VERS A SOIE
C'est en Chine que ces précieux insectes ont été d'abord un objet d'industrie, 2,700 ans avant notre ère. t)e cette contrée» l'art de les élever a passé dans les Indes et en Perse. Ce n'est qu'au .commencement du VIe siècle que deux religieux apportèrent à Constantinople des œufs de vers à soie, et publièrent des notions sur l'éducation des chenilles. Cette importation acquit bientôt de l'importance sous l'empereur Justinien , et fut l'origine de nouvelles richesses. De la Grèce et du Péloponèse , celte industrie se répandit en Sicile et en Italie. Ce n'est qu'après le règne de Charles VIII que des gentilshommes , qui avaient coopéré à la conquête du royaume de Naples , rapportèrent en Dauphiné le mûrier blanc et la précieuse chenille qui se nourrit des feuilles de cet arbre. Les succès furent lents à se réaliser, et en 1564, Traucat, simple jardinier de Nîmes, jeta les premiers fondemens d'une pépinière de mûriers blancs qui, en peu d'années, couvrirent nos provinces
méridionales ; car l'éducation des vers à soie ne peut prospérer que par le secours d'une autre industrie qui en est indépendante, la culture du mûrier, et de même, celle-cî ne peut s'établir que dans les lieux où cet arbre peut être utile, c'est-à-dire ceux où l'on élève des vers.
Comme tous les insectes, celui dont nous nous occupons offre, ainsi que nous l'avons dit (p. 180), quatre métamorphoses : il est d'abord sous l'état à'œuf; les chaleurs printannières le font éclore sous la forme d'une chenille qui grossit peu à peu, et change trois^u quatre fois de peau , selon les variétés. Cette chenille, au bout de vingt-cinq à trente jours, parvenue à sa grosseur, cesse de manger jusqu'à la fin de sa vie, et se vide de ses excrémens ; elle se file un cocon dans lequel elle s'enferme , et se met à l'abri de ses ennemis et des impressions extérieures, pour se convertir en une chrysalide ou nymphe , sorte de mort apparente, pendant laquelle l'insecte est comme emmaillotté pendant quinze à vingt jours, et privé de locomotion. Enfin il brise ses enveloppes, et apparaît au dehors, armé de quatre ailes, d'antennes et de pattes ; le mâle recherche sa femelle, se réunit à elle, et, véritable papillon, appelé bombyx mori , la mort termine bientôt sa courte existence (moins de deux mois). Nous nous abstiendrons de décrire la forme des parties de cet animal ; ce sujet est plutôt du ressort des traités d'histoire naturelle ; nous devons nous borner aux détails d'éducation et d'économie rurale.
Les œufs ou graines de vers à soie sont revêtus d'une liqueur qui les colle à l'étoffe ou au papier sur lesquels la mère les a déposés. On peut les décoller en les plongeant dans l'eau fraîche , et ensuite on les laisse sécher. Il faut les conserver dans un lieu sec, dont la température soit de 10 à 12 degrés. Lorsque les chaleurs commencent à se faire sentir, en avril , il est bon de ne pas y exposer les œufs, qui écloraient avant que les premières pousses du mûrier aient pu fournir la nourriture aux jeunes vers. On retarde donc ce moment, d'autant plus qu'il est convenable de faire éclore à peu près tous les œufs ensemble , ou du moins par couvées proportionnées à l'importance de l'exploitation. On réunit les œufs en nouets aplatis, d'une once (31 grammes)
( Education des vers à soie eu Chine.)
ou tin peu plus , que des femmes suspendent à leur ceinture, et placent sous le chevet de leur lit ; on visite ces nouets de temps à autre, ou bien on les tient à l'étuve, dont <m élève peu à peu la chaleur jusqu'à 24 degrés et qu'on maintient à ce terme. Le travail de la nature dure huit a dix jours, uu bout desquels on voit eclorc le ver.
On étend alors sur la graine une feuille do papier criblée de trous qui ont 2mm (I ligne) de largeur, à travers lesquels les jeunes vers passent pour trouver les feuilles de mûrier qu'on y a placées. On porte avec soin ces feuilles chargées de vers sur un clayon garni au fond de papier gris. Cette levée se renouvelle deux fois le jour, et il faut que toute la
graine soit éclose après deux ou trois fois vingt - quatre heures.
