ASSASSINAT DU DUC DE GUISE
Ce fut à Dlois, pendant l'assemblée des Elats-Généraux qui eut heu dans cette ville en l'année 4588, que Henri de Lorraine, duc de Guise, tomba frappé du poignard. Chef le plus actif de celle ligue formidable qui commençait alors à se dessiner vigoureusement, le duc de Guise avait rallié autour de lui les masses mécontentes; le principe religieux et municipal s'était personnifie dans sa race; la maison do
Guise avait arboré les couleurs catholiques; son triomphe devait entraîner la ruine des Valois. Simple capitaine , ou à la tête d'une forte armée, Henri de Lorraine avait montré le même courage, la même capacité militaire; on l'avait surnommé le Balafré , car un coup d'arquebuse avait sillonne ses iraits, et une large cicatrice était empreinte sur sa noble figure.
Il n'est pas douteux que le dessein du duc de Guise ne fut de poser sur sa tête la couronne de France , en l'entourant d'une auréole catholique. Henri III connaissait sa position, il voyait bien qu'il ne pouvait lutter en popularité avec le Lorrain ; il voulut en finir par un assassinat.
On résolut donc dans le conseil secret de frapper d'un seul coup le duc de Guise et la ligue des Etals; Henri III voulut effrayer les députés par une résolution violente, afin de mieux les dominer ensuite. Pour le récit de ce drame sanglant, nous laisserons parler un témoin oculaire qui a vécu dans toute l'intimité royale ; c'est le sieur Miron, premier médecin du roi , qui a rédigé la narration que nous allons rapporter.
« Le jeudi 23 décembre 1588 , en sortant de la messe , le duc de Guise eut une conférence avec le roi; il lui dit que ses actions les plus pures étant prises tout à rebours par la malice et artifice de ses ennemis , il était résolu de s'en venger par son éloignement, priant sa majesté de recevoir la démission de ses charges et emplois. Son discours, qui dura long-temps, fut entremêlé de plusieurs propos , tant qu'à la fin le duc de Guise dit derechef au roi que décidément il remeltait ses charges entre ses mains. — Non , dit le roi, je ne le veux pas; la nuit vous donnera conseil. — « Et je savais bien ce que j'avais à faire le lendemain matin , dit Henri III au sieur Miron en lui racontant les détails de l'événement; ce malheureux voulait rendre ses charges parce que les Etats lui avaient promis de le faire connétable, et il ne voulait pas m'en avoir obligation. » En reconnaissant par cetle dernière attaque du duc de Guise qu'il était temps de frapper le grand coup , le roi commanda aux sieurs d'Aumont, de Rambouillet, de Maintenon , au colonel d'Ornano , et à quelques autres seigneurs et gens de son conseil , de se trouver à six heures du matin dans son cabinet ; il fit le même commandement aux quarante-cinq Gentilshommes ordinaires. Sur les neuf heures du soir, le roi manda Larchant, capitaine des gardes du corps , et il lui ordonna de se trouver armé à sept heures du matin, assisté de ses compagnons , et lorsque le duc de Guise entrerait dans la chambre du conseil du roi, de se saisir de la porte, de telle sorte que qui que ce fût ne pûl entrer, ni sortir, ni passer. Cela étant commandé, le roi se relira; sur les dix à onze heures du soir, il entra dans son cabinet , accompagné seulement du sieur de Termes, où ayant demeuré jusqu'à minuit : « Mon fils , lui dit-il , allez-vous coucher, et diies à Du Halde qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures ; et trouvez-vous ici à pareille heure. » Le roi prit son bougeoir et fut se coucher. M. de Termes se retira aussi, et en passant il fit entendre la volonté du roi au sieur Du Halde. Chacun fut ainsi se reposer.
