LES IWAN DE RUSSIE
Six princes du nom d'Iwan exercèrent le pouvoir en Russie , avec des fortunes bien diverses; les deux premiers (1328-1540 et 1353-1300) virent leurs états dévastés par les Tartares et finirent leur vie dans un monastère; le troisième (1462-1505) fut l'un des plus grands souverains qui aient régné sur la Russie; il affranchit son pays du joug étranger, rendit tributaires les Tartares de Kasan et soumit Novogorod après un siège de sept ans ; il n'avait pas achevé
celle conquête lorsque parurent à sa cour les envoyés d'Akhmet-Khanpour lui demander le tribut et l'hommage; Iwan prend le bas'uca , l'ordre scellé du grand sceau tarlare , le déchire , le foule aux pieds et fait égorger les députés qui l'avaient apporté à l'exception d'un seul chargé d'aller dire à son maître le cas que le grand-duc de Moscou fait de ses ordres; il justifie cette conduite altière par de nombreuses victoires , et la grande Horde finit en 1475. Après avoir porté ses armes jusque sous la zone glaciale, il est battu par les chevaliers porte-glaives de Livonie qui lui opposent de l'artillerie et de celle cavalerie allemande que les Russes effrayés appelaient des hommes de fer ; celte défaite arrête sa carrière belliqueuse , et il tourne toute son attention vers les embellissemens de Moscou ; partout des monumens somptueux s'élèvent ; des architectes et des artistes sont appelés de tous les pays ; des ambassadeurs des principaux états de l'Europe arrivent dans la capitale du nouvel empire , et Iwan prend le titre de souverain de toules les Russies ; il institue les armoiries et adopte l'aigle noir à deux têtes ; la fin de son règne est marquée par ses cruels emportemens; il tue l'un de ses fils dans un accès de frénésie et condamne l'aîné à une prison perpétuelle; s'il fut le restaurateur de la puissance moscovite, et le premier qui eut assez d'intrépidité pour discipliner les Russes et en faire des soldats , il déshonora ses dernières années par ses fureurs et ses cruautés ; il fut cependant surpassé en barbarie par son petit-fils Iwan IV (1535-1584). Ce prince, connu dans nos histoires sous le nom de tyran , fil couler des torrens de sang , et les exécutions sanglantes qu'on lui impute sont telles que les atrocités de Caligula ne sont en comparaison que des jeux d'enfans ; son caractère sauvage offrait des contrastes remarquables; on cite de lui un trait célèbre. L'ambassadeur d'un prince d'Italie s'étant couvert en sa présence, il lui fit clouer son chapeau sur sa tète ; cet exemple n'effraya point Jérôme de Boze , ambassadeur de la reine d'Angleterre; il osa mettre son chapeau devant le czar : Ignores-tu , lui dit le monarque de quelle manière j'ai puni dans ton semblable une pareille audace. Je le sais, répondit généreusement de Boze , mais je suis l'ambassadeur d'une reine qui a toujours la tête couverte et qui saura bien se venger , si l'on outrage son ministre. Voilà un brave homme , s'écria le czar , en se tournant vers ses courtisans , d'oser agir et parler ainsi dans les intérêts de sa souveraine ; qui de vous autres ferait la même chose pour moi ? Au milieu de ses conquêtes , Iwan IV eut la gloire de publier un code de lois; c'est à son règne que se rapporte la découverte de la Sibérie. Il fut aussi le premier qui prit le litre de czar , après avoir réduit le royaume de Kasan, subjugué par son aïeul, mais perdu ensuite. Avant lui les maîtres de la Russie portaient le nom de veliki-knès, grand prince, grand seigneur , grand chef, que les nations chrétiennes traduisent par celui de grand duc. Le czar Michel Federowitz au xviic siècle prit avec l'ambassade holsteinoise les titres de grand seigneur et grand knès conservateur de toutes les Russies, prince de Voladimir, Moscou, Novogorod , etc. , czar de Casan, czar d'Astracan, czar de Sibérie. Ce nom de czar était donc le litre de ces princes orientaux et dérivait des tshas de Perse, et non des Césars de Rome , dont les czars sibériens n'avaient probablement jamais entendu parler sur les bords du fleuve Oby.
Iwan V (1681) n'est connu que comme frère de Pierrele-Grand, il mourut en 1696. Iwan VI (1740) sembla né pour le malheur ; reconnu czar par les soins de l'ambitieux Biren l'année même de sa naissance, il suivit le sort de sa famille exilée et emprisonnée dès qu'Elisabeth, fille de Pierre Ier, eut été proclamée impératrice. A l'âge de huit ans , il fut délivré par un moine qui le conduisit à Smolensk ; mais arrêté de nouveau, il fut envoyé au monastère fortifié de Valdaï dans une île du lac qui porte le même nom. La manière dont il y vécut est restée ignorée ; dès qu'il eût atteint sa seizième année ( 1756 ), il fut renfermé
dans la forteresse de Schlussel bourg , où il aurait traîné en paix une vie dont il ne pouvait apprécier toutes les privations, si, à l'avènement de Catherine II, un gentilhomme obscur , sans crédit et sans partisans , n'eût tenté de porter cet infortuné sur le trône. Ce gentilhomme , Ukrainien de naissance, nommé Mirowitch , était oublié dans le grade de sous lieutenant , lorsqu'il imagina , étant en garnison à Schlûsselbourg , qu'il s'élèverait à la fortune, s'il arrachait Iwan de sa prison. Il séduisit quelques soldats , et à la faveur d'un faux ordre de l'impératrice, qu'il avait fabriqué, il voulut forcer la prison d'Iwan. Mais deux officiers qui le gardaient, voyant que leur résistance serait vaine, se jettent sur ce malheureux prince et le poignardent selon l'ordre qu'ils en avaient en cas d'attaque à main armée. Cet événement tragique eut lieu en 1762. On a prétendu que Catherine elle-même avait porté Mirowitch par des instigations détournées , à former un complot en faveur dTwan VI pour avoir occasion de s'en délivrer ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fit rechercher avec soin et anéantir tous les titres qui pouvaient servir de preuves à la légitimité de ses droits au trône; elle défendit même, sous peine de mort, de conserver les monnaies qui rappelaient le souvenir de ce prince, et fit détruire la chapelle de la forteresse de Schlûsselbourg dans laquelle il avait été inhumé.