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ANECDOTES SUR CE PRINCE. — SES FUNÉRAILLES

Personne n'ignore que les princes allemands sont accessibles pour loutle monde. De ce contact fréquent entre le souverain et ses sujets, résulte un heureux échange de bienfaits d'une part, et de reconnaissance de l'autre. Il en coûte si peu aux rois pour se faire aimer! on ne doit donc pas s'étonner de l'atlachement dont le dernier empereur d'Autriche recueillait souvent les témoignages au milieu du peuple de Vienne. Quoi qu'on puisse penser de sa conduite politique, il faut avouer que , dans sa vie privée , il se montrait habituellement plein d'une bienveillante bonhomie. Voici, comme preuves à l'appui de cette assertion, quelques anecdotes rassemblées par un journal allemand.

En -1855, François Ier était àJPrague. Ses audiences populaires avaient leur cours là comme à Vienne. Un jour, une vieille et pauvre femme se présente tout en larmes; à peine peut elle s'expliquer; les sanglots la suffoquaient. L'empereur l'encourage par de bonnes paroles , et en obtient le récit des chagrins qui la tourmentent. C'était une musicienne ambulante. Sa vielle faisait toute sa fortune ; mais qu'aliait-elle donc devenir maintenantque sa vielle était brisée? Il fallait cinq florins pour la remettre en état. Cinq florins ! soupirait-elle, la somme est bien forte, et, faute des réparations nécessaires , ma vielle reste inutile. Je ne gagne plus mon pain. — Qu'à cela ne tienne , dit l'empereur, et il déposa une somme d'argent dans la main de la musicienne. Celle-ci se relire en remerciant son auguste bienfaiteur; mais, avant de parvenir à la porte, elle a eu

(i) Voyez le numéro précédent page a53.

le temps de compter l'argent. — Sire, dit-elle en se retournant, il y a dix florins, et il m'en faut cinq seulement; reprenez donc le reste. — Gardez le tout , ma bonne ; car votre vielle peut encore se déranger, et je ne serai pas toujours là pour réparer le mal.

Quelques jours après , ce fut le tour d'un vieux soldat. Il voulait seulement dire à l'empereur que sa pension de 4 creutzers par jour suffisait tout au plus à le garantir des atteintes de la faim , et que si cela ne déplaisait point à sa majesté , il serait bien aise -de se régaler solidement une bonne fois. La requête était trop modeste pour être rejetée. François Ier tira de sa bourse une pièce de 20 creutzers, et la remit au vétéran. Surpris , mais non mécontent , notre homme battit en retraite. Cependant, sur le seuil de la porte, il est arrêté par la voix du prince. — Eh bien ! mon vieux , est-ce assez ? — Un pauvre diable comme moi se contente de tout. — Dans ce cas , et puisque cela te fait plaisir, je te préviens qu'à dater de ce moment, chaque jour, tu recevras une pareille pièce de 20 creutzers. — Qu'on juge de la joie du soldat !

En 1845, lorsque François Ier visita pour la première fois le Tyrol, ses manières affables lui gagnèrent tous les cœurs. Le lendemain de son arrivée à Inspruck, il passa la journée entière à recevoir tous ceux qui se présentaient. Enfin, vers les dix heures, épuisé de fatigue et de paroles , il quitta la chambre d'audience, pour chercher dans les appartenons intérieurs le repos et un souper. Mais il n'était point au bout de ses peines. On le prévint, en effet, que trois montagnards restaient encore dans l'antichambre, et demandaient à être introduits. Alors , oubliant le repas qui l'attendait, il se dirigea vers eux , disant : — Vraiment , s'ils sont assis là-bas à m'attendre , il faut bien que je me lève pour aller les chercher. — Les témoignages d'amour qui l'entourèrent partout , dans ce pays si célèbre! par sa chevaleresque fidélité, le touchèrent profondément. — Il est bien que je ne sois pas venu plus tôt dans le Tyrol : Oh ! si j'avais su combien on m'aimait ici, la perte de cette province aurait été un chagrin au-dessus de mes forces.

