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FRANCE. — LE CHATEAU ET L'AQUEDUC DE MAINTENON

( Etat actuel du château de Maintenon. )

Le seul aspect du château de Maintenon atteste son ancienneté. Ces tours gothiques, ces traces de pont-levis, ces murailles épaisses entourées de fossés, cette irrégularité de construction , celte teinte de vétusté qu'ont les pierres mêmes, offrent bien l'image de ces vieux manoirs dont la vue retrace à l'esprit l'histoire et le caractère de leurs anciens maîtres. C'est avec regret qu'on voit disparaître chaque jour de notre sol ces antiques demeures , débris vivans des temps passés, qui plaisent à l'imagination par les mœurs , les traditions , les souvenirs qu'elles rappellent , et qui devraient nous être chères comme de précieux monumens de famille. La description du petit nombre de ceux qui restent encore doit en acquérir plus d'intérêt.

On ne peut dire précisément à quelle époque fut construit le corps principal du château de Maintenon, qui en est la portion la plus ancienne, et auquel plusieurs constructions ont été successivement ajoutées, comme l'indiquent les différences de style qu'on y remarque.

Les réparations modernes et les changemens qu'on y a faits en ont un peu modifié l'ancien aspect, sans cependant lui faire perdre son vrai caractère. Il fut originairement construit de forme carrée , comme tous les châteaux bâtis dans le même temps et calculés pour la défense. Entouré de fossés qui existent encore, flanqué aux quatre coins de quatre tours armées de créneaux et de mâchicoulis , il était fermé au midi par une forte muraille qui allait d'une tour à l'autre, et qui a été abattue pour l'agrément de l'habitation. Toute l'aile qui se voit à gauche en entrant dans la première cour, et qui*joint une église voisine au corps principal du château, est la partie la plus moderne, et a été bâtie par Louis XIV. Mme de Maintenon a rebâti aussi l'aile de l'Ouest, qui est à droite en entrant dans la deuxième cour, pour y faire son appartement , qu'on voit encore.

Après avoir passé par plusieurs mains , le château de Maintenon échut, en -1674, moyennant la somme de 230,000 livres à Françoise d'Aubigné, depuis marquise de Maintenon.

s Une fois qu'elle eut fait l'acquisition de cette terre, quoique son séjour à la cour ue lui permît point d'y faire de longs établissemens, elle y porta cet esprit d'ordre qu'elle

TOJIE II. — Avril i835.

savait appliquer à tout : elle attira des ouvriers flamands pour y établir des fabriques de dentelle ; elle y appela des Normands , qui travaillèrent en toilerie; elle y établit des écoles, des manufactures; elle y fit reconstruire des églises, et fonda des hôpitaux, et fit tout le bien qu'on pouvait attendre de ses sentimens de charité.

La seigneurie de Maintenon avait été érigée , en 4594, en baronnie, et en 4 64 1 , en marquisat. En i 688, Louis XIV l'érigea en marquisat-pairie.

Lorsque madame de Maintenon maria mademoiselle d'Aubigné, sa nièce, au duc d'Ayen, fils du maréchal de Noailles, elle lui fit don de sa terre, qui, depuis ce temps, est restée en la possession de la maison de Noailles. Les ducs de Noailles l'avaient depuis fort agrandie, en y réunissant le comté de Nogent , le duché d'Epernon, et plusieurs autres seigneuries environnantes.

Le nom de madame de Maintenon suffit pour illustrer cet ancien château. On ne visite pas sans intérêt la demeure d'une femme dont le nom se rattache de si près à celui de Louis XIV. Il reste peu de traces de son habitation dans l'intérieur des appartemens qui ont été modernisés; cependant la distribution de celui qu'elle occupait est restée exactement la même, bien que la décoration en ait été changée. On montre aussi la pièce qui était la chambre à coucher de Louis XIV, celle qui faisait son cabinet , et la grande galerie par où le roi se rendait, pour assister à l'office, à une tribune donnant dans l'église voisine , qui était une collégiale dépendante du château. Il faut encore compter au nombre des souvenirs attachés au château de Maintenon celui de Racine , qui y demeura pendant un certain temps, lorsque madame de Maintenon le chargea de composer pour les élèves de Saint-Cyr les tragédies d'Esther et d'Athalie. C'est là qu'il composa en grande partie ces deux chefs-d'œuvre. Il affectionnait l'allée qu'on voit à la droite du grand canal, et s'y promenait souvent en composant ses beaux vers ; depuis ce temps , cette allée a conservé son nom. Mais l'objet qui attire principalement la curiosité des voyageurs , est l'aqueduc qui traverse le parc, et qui était destiné à conduire les eaux de la rivière d'Eure à Versailles.

Ce projet, l'une des plus grandes entreprises du règne de Louis XIV, et dont l'exécution aurait égalé tout ce que les Romains ont fait de plus extraordinaire en ce genre , avait été conçu par Vauban et La Hire en \ 680.