El pendant ce repos, le duc de Guise était dans son appartement; il lisait plusieurs billets portant avis qu'il eût à se méfier des entreprises du roi. Le duc ayant dit à ses gens le sujet de ces avertissemens , ceux-ci le supplieront de ne pas les mépriser. Mais lui , los plaçant sous son chevet , il dil à ses serviteurs en se couchant : « Ce ne serait jamais fini si je voulais m'ai rotor à tous ces avis; il n'oserait! Dormons, et allez-vous coucher. »
Quatre heures venaient do sonner. Du Halde s'éveille, se lève, et heurte à la chambre do la reine. Mademoiselle de l'rolaut, sa première femme do chambre, vient an bruit, ci demande ce que c'était : « C'est Du Halde; dites au roi qu'il est quatre heures. — 11 dort, et la reine aussi. — Eveillez-le, répondit Du Halde, il me l'a commandé; autrement je heurterai si fort que je l'éveillerai bien. » Henri III ne dormait pas; il avait passe la nuit dans de
graves inquiétudes; il s'enquit de ce qu'on faisait à la porte : « Sire , dit mademoiselle de Prolant, c'est M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures. — Apportez-moi de suite, répondit le roi , mes bottines , ma robe et mon bougeoir. » Il se leva, laissant la reine dans une grande perplexité. Il va dans son cabinet, où étaient déjà les sieurs de Termes et Du Halde, auxquels il demanda les clés de certaines petites cellules qu'il avait fait faire pour y placer des capucins. Le roi en ouvrit une, et y enferma le sieur Du Halde , et successivement les quarante-cinq qui arrivaient. Les ayant fait sortir, il les fit descendre dans sa chambre. Il rentra aussitôt dans son cabinet, ou il parla ainsi à ceux de son conseil . « Vous savez tous de quelle façon le duc de Guise se comporte envers moi ; vous savez aussi tout ce que je fais pour le détourner de ses mauvaises intentions. Au lieu de reconnaître mes bienfaits , au moment où je vous parle , il est à la veille d'oser entreprendre sur ma couronne et sur ma vie; si bien qu'il m'a réduit à cette extrémité qu'il faut que je meure ou qu'il meure, et que ce soit ce matin! Voulez-vous m'assister dans ce projet? » Chacun protesta de son dévouement au monarque ; ils lui offrirent leur vie pour appuyer son dessein. Henri III se rendit ensuite dans sa chambre où étaient réunis ses quarante cinq gentilshommes , et leur dit : « Messieurs , vous avez tous éprouvé quand vous avez voulu les effets de mes bonnes grâces, ne m'ayant jamais demandé aucune chose dont vous ayez été refusés; bien souvent j'ai prévenu vos demandes par mes libéralités; c'est à vous à confesser que vous êtes mes obligés. Mais maintenant, je veux être le vôtre dans une occasion urgente où il y va de mon honneur, de mon Etat et de ma vie. Vous connaissez les insolences et les injures que j'ai reçues du duc de Guise depuis quelques années , lesquelles j'ai souffertes jusqu'à faire douter de ma puissance et de mon courage. Son but principal est de tout bouleverser pour prendre ses avantages dans le trouble; il tente maintenant un dernier effort sur ma personne pour disposer après de ma couronne et de ma vie. Promettez-moi de m'en venger en le faisant mourir. » Tous ensemble d'une seule voix le jurèrent; et l'un d'entre eux, nommé Périac, frappant de sa main contre la poitrine du roi, dit dans son langage gascon : « Sire, je vous le rendrai mort. » Là dessus sa majesté leur dit : « Voyons , Messieurs, qui de vous a des poignards? » Il s'en trouva huit, dont celui de Périac était d'Ecosse. Ceux qui les avaient restèrent dans la chambre et furent chargés de tuer le duc. Le sieur de Loignac et douze de ses compagnons demeurèrent dans le cabinet où le duc de Guise allait se rendre; ils devaient le percer de coups d'épée comme il viendrait pour y entrer.
