PRÉDICATEUR ET CHEF DE LA PREMIÈRE CROISADE
Comme il arrive pour la plupart des hommes qui ne semblent point destinés à jouer un rôle dans l'histoire , et que
( Pierre l'Hermite. )
la fortune ou le hasard des circonstances ont élevés tout à coup à la célébrité, l'histoire du premier prédicateur des croisades n'offre rien de certain ni de bien positif. On est à peine d'accord sur le nom de sa famille. Anne Comnène l'appelle Cucvpetre , d'un mot grec qu'on a traduit par ces mots latins Petms Cucullus. Le jésuite d'Outreman , qui a écrit son histoire d'une manière fort inexacte , nous apprend qu'il reçut une éducation très soignée; qu'il commença ses études à Paris, et les acheva en Italie. Suivant cet auleur, Pierre embrassa d'abord la carrière des armes, mais n'ayant éprouvé que des malheurs , et perdant l'espoir de se distinguer dans l'état militaire, il le quitta, et chercha dans la vie domestique un bonheur qu'il n'y trouva point. Après quelques années de mariage, il perdit sa femme, dont il avait en plusieurs enfuns , embrassa l'état ecclésiastique, et se consacra a la solitude.
Bientôt lo bruit des pèlerinages en Orient fil sortir Pierre
(i) Voyvi l'article sur les croisades, irr année, page 4i3.
de sa retraite ; il suivit dans les saints lieux les pèlerins qu'il avait accompagnés en Palestine, se rendit auprès dn patriarche de Jérusalem, et lui exprima la douleur que lui avait causée l'état de captivité où il avait trouvé la ville sainte. Le patriarche Siméon l'engagea à retourner en Occident, pour implorer les secours des guerriers chrétiens , et porta l'enthousiasme de Pierre au plus haut degré.
Persuadé qu'il est l'instrument des desseins de Dieu , Pierre se charge des lettres du patriarche, s'embarque pour l'Italie , et va se jeter aux genoux du pape Urbain II, qui applaudit à sa mission, et lui ordonne d'annoncer la prochaine délivrance de la ville de Jésus-Christ.
Aussitôt le cénobite parcourt l'Italie , la France, et la plus grande partie de l'Europe , prêchant une croisade contre les infidèles. Il voyageait, dit-on, monté sur un âne, un crucifix à la main, les pieds nus, la tête découverte, le corps ceint d'une grosse corde , affublé d'un long froc et d'un manteau d'ermite de l'étoffe la plus grossière. On accourait de toutes parts pour entendre cet apôtre racontant les malheurs de la cité de Dieu et la tyrannie des infidèles; on s'estimait heureux de toucher ses vêteraens, d'emporter même quelques poils de sa pauvre monture.
Au milieu de l'agitation des esprits causée par ces prédications, le pape convoqua un concile, d'abord à Plaisance, puis à Clermont en Auvergne. Pierre vint y raconter de nouveau , et d'un ton inspiré , les profanations et les sacrilèges dont il avait été témoin à Jérusalem , les tourmens et les persécutions que les infidèles faisaient souffrir aux pèlerins. Un enthousiasme , impossible à décrire , embrasa toute la chrétienté, et la multitude qu'il avait exaltée en France par ses discours voulut l'avoir pour chef dans l'expédition.
C'est alors qu'on vit cet étrange spectacle d'une armée ou plutôt d'une foule nombreuse de guerriers, de femmes, d'enfans, de vieillards, de malades, ayant à leur tête un pauvre ermite couvert de son manteau de laine , le froc sur la tête, et monté sur le paisibles animal qui l'avait porté dans toute l'Europe. Cette foule ignorante croyait qu'à la voix de son guide, les fleuves s'ouvriraient devant elle , et que la manne tomberait du ciel pour la nourrir. De cruels démentis devaient bientôt faire disparaître ces illusions.
L'armée de Pierre se divisait en deux corps; le premier était commandé par un gentilhomme bourguignon , appelé Gautier-sans-Avoir. Pierre commandait le second. Lorsque les croisés eurent atteint la Hongrie , ils provoquèrent par des excès de tout genre la colère de la nation barbare qui habitait cette contrée, et un grand nombre d'entre eux fut massacré dans une affaire qui eut lieu devant Semlin. Gautier-sans-Avoir parvint, à force de prudence et de modération, à sauver son corps d'armée ; mais celui de Pierre eut grand'peine à se reformer et à gagner Constantinople dans un fort piteux état.
L'empereur Alexis voulut voir Pierre l'Ermite, lui fournit des vivres et des vaisseaux ; mais une fois parvenus dans l'Asie Mineure, les croisés furent mis en pièces par les infidèles. Ce triste résultat était la conséquence forcée de l'impérilie de Pierre et des autres chefs de l'expédition. Ils n'avaient pas voulu attendre les armées chrétiennes qui , à leur exemple, venaient de partir de l'Europe. Tel était le désordre qui régnait parmi les soldats pèlerins que partout, sur leur passage , les babitans avaient à souffrir toutes sortes de vexations , et maudissaient presque leur entreprise. De cent mille hommes que Pierre avait emmenés d'Europe, il en échappa tout au plus quatre mille qui furent sauvés par les troupes que l'empereur Alexis envoya de Constantinople.
A près celte catastrophe, Pierre se perdit dans la foule des croisés; l'histoire rapporte qu'au siège d'Antioche il montra bien peu de confiance dans la cause qu'il avait prêchée. Les croisés étaient en proie à une horrible disette; Pierre s'en fuit secrètement de leur camp, et fut arrêté par Tancrède qui le ramena lui reprocha publiquement
sa désertion , et lui fit jurer sur l'Evangile qu'il ne les abandonnerait pas.
Le rôle de Pierre devint dès-lors- de pins en plus insignifiant ; quand les croisés entrèrent à Jérusalem , il adressa un discours aux guerriers réunis sur la montagne des Oliviers. Puis il revint en France , et fonda près de Huy , dans le diocèse de Liège , un monastère où il termina ses jours le 7 juillet 1413. On a dit avec raison que Pierre l'Ermite n'exerça d'ascendant sur les hommes de son temps que parce que les esprits étaient déjà tout préparés au grand mouvement religieux auquel il a attaché son nom, mouvement qu'il conduisit d'une manière si déplorable.