Le résultat des nivellemens faits à ce sujet fut que la rivière d'Eure, prise à Pont-Goin, dix lieues au-delà de Chartres , était plus élevée de MO pieds que la cour de marbre du château de Versailles, et de 68 pieds plus élevée que l'étang de Trappes, dans la longueur de 33,700 toises (environ 25 lieues), jusqu'audit étang.

La première partie du canal, dans une longueur de 24,000 toises, depuis la prise d'eau jusqu'à l'aqueduc de Maintenon, devait être à fleur de terre, jusqu'à l'endroit appelé Point-à-Rien deBerchères. Dans cet espace, il aurait fallu traverser cinq vallons. Là aurait commencé une levée en terre d'environ 3,900 toises de longueur, dont une partie, aujourd'hui plantée, se voit encore près de Maintenon sur la droite de la route qui conduit à Chartres. Cette levée se serait prolongée jusqu'à l'aqueduc de Maintenon, auquel elle serait venue s'unir, et aurait eu au raccordement 64 pieds d'élévation. Cet aqueduc , construit en maçonnerie, sur une longueur d'environ 2,300 toises, aurait eu jusqu'à trois rangs d'arcades, posés l'un sur l'autre à l'endroit le plus profond de la vallée. Le premier rang dans le fond du vallon, le seul qui ait été construit, existe encore, et traverse le parc du château. Il est composé de 47 arcades , faisant 300 toises de longueur. Chaque arcade a 40 pieds d'ouverture, 45 pieds de profondeur, et 78 pieds d'élévation sous la voûte, au fond du vallon. Les piles, armées de contre-forts de 6 pieds de saillie , ont 24 pieds d'épaisseur, et l'élévation totale de ce premier étage est de 91 pieds.

Le deuxième rang aurait été composé de i95 arcades, faisant 2,070 toises de longueur. Celles de ce deuxième rang , qui auraient surmonté les 47 du premier, auraient été d'une égale largeur et profondeur, et auraient eu 85 pieds d'élévation (70 pieds sous voûte).

Le troisième rang devait être composé , sur 2331 toises de longueur , de 390 arcades , ayant seulement 44 pieds d'élévation , et dont deux pour la largeur auraient répondu aune du rang au-dessous.

L'élévation totale de ces trois rangs d'arcades aurait été de 220 pieds (1).

C'est le troisième étage qui aurait porté le canal dans lequel aurait coulé l'eau de la nouvelle rivière. Il devait avoir 7 pieds 6 pouces de large par le haut , et 7 pieds par le bas, sur une profondeur de 4 pieds. Les corridors, bordés d'un parapet, devaient avoir 3 pieds 6 pouces de large de chaque côté du canal , qui aurait été recouvert d'une voûte dans toute sa longueur. L'épaisseur de toutes ces parties réunies aurait été de 20 pieds.

Depuis l'aqueduc de Maintenon , la rivière d'Eure aurait été conduite jusqu'à l'étang de Latour , au moyen d'un canal formé par différentes levées de terre variables comme le terrain; et, comme l'étang de Latour est au point où commence la prise des eaux qui arrivaient à Versailles , les eaux de la rivière d'Eure , une fois arrivées à ce point, auraient coulé partie par des rigoles , partie par des aqueducs souterrains, des étangs aux réservoirs construits sur la butte Satory.

Cet aqueduc était le complément nécessaire des grands travaux faits à Versailles, car il y aurait conduit un assez grand volume d'eau pour que les eaux qui ne jouent qu'une ou deux fois l'année, et à grands frais, eussent pu jouer constamment.

Les travaux auxiliaires faits pour ce grand ouvrage ne sont pas moins surprenans que l'ouvrage lui-même. Pour faciliter le transport de l'énorme quantité de pierres néces-

(.) Le pont du Gard, un des plus beaux ouvrages romains qui soient m France, n'a que 148 pieds d'élévation. La vallée qu'il traverse est beaucoup plus étroite <uie celle de Maintenon.

saires à ces constructions , Vauban imagina de rendre navigable, au moyen d'écluses, la rivière d'Eure, celle d'Epernon et le ruisseau de Gallardon. Il fit creuser deux canaux principaux, dont l'un allait à Gallardon, où sont situées les belles carrières de Germonval, et l'autre à Epernon. Comme l'eau de la petite rivière de Voise, qui descend d'Auneau à Gallardon , n'était pas suffisante pour entretenir le canal en pleine navigation , il dériva, par une rigole d'environ 40,000 toises, une partie suffisante de l'eau de la rivière d'Eure pour la conduire dans le biez supérieur du canal , qui se prolonge jusque dans la carrière de Germonval. Outre le canal de Gallardon , dans lequel il y avait cinq écluses , Vauban rendit navigable la petite rivière de Drouette, qui descend de Rambouillet, et passe à Epernon , en la transformant en canal , au moyen de sept écluses , jusqu'à son confluent avec la rivière d'Eure entre Maintenon et Nogent-le-Roi , espace dans lequel furent construites cinq écluses encore. Au moyen de ces trois navigations artificielles , tous les matériaux que renferme cette étendue de terrain arrivaient à Maintenon , où les pierres toutes taillées étaient transportées sur des bateaux pontés au pied des ouvrages par deux canaux latéraux creusés parallèlement aux deux faces de l'aqueduc, et à environ 30 toises de distance de ces deux faces , tant au Midi qu'au Nord. Ces deux canaux étaient alimentés parles deux rivières qui passent sous l'aqueduc, la rivière d'Eure sous la cinquième et la sixième arcades, et celle de Voise, venant de Gallardon , sous la trentième.

