LE TEMPLE DE SILSILÎS. — MŒURS DES HABITANS
Le temple dont nous offrons le dessin à nos lecteurs est situé au milieu des rochers de Silsilis (ou Selseleh), dans la Haute-Egypte. Tout concourt à l'effet pittoresque et grandiose de ce monument extraordinaire. De toutes parts , ce ne sont que des montagnes immenses, couvertes de débris graniteux, et plongeant à pic dans le Nil. Selseleh est le lieu où une ancienne tradition rapporte que les Egyptiens tendaient une chaîne sur le Nil pour faire payer un tribut aux bateliers qui voulaient descendre ce fleuve. Les carrières taillées dans les rochers libyques sont admirables. La pierre y est d'un grain très beau; son intégrité permettait d'en détacher des blocs énormes sans avoir à craindre des fentes ou des cassures. C'est à cela qu'on doit l'étonnante conservation des constructions égyptiennes. A en juger par l'étendue des carrières, elles ont été exploitées pendant un grand nombre de siècles. Mais ce qu'il y a de curieux à Selseleh , c'est que ces carrières, après avoir été fouillées, ont été elles-mêmes décorées de monumens. Les roches des deux rives sont couvertes de petits portiques, de colonnades élégantes, de tableaux hiéroglyphiques, de tombeaux, parmi
lesquels il en est de très vastes, renfermant uue foule°de statues. Le stuc colorié est conservé dans un grand nombre de ces hypogées.
La plupart de ces sépulcres ont été dévastés par les voyageurs, qui en ont pris tout ce qu'ils pouvaient emporter : aussi ne peut-on se défendre d'une impression pénible en voyant tous ces ravages, Ici ce sont des statues mutilées , là des sculptures arrachées , plus loin des tombeaux ouverts et vides ; caria rapacité des antiquaires n'a pas même épargné les cadavres qui reposaient au milieu de ces rochers arides. Et à ce propos, nous rappellerons une parole du souverain actuel de l'Egypte, de Mehémet-Ali, qui, visitant les ruines de Gournah, s'indignait de voir épars sur le sol une foule de débris de momies, et s'écriait avec colère : « Ces corps n'ont-ils donc pas été des hommes comme nous? On ne songe qu'à former des collections , et on jette sans respect des ossemens humains qui deviennent la proie des animaux : qu'on couvre de sable tous ces débris. »
C'est à quelques lieues seulement des rochers de Selseleh que se trouve le village d'Edfou, autrefois YApollinopolis- Magna: Les ruines de cette antique cité ressemblent de loin à une citadelle immense destinée à dominer le pays. La rue principale du misérable village moderne conduit, à travers des landes desséchées, jusqu'à l'entrée du temple d'Apollinopolis ; c'est, après Karnak, le monument le plus vaste de l'Egypte; sa conservation même prouve qu'il ne date pas d'une antiquité fort reculée : les sculptures indiquent qu'il fut construit à l'époque de la décadence des arts dans ce pays. Il se compose d'une immense enceinte générale, que surmonte une large corniche; d'un pylône très élevé ; d'un péristyle découvert au milieu , entouré d'une galerie couverte, que soutiennent trente-huit colonnes à chapiteaux variés ; et enfin d'un portique à dix-huit colonnes, après lequel viennent deux grandes salles et un sanctuaire. Toutes les parties de ce gigantesque édifice sont ornées de sculptures magnifiques. Un village arabe est bâti sur les comblés de ce temple ; et lorsqu'on voit ce monument habité aujourd'hui par des hommes à moitié sauvages, dont les demeures sont accolées , comme autant de nids de guêpes, à des constructions d'un travail si précieux,
on sent plus vivement que jamais la différence entre l'Egypte actuelle et l'Egypte d'autrefois, qui a précédé le monde entier dans toutes les découvertes, dans tous les arts, dans toutes les sciences humaines.
Le voyageur auquel nous empruntons" ces détails rapporte un fait caractéristique, qui prouve l'ignorance superstitieuse des habitans de ces contrées , et confirme ce que nous venons d'avancer : « Au moment, dit-il, où nous sortions du temple de Contra-Latopolis pour nous rembarquer sur le Nil, des aimées de la dernière classe vinrent danser à côté de noire bateau. L'extrême indécence de leurs mouvemens et la musique barbare dont elles les accompagnaient m'impatientèrent vivement, et je leur enjoignis de s'éloigner ; aussitôt elles firent quelques gestes singuliers, en maudissant noire cange. Je vis nos bateliers découragés s'asseoir sans disposer rien de ce qui était nécessaire pour partir, dans la persuasion où ils étaient que le bateau étant ensorcelé à sa place , il serait impossible de le faire bouger ; aussi ils n'y songèrent même pas, et se contentèrent de gémir en croisant les bras, et en invoquant Dieu , le Prophète et tous les santons du voisinage. Je n'essayai pas de discuter avec eux, sachant que toute discussion n'eût servi qu'à les rendre plus tenaces dans leur opinion; mais je me rappelai à propos que les Francs ont parmi les fellahs arabes la réputation de puissans magiciens. Je me contentai de' dire au reiss : « Ignores-tu que j'en sais plus long que ces femmes ? Fais ce que je vais ordonner, et tu verras. » Aussitôt chacun est à son poste ; on prend les rames ; je fais semblant d'écrire quelques mots; je donne le signal; la brise du nord , qui gonfle nos grandes voiles latines , nous fait partir comme une flèche , et tous les gens de l'équipage de s'étonner, et d'admirer le pouvoir du A7iai<af/ji(nom qu'on donne aux voyageurs, et qui signifie proprement négociant). Le reiss ne laissa pas échapper l'occasion de placer ici une petite anecdote , et raconta à son auditoire émerveillé que, l'année précédente, un de ses parens était reiss d'un voyageur anglais; que les rats et les souris abondaient dans la cange; mais que l'Anglais, homme très savant, écrivit sur une feuille blanche, et plaça un couteau auprès du mât; qu'aussitôt tous ces animaux malfaisans vinrent d'euxmêmes s'y couper le cou. »
( Le Temple de Silsilis. )
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