneur de sa cour pour lui servir de caution dans l'acte par lequel il s'engageait à restituer ce livre à la faculté. Lorsqu'un pieux baron faisait présent d'un livre à une église ou à un monastère, les seuls endroits où il y eût des bibliothèques, on attachait à ce présent une si grande valeur, que le donateur, richement costumé, venait en grande pompe, au milieu de belles cérémonies , l'offrir lui-même à l'autel , afin d'obtenir le pardon de ses péchés : pro remedio animœ suce.
Au milieu de cette société profondément religieuse, et dans laquelle dominait un mélange de superstition et d'ignorance, quelle était la position de la race juive, de cette population si différente dans son culte et dans ses mœurs.
Depuis la conquête, les juifs habitaient le territoire féodal de la France. Répandus dans les villes et les campagnes, ils s'étaient emparés de toutes les industries, et, maîtres des transactions commerciales, ils avaient acquis d'immenses richesses. Celait alors une chose curieuse que l'existence d'un juif dans une seigneurie : existait-il un péage , une perception de droits, d'impôts, de revenus, c'était presque toujours lui qui en avait la ferme. Voulaiton faire un emprunt, acheter quelques petits objets de luxe, on allait encore trouver le juif. Il recevait en gage dans sa maison , éloignée de toutes les autres habitations, le calice de l'église, les ornemens du chevalier et la charrue du laboureur. Le baron qui le rencontrait sur la route lui crachait au visage, l'appelait chien de mécréant , et le lendemain , il venait lui engager son château ou son bon cheval de bataille pour quelques sommes de deniers. Dans presque toutes les villes, les juifs étaient soumis aux coutumes les plus bizarres et les plus humiliantes : à Toulouse , ils devaient recevoir un soufflet le vendredi saint ; à Béziers ,
on les poursuivait à coups de fourche une fois dans l'année; dans les états du comte de Blois , on les soumettait à un péage commun avec les pourceaux; en un mot, partout ils étaient méprisés, et partout on avait besoin d'eux. Quand ils avaient acquis beaucoup de richesses , on les dépouillait, on les chassait. Mais la grossière prodigalité du baron ne pouvait long-temps se passer des ressources faciles que lui offrait le juif du voisinage; alors on les rappelait, moyennant une forte rançon ; et ceux-ci , à leur tour, recommençaient leur trafic jusqu'à ce qu'on les chassât encore.
Des bruits populaires faisaient considérer les juifs comme pleins de haine et de cruauté contre les chrétiens , et immolant , à certaines époques de l'année , et particulièrement à leur Pâques, des enfans qu'ils mettaient en croix et perçaient d'une lance, en commémoration de la passion du Christ. Quelle n'était pas l'indignation de ce peuple tout catholique, plein de foi en ses saints patrons ! Et ne devaitil pas demander à grands cris l'expulsion de ces idolâtres qui attaquaient sa vie et sa croyance! (Voyez page 164.)
De quelque manière que nous jugions aujourd'hui ces préventions de la multitude, il n'en est pas moins vrai que l'expulsion d'une classe d'hommes, l'objet des haines générales , avait en elle-même quelque chose de populaire , et pouvait heureusement commencer le règne du monarque.