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LES LIEVRES

LEURS MŒURS. — FABLES RIDICULES ET PRÉJUGÉS MÉDICAUX AUXQUELS ILS ONT DONNÉ LIEU.

Les lièvres sont des animaux presque nocturnes et chez lesquels l'ouie paraît être le sens le plus développé; ils sont extrêmement craintifs et fuient le moindre danger. Leur marche consiste, comme on sait, en une suite de sauts, et leur course n'en diffère que par une plus grande rapidité.

Les uns pourvoient à leur sûreté en creusant de profondes retraites ou en habitant les fentes et les creux des rochers , tandis que les autres se contentent d'un sillon, d'une souche, d'un taillis ou d'un tronc d'arbre creusé.

Les lièvres se trouvent dans l'ancien et dans le nouveau monde , dans les contrées chaudes comme dansées contrées froides , et les diverses espèces de cette famille ont entre elles une telle ressemblance qu'il est difficile de les distinguer par des caractères particuliers (I).

Le lapin est originaire d'Espagne. Parmi les variétés de cette espèce, on distingue surtout le lapin d'Angora, à cause de ses longs poils soyeux , et le riche à cause de la belle teinte d'un gris argenté qu'offrent ses poils; le lapin sauvage diffère du lapin domestique par la nuance plus foncée de ses couleurs.

Les lièvres diffèrent, comme on le sait, des lapins, non seulement par les caractères physiques, mais par leurs mœurs. Ils ne se creusent point des terriers comme ces derniers , et se contentent d'un gite qu'ils changent de position selon la saison. La femelle du lapin met au jour quatre à

huit petits à la fois, celle du lièvre cinq ou six seulement. Les petits du lapin ne sont en état de chercher leur nourriture qu'au bout de deux ou trois mois , et habitent auprès de leur première famille; les levraux cherchent un gîte à eux dès qu'ils ne tettent plus, le choisissent loin de leurs parens et vivent solitaires , excepté en février et en mars. Le lièvre dort le soir et ne prend sa nourriture que la nuit. Il s'avance beaucoup plus au nord que le lapin , mais comme lui il habite toutes les contrées tempérées de l'Europe.

L'amour du lièvre pour l'isolement et la sociabilité du lapin ne sont pas les différences les moins saillantes qui séparent les deux espèces. Dans l'état de domesticité , la famille du lapin croit beaucoup plus rapidement que dans l'état de liberté, et son éducation est un objet de commerce important. Leur chair fournit une masse de nourriture assez considérable aux Européens; de leur poil et de celui du lièvre on fait le feutre dont se composent beaucoup de chapeaux , et leur peau se transforme en gants et en chaussures d'une grande souplesse. Les peaux de lièvre garnies de leurs poils sont employées avantageusement comme fourrures.

On a débité sur les lièvres des fables ridicules : on a été jusqu'à prétendre qu'ils portaient parfois des cornes.Un grand nombre d'auteurs ont donné une place dans leurs livres à l'espèce des lièvres cornus , et nous lisons dans plusieurs d'entre eux le fait suivant: Un gouverneur de Setz, nommé Jean Loser, assurait qu'un gentilhomme de sa connaissance avait pris à la chasse un lièvre à deux cornes , qu'il avait gardé vivant pendant plus d'un an dans son parc. Dans le journal des Savans (1667), il est parlé d'un lièvre gigantesque double, pris à Vlm, en Allemagne. II avait , dit-on huit pieds, quatre yeux et deux têtes. Ce qu'il y avait de plus surprenant, c'était que lorsqu'il était poursuivi et las de courir sur un côté, il se tournait sur l'autre partie de lui-même et courait avec une nouvelle ardeur.

La médecine faisait , il n'y a pas fort long-temps encore, usage des diverses parties du lièvre. — Suivant les préjugés des auteurs, les cendres d'un lièvre brûlé en entier, guérissaient de la pierre et des engelures ; la tête de cet animal blanchissait les dents ; les yeux facilitaient l'accouchement des femmes ; son sang dissipait les rousseurs et les boutons au visage. Sa cervelle, frottée contre les gencives des enfans, facilitait leur dentition ; ses poils, arrêtaient les hémorra-

( La chasse au lièvre. )

gies, etc., etc. Il faudrait embrasser plus d'une page pour indiquer la liste complète de ces erreurs médicales.

(i) Ces espèces sont au nombre de plus de dix. i° Le lapin; 2° le lièvre commun de France ; 3° le lièvre variable des pays situés au nord, et même, dil-on, de nos Alpes; 4° Le moussel de l'Inde; 5° le lièvre d'Egypte; 6° le lièvre du Cap; 70 le lièvre des rochers , également du Cap ; 8° le topeti du Paraguay ; 90 le lièvre de l' Amérique septentrionale , qu'on voit, dit-on, quelquefois dans le nord de l'Europe ; io° le tolai des contrées au nord , etc.