L'atelier où l'on élève les vers est appelé magnanière , édifice aéré , à l'abri de l'humidité , du froid et du trop de chaleur, des rats et autres animaux nuisibles. Pour 20 onces de graines ( 6 hectogr. ) , la salle doit avoir 10 mètres sur 25 (50 pieds sur 76 ) , ayant des cheminées pour chauffer et ventiler. Des châssis vitrés ferment les fenêtres. La température ne doit pas descendre plus bas que 15 degrés :
on peut l'élever jusqu'au 26e et plus encore; mais 16 à 24 degrés est la température ordinaire. Il faut qu'un courant d'air purge l'atmosphère des émanations fétides des chenilles , de leurs excrémens et de la détérioration que les feuilles éprouvent. La lumière ne leur est nullement défavorable , ainsi que l'ont pensé plusieurs personnes , et doit même être considérée comme avantageusejsous divers rapports.
L'échafaudage des tablettes sur lesquelles on nourrit les
( Education des vers à soie en Chine. — Enlèvement des cocons. )
vers à soie , se compose d'autant de paires de montans liés par des traverses , que l'espace le comporte ; on les écarte de 2 en 2 mètres (6 pieds). On fixe ces montans dans le carrelage et au plafond , et on y attache les traverses , sur lesquelles on pose des planches ou des nattes de roseaux. Le premier étage est à 18 pouces (5 décimètres) au-dessus du sol; 15 pouces (4 décimètres) d'espace suffisent entre les autres étages ; on atteint les supérieurs avec des marchepieds. Il faut aussi une infirmerie, où l'on transporte les vers malades.
H Quelques clayons suffisent quand les vers sont jeunes; à mesure qu'ils grandissent, on leur donne plus d'espace et plus de nourriture, en les empêchant de trop s'amasser ensemble. L'abondance des feuilles est proportionnée à l'âge, et on doit en donner davantage lorsqu'on remarque que les vers ne laissent presque que les côtes. Il faut couper et même hacher les feuilles dans le premier âge; la litière est alors si peu épaisse qu'on la laisse sous les vers; on la sépare ensuite avec délicatesse, pour leur donner plus d'espace sur les nouveaux clayons, sans cependant les laisser trop écartés. Avant chaque mue, l'appétit des vers est plus vif, puis il s'arrête tout à coup; les vers tombent en langueur , mais ils se raniment après avoir quitté leur peau.
On supprime peu à peu les feuilles de papier du fond des clayons , pour laisser passer l'air par les interstices des éclisses. Les vers sont devenus assez forts pour qu'ils ne puissent tomber. Après la seconde mue, ils sont longs de 6 lignes; on les transporte alors dans le grand atelier; on les débarrasse de la litière qu'ils quittent pour se jeter sur les feuilles fraîches. On donne quatre fois des feuilles par jour , de 6 en 6 heures ; on coupe ces feuilles en plus grands morceaux que précédemment.
Pour déliter , on étend un réseau ou filetTsur les tables ; on le couvre de feuilles; les vers y montent ; on enlève ensuite le filet , on ôte la litière , et les vers malades ou paresseux; enfin, on rabaisse le filet sur les tablettes; ou
bien; une demi-heure après que la feuille est servie , on enlève ces feuilles avec les vers qui y sont montés , et on les place sur la tablette voisine , qui a d'abord été vidée et nettoyée , et ainsi de proche en proche. Il faut sortir la litière de l'atelier , et tenir les lieux propres et secs. Après la troisième mue , on sert les feuilles entières. Les vers ont alors une extrême voracité , et il faut satisfaire leur appétit avec abondance. Après la quatrième mue , cette observation est encore plus vraie et plus urgente. Alors il ne faut pas élever la chaleur au-dessus de 16 à 17 degrés.
Dans toutes les phases de leur existence , les vers sont sujets à diverses maladies , nommées le rouge, le orûlè , le gras , les harpions , la clairette ou luzette , la muscardine, la jaunisse. Ce ne peut être le lieu de donner ici les recettes des magnaniers contre ces affections souvent épidémiques ; il faudra recourir aux traités spéciaux.