On introduit une fois auprès de lui un calligraphe qui avait représenté, au moyen de traits arlistement enlacés, l'aigle double dAulriche. Chaque plume dont se composaient les ailes contenait une sentence , écrite d'un caractère si délicat, qu'à l'œil nu il était impossible de les déchiffrer. Le bon empereur admirait cordialement ce chef-d'œuvre de patience; mais ii voulut connaître le sens de tous les mots que recelaient les replis compliqués du dessin. C'étaient d'emphatiques complimens où les vertus gouvernementales du prince se trouvaient pompeusement exaltées. A mesure que l'écrivain avançait dans sa lecture, François manifestait une impatience de plus en plus prononcée , car il reconnaissait, dans ce style exagéré, le langage de la flatterie et non celui de l'amour. Enfin, poussé à bout, il tendit son cadeau au lecteur, et le congédia avec ce peu de mots: « Prenez, car vous êtes un artiste habile; mais je vous aurais récompensé plus amplement et de meilleur cœur si vous n'aviez point fait le courtisan. »

Un jeune homme de bonne famille sollicitait auprès de l'empereur une place qu'on lui avait ailleurs refusée. Alléguant de longues études et des connaissances acquises, il se prétendait d'autant plus apte à la carrière diplomatique, qu'il comprenait et parlait la plupart des langues mortes ou vivantes. Selon lui , la haine et la partialité de ses ennemis avaient été les seuls obstacles à son avancement. Aussitôt François I" l'interroge en latin, puis en italien et finalement en fiançais. Le jeune homme reste muet. — Il est possible, dit l'empereur après quelques minutes d'attente,

(pie dans ce momeiil vous n'ayez pas toute l'assurance né-

ce Baire pour déployer vos moyens. Voyons, ajoola-t-il avec bonté , recueillez votre esprit, et formulez-moi voire requête dans une des trois langues , à votre choix, que je viens d'employer • Puis il se tourna vers d'autres personnes présentes, et ne revint vers le jeune solliciteur qu'a-

près une tournée assez longue tout autour de l'appartement. Mais alors encore même silence. — C'en est trop, prononça sévèrement l'empereur. Non-seulement vous vous êtes vanté de talens que vous ne possédez point, mais vous avez calomnié des gens dont tout le tort était de vous avoir bien jugé. Allez, et faites en sorte que je ne vous rencontre plus.

Pendant un séjour qu'il fit aux eaux de Baden, il rencontra sur son chemin un convoi funèbre. Le pauvre homme qu'on portait à sa dernière demeure avait vécu tellement délaissé, que pas un seul individu, pas un seul être sensible , ne s'était présenté pour accompagner son misérable cercueil. Un si complet isolement était triste à contempler, en vérité; François fut vivement ému. — Puisque l'infortuné n'a laissé aucun ami qui puisse honorer ses restes par sa présence , c'est à nous de remplir ce devoir. — Et sans rien ajouter, il se rangea derrière le cercueil ; sa suite l'imita ; et sur le passage, la foule, entraînée par l'exemple impérial, se joignit au cortège devenu fort nombreux. Le mort n'aurait jamais cru trouver à ses funérailles autant de sympathie, lui qui, vivant, n'en avait nulle part rencontré. C'était un touchant spectacle, surtout lorsque , arrivé dans le cimetière et devant la fosse fraîchement creusée , l'empereur découvrit sa tête et pria.

Quand on apprit la mort de l'empereur , la consternation fut générale; les fonds publics éprouvèrent une forte baisse, et les esprits ne commencèrent à se tranquilliser qu'à l'apparition d'une proclamation de Ferdinand 1er, qui laissait toutes choses dans l'état où elles se trouvaient avant la mort de son père. Celte assurance que l'on n'avait à redouter aucun fâcheux changement, calma les inquiétudes, et les fonds remontèrent au taux d'où ils étaient si rapidement descendus.

Cependant on s'occupait des funérailles du vieil empereur; on fit l'autopsie de son corps dont tous les organes furent trouvés en bon état, à l'exception des poumons et du cœur où l'on découvrit les traces de l'inflammation , cause de sa mort; le cœur et les entrailles furent enfermés dans deux vases d'argent destinés à être déposés, l'un dans la cathédrale; le corps fut embaumé, et l'on prépara la chapelle ardente où il devait rester exposé trois jours aux regards du peuple, avant d'être conduit à sa dernière demeure , dans les caveaux du couvent des Capucins , sépulture ordinaire des princes de la famille impériale. #'Au milieu de la chapelle du palais, que l'on tendit de noir, fut dressé le lit mortuaire : cinq rangées de cierges l'entouraient, et , à travers celle masse de lumière, on apercevait l'empereur en costume de feld-maréchal , frac blanc, culotte rouge, bottes àl'écuyère, sa tète reposait sur un coussin de drap d'or. Autour de lui étaient disposés et rangés symétriquement plusieurs coussins aussi de drap d'or, sur lesquels étaient déposés les divers attributs de sa puissance. Celui qui se trouvait immédiatement derrière la lêle du mort supportait la couronne impériale; puis venaient, en commençant par la droite, la couronne de fer, le chapeau archiducal , le chapeau et le bâton île maréchal, les gants et l'épée; aux pieds étaient plaies les deux vases d'argent qui contenaient le cœur et les entrailles; du côté gauche se trouvaient le grand cordon de Sainl-Leopold , le grand cordon de Saint-Etienne, celui de la Couronne de fer, l'ordre de la Toison-d'Or, la couronne de Bohème, et enfin la couronne de Hongrie.