Parmi les préjugés qui se rattachent à l'histoire du lièvre, l'un des plus fâcheux est celui qui a fait ranger sa chair parmi les alimens malsains. Les musulmans et les juifs ne sont pas les seuls peuples auxquels elle ait été défendue. Si l'on en croit Jules-César, les anciens Bretons s'en privaient aussi, et cependant nous ne sachions pas, qu'à, moins d'en abuser, la chair du lièvre soit nuisible.

Ce n'est pas ici le lieu de nous étendre sur la chasse du lièvre et du lapin ; nous rappellerons seulement que les oiseaux de proie sont employés à cette chasse aussi bien que

les chiens; poursuivi par les hommes, les loups, les renards, les buses, les aigles, les ducs, et une foule d'autres ennemis, ces faibles animaux ont besoin d'une grande vigilance pour ne pas succomber à tant d'attaques dès leur première jeunesse.

LES ETRANGLEURS.

Il existe dans l'Inde une classe singulière d'individus , celle des Thugs, qui n'ont d'autre moyen de vivre que l'art d'attirer à eux leurs victimes pour les étrangler et les dépouiller. Les voleurs de cette secte ne déroberaient jamais la moindre chose à un voyageur avant de l'avoir tué; puis ils enterrent immédiatement le cadavre, si le temps et les circonstances le leur permettent.

Selon les Thugs eux-mêmes, cette institution remonte à la création du monde. Ils prétendent obéir à une loi de la déesse Kalie ou Bliowanie , qui a un temple à Binda-Choul près Mirzapour, desservi par des prêtres de leur secte, et où ils envoient des offrandes considérables. Bhowanie , dit la tradition , résolut un jour d'extirper la race humaine , à l'exception de ses disciples ; mais elle s'aperçut , à sa grande surprise, que, par l'intervention du créateur suprême, chaque fois que le sang d'un homme était versé, il en naissait soudain un autre pour remplir sa place. Elle forma donc une image qu'elle anima, et, rassemblant ses disciples, leur apprit sur ce mannequiu vivant l'art d'étrangler avec un mouchoir. Puis elle leur promit de se charger du soin de faire disparaître les corps des victimes dont elle leur livrait les biens , et de les préserver en toute occasion du danger d'être découverts.

C'est ainsi , disent les Thugs, que notre ordre fut établi ; et originairement nous ne nous occupions pas de ce que devenaient ceux que nous étranglions, jusqu'à ce qu'un Tbug plus curieux que les autres s'avisa d'épier le corps de sa victime pour voir ce qu'en ferait la déesse. Celle-ci vint le chercher selon sa coutume ; mais se voyant observée, elle appela le Thug et lui déclara que désormais, pour prix de sa téméraire indiscrétion, elle ne prendrait plus la même peine; et que ses associés n'avaient qu'à faire ce qui leur conviendrait, une fois leurs meurtres commis. Depuis ce temps-là , les Thugs ensevelissent eux-mêmes les morts , mais ils parviennent à s'en débarrasser avec beaucoup de promptitude et d'adresse.

Ils se mettent en marche ordinairement par bandes nombreuses, quelquefois jusqu'à deux cents ensemble, et ils ont recours à toutes sortes de subterfuges pour dissimuler leur profession réelle.

Ces bandes ne consistent pas toujours en individus qui soient Thugs de naissance. Par la promesse d'une paye mensuelle ou par l'espoir d'une forte somme , ils engagent des hommes qui ignorent qu'il s'agit de tuer quelqu'un, et qui ne l'apprennent qu'en voyant les infortunés étranglés sous leurs yeux. Les Thugs prétendent que des novices ont été saisis de tant d'horreur à ce spectacle qu'ils se sont échappés immédiatement ; mais la plupart, moins sensibles, embrassent avec ardeur cet affreux métier pour y faire fortune.

Plusieurs des Thugs les plus renommés sont les enfans adoptifs de la secte ; c'est une règle pour eux , quand un meurtre est commis , de ne jamais épargner la vie d'aucune personne, n'importe l'âge et le sexe, qui pourrait se souvenir de l'événement et en raconter les particularités; mais s'ils rencontrent des enfans d'un âge trop tendre pompon voir les trahir , ils les adoptent et les élèvent aux mœurs et à la profession de la secte. Ces néophytes sont quelquedate informes aerideniellemcnt du meurtre de leurs pères cl mères par ceux là mêmes avec qui ils ont passé leur enfance, mate o'esl quand il esl trop tard pour qu'Us soient

détOUrnéS de leur horrible profession.

, Çuund une expédition a clé très heureuse, une partie

du butin en est distraite pour être envoyée à la pagode de Bhowanie. Par suite des mêmes préjugés, quand il y a longtemps que les Thugs n'ont rencontré de nouvelles victimes, ils font porter une offrande à la déesse pour se la rendre propice.