Le ver, parvenu à son cinquième âge , cesse de manger, se vide de ses excrémens , perd de son volume , prend une sorte de translucidité , abandonne les feuilles , cherche à grimper sur les montans et à se cacher dans un lieu isolé ; c'est alors qu'il veut filer son cocon. On lui demie des rameaux de bruyère , de genêt , de petit chêne vert , d'alaterne, etc., qu'on dispose sur les tables et en forme d'allées, de 18 pouces de large , confondant en haut leurs branches. Les vers de deux tables sont réunis sur une seule, et toute la litière doit être enlevée- Des cornets de papier , des copeaux de menuisier, des touffes de chiendent sont disposés pour les vers plus diligens , et plus tard pour les plus paresseux. Le ver se met à construire son cocon , en étendant ses fils en différens sens : ce n'est d'abord qu'une soie grossière ; mais elle devient plus régulière et plus fine , et la chenille en forme une sorte d'œuf , en contournant ses fils en zig-zag , et couches par couches , tout autour d'elle.
La matière de la soie est liquide dans le corps du ver , mais elle se durcit à l'air , et le gluten qui l'enduit colle les fibres les unes sur les autres. On peut même extraire du
corps de l'animal cette substance en masse , et en former un tissu transparent, de gros fil insoluble, etc. Trois ou quatre jours suffisent à la fabrication du cocon. On doit dèramer peu après, c'est-à-dire ôter les cocons de la bruyère. On treille pour séparer les plus beaux cocons qu'on réserve pour graine. A l'époque naturelle (après 48 à 20 jours), le pavillon se développe, perce son cocon en heurtant de sa tête avec violence contre le tissu d'une extrémité qu'il a humectée , et dont il écarte les fibres avec ses pattes. On recueille ces papillons , et on les place sur une étamine usée où se fait la ponte.
Quant aux cocons qui doivent être défilés , il faut ne pas attendre plus de 40 à 42 jours pour les étouffer ; car si on laissait à la chrysalide le temps d'éclore , son cocon serait percé et n'aurait plus de valeur ; c'est ce qu'on fait en les exposant pendant cinq jours à l'ardeur du soleil , ou en les mettant au four chaud , ou dans la vapeur d'eau bouillante , ou dans une étuve. La chaleur de 75 degrés , soutenue pendant une demi-heure , suffit pour tuer les chrysalides. On assure que le même effet est produit en les exposant à la vapeur de l'essence de thérébentine.
La soie est ordinairement jaune, quelquefois blanche ou même vert-pomme. La blanche, qui provient d'une variété de ver de la Chine, est préférée , parce qu'elle n'a pas besoin de subir l'opération du décreusage pour la décolorer. On chauffe de l'eau dans une bassine, on y plonge les cocons pour dissoudre la gomme qui colle les fils les uns aux autres. On agite les cocons avec une botte de verges qui arrache jla bourre et fait trouver le maître brin, qu'on dévidejensuite sur un asple à quatre ailes.
On a trouvé, par expérience, que 45 de feuilles de mûrier donne 4 de cocons, en poids, et que J00kil de cocons donnent 8k!1 de soie filée , quand l'opération est bien conduite. Une once de graines produit 80 livres de cocons , et même plus (30 grammes produisent 40 kilogrammes). Enfin il faut une livre de cocons pour rendre une once de graine (4 hectogrammes pour 50 grammes.)
La soie d'un cocon pèse 4 décigramme un tiers (2 grains et demi) ; son fil est long de 230 à 560 mètres (700 à 1100 pieds) , ce qui donne une idée de son extrême ténuité. Ces fils ont cependant beaucoup de force , surtout quand on en réunit plusieurs ensemble.
Après l'exposition des procédés suivis aujourd'hui en France pour élever des vers à soie , nos lecteurs ne liront pas sans intérêt quelques détails sur le mode d'éducation usité parles Chinois, qui ont apporté dans l'exploitation de celte industrie l'esprit d'observation et la patience qui sont au nombre de leurs caractères distinctifs. Nous y joindrons l'histoire abrégée des progrès de la fabrication de la soie en France, et une notice sur un procédé d'assainissement des magnanières , que l'un de nos premiers chimistes, M. Darcet, a communiquée, il y a peu de jours, à la société d'encouragement pour l'industrie nationale. Utile à tous les éleveurs de vers à soie , cetle publication n'aura rien de fastidieux pour la masse de nos lecteurs , réduite , comme elle le sera dans notre Magasin, aux faits essentiels et faciles à comprendre.
(La suite à une des livraisons de juin.)