Le roi après avoir ainsi achevé de donner les ordres qu'il voulait être suivis dans cette exécution, vivait en grande inquiétude ; en attendant la venue du duc de Guise au conseil , il allait , il venait , ne pouvant contre son naturel rester dans aucune place; parfois, il se présentait à la porte et exhortait ses gardes à ne pas se laisser endommager par le duc de Guise : « Il est grand , il est fort , il est puissant; méfiez-vous de lui, leur disait-il. »
Il était près de huit heures quand le duc de Guise fut éveillé par ses valets; soudain il se leva, s'habilla d'un habit de satin gris, et se rendit dans la chambre du conseil. A peine était-il assis : « J'ai froid , dit-il , le cœur me fait mal , que l'on fasse du feu ; » et s'adressant au sieur de Morfontaine, il lui demanda quelque chose à manger, lequel lui apporta des prunes de Brignolles. Sa majesté ayant su que M. de Guise était au conseil , dit à M. Revol : « Allez dire à M. de Guise qu'il vienne me parler dans mon vieux cabinet. » Le passage ayant été refusé à M. Revol par les gardes , il revint vers le roi avec un visage effrayé : — Mon Dieu! s'écria Henri III, Revol, qu'avezvous? que vous êtes pâle, vous me gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Revol ! — Il n'y a pas de mal, sire, répondit M. Revol; on n'a pas voulu m'ouvrir que
vous ne l'ayez commandé. » Le roi ayant donné ses ordres, M. Revol se rendit auprès du duc de Guise; il le trouva mangeant des prunes de Brignolles , et lui ayant dit : « Monsieur, le roi vous demande, il est dans son vieux cabinet, » il se relira comme un éclair. Le duc de Guise se leva , mit son manteau sous le bras gauche , ses gants et son drageoir sur la main de même côté , et se rendit auprès du monarque. En entrant , le duc salue ceux qui étaient dans la chambre, lesquels le saluent en même temps et le suivent comme par respect. Mais à peine avait-il fait deux pas , qu'il prit sa barbe avec la main droite , et tournant le corps et la face à demi pour regarder ceux qui le suivaient , il fut tout soudain saisi au bras par le sieur de Montsériac l'aîné , qui le frappa d'un coup de poignard dans le sein gauche, disant : « Ah ! traître ! tu en mourras. » Au même instant, le sieur des Affravals se jette à ses jambes, le sieur de Semalins lui porte par le derrière un grand coup d'épée dans les reins , le duc criant à tous ces coups : « Hé ! mes amis ! hé ! mes amis ! hé ! mes amis ! » Et lorsqu'il se sentit frappé du poignard par le sieur de Périac , il s'écria fort haut : Miséricorde ! » Et bien qu'il eût son épée engagée dans son manteau , et les jambes saisies, il ne laissa pas pourtant, tant sa force était grande, de les entraîner d'un bout de la chambre à l'autre, au pied du lit du roi , où il tomba.
Après que le roi eut su que c'en était fait, il va à la porte du cabinet , en hausse la portière , et ayant vu M. de Guise étendu sur la place , il commanda au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il avait sur lui; on trouva autour d'un de ses bas une petite clef, attachée à un chaînon d'or, et dans la pochette des chausses , il se trouva une petite bourse renfermant douze écus d'or. Pendant que le sieur de Beaulieu faisait cette recherche, apercevant encore à ce corps quelque petit mouvement, il lui dit : « Monsieur, puisqu'il vous reste encore un peu de vie, demandez pardon à Dieu et au roi. « Alors sans pouvoir parler , le malheureux prince poussa un grand et profond soupir comme d'une voix enrouée, et il rendit l'âme. Son corps fut couvert d'un manteau gris , et au-dessus on mit une croix de paille.
Il demeura environ deux heures dans cet état; puis on le livra entre les mains du sieur de Richelieu , grand prévôt, lequel par le commandement du roi fit brûler le corps dans une des salles basse du château, et les cendres furent jetées à la rivière. Le duc de Guise atteignait à peine sa trente-huitième année.