Tous ces travaux furent commencés en i 684 , et interrompus quatre années après , à cause de la guerre qui survint alors. Ils n'ont point été continués depuis. Quoiqu'ils fussent loin d'être terminés , on en avait déjà achevé une grande partie , et on avait dépensé des sommes énormes pour cette entreprise qu'on abandonna bientôt.

La prise d'eau à Pont-Goin , le canal à fleur de terre depuis Point-Goin jusqu'à Poinl-à-Rien de Berchères, ainsi que la levée de terre depuis Point-à-Rien de Berchères jusqu'au vallon qui porte le même nom , étaient entièrement achevés.

La traversée du vallon de Berchères n'avait pas été commencée; Vauban avait proposé dans celte partie la construction d'un aqueduc élevé sur trois rangs d'arcades ; au-delà du vallon la levée qui devait se prolonger vers l'aqueduc de Maintenon existait en partie. Quant à cet aqueduc , il n'y avait que le premier rang d'achevé. La levée qui devait faire suite à l'aqueduc de Maintenon était aussi fort avancée, et la partie de l'étang de Latour jusqu'aux réservoirs situés sur la butte Gobert à Versailles, était en très bon état et faisait le service de la ville.

Louis XIV employa ses troupes à ces différens travaux. Elles campaient le long /les ouvrages; le camp fut habituellement de trente mille hommes.

Le roi allait visiter par lui-même ces travaux. Le château, qui n'avait pas une grande étendue, ne permettait pas que le roi y pût mener une suite nombreuse. Madame de Maintenon ne consentit point à ce qu'il fût agrandi ni embelli , quoique le roi eût donné l'ordre à Le Nôtre d'y travailler, voulant, disait-elle, éviter les comparaisons, et craignant d'être un sujet de dépense pour le roi. Le seul agrandissement que lit le roi fut la construction de l'aile dont il a été parlé , et qui se voit en entrant à gauche dans la première cour, où l'on établit des écuries pour le service , et où l'on lit au premier étage la galerie dont il a été question.

L'exécution de ce projet aurait été d'autant plus magnifique, qu'il présentait l'avantage de pouvoir donner de l'eau potable non seulement à \ cisailles, mais encore, dit-on, à Saint-Qloud et à Paris.

Les nivellemens ont fait connaître que les réservoirs de la butte de Satory auraient été plus élevés que le sol de Notre-Dame de 558 pieds; plus élevés que le sommet dos tours de 15! pieds; cl câlin plus élevés que l'Estrapade de

214 pieds; ce qui prouve que l'eau de la rivière d'Eure, prise aux étangs de Satory, aurait pu être amenée dans les quartiers les plus élevés de Paris; en ayant soin pour qu'elle y parvînt dans toute sa pureté, qu'elle ne traversât aucun des étangs qui se trouvent sur sa route ; et l'on y serait parvenu facilement en faisant passer le canal sur les chaussées de ces étangs , dans lesquels, lorsqu'il en aurait été besoin on aurait pu verser une partie de son eau sans que la portion destinée pour la ville de Paris cessât jamais découler (1).

Quand Louis XIV eut abandonné le projet de conduire la rivière d'Eure à Versailles, voulant indemniser Madame de Maintenon des dommages que lui avaient occasionés les travaux exécutés sur son terrain, il lui fit don de l'aqueduc qui traversait son parc , ainsi que des digues, des canaux , et autres terrains situés dans le domaine , et acquis des deniers royaux pour la confection des ouvrages. Ces ouvrages sont aujourd'hui presque entièrement détruits , l'aqueduc en maçonnerie est lui-même fort endommagé. Louis XV fut le premier qui commença à le démolir ; il fit détruire les trois premières arcades dont il ne reste plus maintenant que les piles , pour bâtir dans les environs le château de Grécy qu'il destinait à Madame de Pompadour (2). Plusieurs autres arcades furent successivement détruites pendant la révolution , et ce beau monument n'est plus aujourd'hui qu'une ruine imposante , qui , semblable aux ruines romaines , porte avec elle cet air de grandeur qui caractérise tout ce qui appartient au règne de Louis XIV.

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