Chaque bande de Thugs à un ou plusieurs chefs (jemadars) , dont le grade- n'est pas le fruit d'une élection , mais l'attribut de ceux qui ont le plus d'influence dans leur canton pour y rassembler des affiliés. Ces jemadars sont à la fois maîtres des cérémonies dans les rites religieux, et chargés de distribuer les ordres dans une expédition. Les profits d'un jemadar sont plus considérables que ceux d'un simple Thug; il reçoit six et demi pour cent au moins sur toutes les matières d'argent , dix pour cent sur l'or , les perles , les châles , les bijoux , etc. Après le jemadar , le personnage le plus important est le bhuttoat ou ètrangleur, qui porte le mouchoir avec lequel les Thugs expédient leurs victimes. Ce mouchoir consiste en une aune de coton légèrement roulée sur elle-même , avec un nœud coulant préparé à l'une des extrémités. Ce mouchoir, appelé boumal ou palou , est tenu caché dans le sein des Thugs. Ils sont tous experts dans cet art; cependant, s'il faut les croire , ils n'ont pas tous le droit de le porter , étant forcés d'attendre le bon plaisir des chefs , qui ne confient qu'aux plus habiles et aux plus exercés des leurs l'exécution d'un meurtre convenu. Les apprentis ont besoin d'un long noviciat pour être admjs au rang des bhuttoals. Le bhuttoat en fonctions suit l'homme désigné par le jemadar. Au signal qui lui est fait, il saisit dans la main gauche le nœud du mouchoir, tandis que la droite tient l'autre bout neuf pouces plus haut, et c'est de cette manière que le mouchoir est jeté par derrière au cou du malheureux qui tombe étranglé. Alors les mains de l'étrangleur se croisent , et telle est sa dextérité que , d'après les Thugs , avant que le corps ait touché la terre, les yeux sortent de la lêle et la vie est éteinte.

Si on rencontre un voyageur isolé , par exemple , on fait route avec lui; puis , à la halte du soir , quand on s'arrête pour fumer ou boire de l'eau , le jemadar demande quelle heure il est. Ses compagnons regardent les autres comme pour les consulter; c'est le signal, et le bhuttoat se met sur ses gardes. Le voyageur sans défiance lève aussi les yeux vers la voûte du ciel , et offre ainsi la gorge au fatal mouchoir.

Un des membres les plus nécessaires d'une troupe de Thugs, est celui qu'ils nomment tillaëe, espèce d'espion qui séjourne dans les villes , et n'a d'autres soins que de recueillir des informations sur les voyageurs , afin de les transmettre aux siens. Sous un costume honnête, le tillaëe fréquente les bazars et autres lieux publics des villes; il s'introduit auprès des riches commerçans , se joint aux caravanes, fait valoir sa connaissance des lieux et finit par jeter ses nouveaux amis au milieu d'une troupe des siens qui les traitent avec honneur et considération, .tandis qu'ils complotent leur assassinat et calculent d'avance ce que chacun aura pour sa part.

C'est surtout de leur talent , comme lillaëe-bhilla, ou espion guide, que les Thugs sont fiers; tantôt, si la compagnie avec laquelle ils voyagent est trop nombreuse, ils savent à propos faire naître quelque dispute pour la diviser; tantôt, s'ils échouent dans leur expédient de brouiller des amis, ils les exciteront adroitement à boire des liqueurs enivrantes, et quand leur raison sera troublée . ils les feront tomber au piège eu leur proposant quelque partie dans un lieu à l'écart, le long d'une rivière ou sons un Ombrage qui les dérobe à la vue des passans, là enlin, où non-seulemenl ils sonl attendus par le meurtrier avec son mouchoir , mais où encore leurs fosses sont déjà creusées par une autre classe de Thugs appelés saggaes, c'est-à-dire fossoyeurs. Ainsi, tout étant prépare, en un quart d'heure les voyageurs sont entoures, étranglés, dépouilles et euse velis sans qu'il reste d'eux aucune trace.

Quelquefois toutes ces préparations et précautions étant impossibles , les Thugs sont réduits à tuer leurs victimes sur une grande route , et à les ensevelir à la hâte. C'est alors surtout qu'ils laissent un des leurs en surveillance, jusqu'à ce qu'ils puissent revenir faire en sûreté une fosse plus profonde. Si la terre est forte, ils ne touchent pas le corps; mais si le sol est mouvant et fait craindre que le cadavre en se tuméfiant ne le crevasse, ils le fixent avec des dards ou en lui enfonçant un pieu clans la poitrine. De même, quand le meurtre est commis dans un lieu en évidence, comme dans un jardin près de quelque village, les Thugs prennent le soin minutieux de transporter dans les champs voisins le superflu de terre qui resterait autour de la fosse, sur laquelle ils jettent du fumier ou allument du feu, en y faisant même leur cuisine, sans aucune espèce de remords.

On ne sera pas surpris d'apprendre qu'il existe une langue particulière, ou du moins un argot, pour cette secte d'assassins. C'est une vraie franc-maçonnerie.

On ne peut se faire une idée du nombre des personnes qui ont péri par la main des Thugs, et de la masse des richesses qui ont passé par leurs mains. Il n'est aucun des Thugs saisis par la justice qui n'ait avoué avoir pour sa part étranglé de dix à vingt individus, et contribué à en faire étrangler de cent à mille.

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