Tous les habilans de Vienne se ruèrent au palais impérial pour voir une t'ois euro e leur vieil empereur, lui dire un dci nier adieu. Pépins quatre heures du malin jusqu'à minuit que les portes restèrent ouvertes, la foule ne cessa pendant trois jours do remplir la chapelle; et, par momens , les Bols de peuple arrivaient si presses que

les barrières étaient rompues, les portes t'oieces. les soldats

qui les gardaient bousculés : un hussard fui culbuté avec

son cheval, l.a chaleur, causée par !e grand nombre de lumières el l'Immense concours de personnes qui te suive-

dorent sans relâche dans cet endroit, était telle que le troisième jour, vers les sept heures du soir, le corps, qui, selon toute apparence , avait été mal embaumé, enfla considérablement et les chairs commencèrent à se crevasser. Comme en cet état , il était impossible de le laisser exposé plus long-temps aux regards , on fit fermer les portes en dépit de la foule qui s'obstinait à obtenir entrée. Puis le corps fut déposé dans son double cercueil.

Le jour fixé pour les funérailles était le samedi 7 mars. Ces sortes de cérémonies se font ordinairement à Vienne à quatre heures de l'après-midi. Dès neuf heures du matin, les deux petites places et la rue par lesquelles le cortège devait passer étaient déjà encombrées de monde ; chacun prenait l'avance, sachant bien que, l'espace qui sépare le palais impérial de l'église des Capucins n'étant guère de plus de trois cents pas, il deviendrait bientôt impossible aux retardataires de se faire jour à travers la masse compacte des curieux.

A quatre heures précises , le cortège commença à défiler : un détachement de hussards ouvrit la marche et fut suivi de délachemens de chaque corps composant la garnison de Vienne ; venait ensuite le char funèb;e précédé de la garde allemande, et suivi de la garde .hongroise. Chaque officier portait sur son brillant uniforme une écharpe en crêpe dont le nœud venait rejoindre la poignée du sabre : les soldats avaient au schako une branche de cyprès en signe de deuil. Le char, fort simple d'ailleurs, était recouvert de drap noir et fermé des quatre côlés par de grandes glaces à travers lesquelles apparaissait le cerceuil sur lequel reposait la' couronne impériale et le sceptre; il était traîné au pas par six chevaux noirs entièrement caparaçonnés de noir, excepté pourtant qu'ils portaient au front les armes d'Autriche brodées en or. Suivaient les voilures de la cour et des ambassadeurs, dont les plus remarquables étaient celles du prince Colloredo et de l'ambassadeur de Russie, que précédaient quatre coureurs en grand deuil portant à la main de longues cannes noires. Un détachement de hussards fermait la marche.

Arrivé en face de l'église des Capucins , le cortège s'arrêta, et plusieurs seigneurs et dames nobles de la cour qui attendaient dans l'église, vinrent recevoir le corps. Quand il fallut entrer dans le couvent des Capucins, pour déposer le cerceuil dans le caveau , on frappa à la porte de l'édifice. — « Qui frappe? cria une voix de l'intérieur. — L'empereur François 1er. — Que veut-il ? reprit la même voix. — Un asile pour se reposer. » La porte alors fut ouverte, et une partie du cortège pénétra dans le couvent. Le nouvel empereur avait, contre l'usage, suivi le convoi; quand il s'apprêta à descendre dans le caveau où l'on allait déposer le corps de son père , le prince Colloredo s'avança et lui dit : — « Je prends la liberté de faire observer .à votre majesté qu'elle ne peut entrer ici : c'est absolument contraire au cérémonial usité. » — L'empereur avança le bras, et écartant le prince, lui dit d'une voix ferme : « Monsieur, je ferai tout ce qui me plaira. » Et il pénétra dans le caveau.

Le cercueil fut déposé et scellé à l'endroit [qui depuis long-temps, était préparé pour le recevoir.

La place du nouvel empereur est déjà marquée et sera bientôt prête à l'attendre aussi.

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