OCÉAN PACIFIQUE. — LES ILES CAROLINES
Parmi les îles qui interrompent l'uniformité de l'immense nappe d'eau qu'on nomme l'océan Pacifique, il en est plusieurs qui sont on ne peut plus dignes de fixer l'attention des navigateurs , soit par les curiosités naturelles qu'elles renferment, soit par les mœurs naturelles et l'industrie de ses habitans. Files s'étendent parallèlement à l'équateur sur un espace de trente degrés, On les a nommées Carolines.
Ce ne fut que vers la fin du \\ il" siècle et au commencement du wiir, que les premières initions sur ces îles intéressantes nous furent communiquées par des missionnaire». Les Espagnols avaient traversé ces mers pendant plus
d'un siècle, deux fois chaque année, sans soupçonner leur existence. Les missionnaires racontèrent qu'ils y avaient trouvé un peuple bon, civilisé, navigateur. On y envoya des prêtres pour convertir ce peuple à la religion chrétienne; maïs le plus zélé d'entre eux y souffrit le martyre, et pendant près d'un siècle après cet événement, on oublia presque ces contrées. Les cartes dressées par les missionnaires contenaient tant d'erreurs , que les navigateurs redoutaient l'approche de ces parages. Quelques-uns d'entre eux , ayant rencontré des îles là où ces cartes n'en indiquaient pas, ne recherchèrent même pas si leur propre découverte n'était pas déjà comprise dans celles des missionnaires , et s'empressèrent de lui donner leur nom, de sorte que les cartes , déjà très inexactes et confuses , le devinrent encore davantage.
Les hydrographes tranchèrent la difficulté en déclarant que la plupart des îles nommées par les missionnaires et par d'autres n'avaient pas existé. C'était aller trop loin. Les expéditions des capitaines français Freycinet et Duperrey jetèrent de la clarté dans ce chaos ; celle du capitaine anglais Mortens, et, en dernier lieu, le séjour prolongé qu'y a fait un négociant, M. ****, qui a fondé une pêche de perles, ont achevé de dissiper Jes ténèbres qui nous cachaient cette partie du globe. Réparation entière a été faite aux véridiques missionnaires.
Les Carolines doivent être distinguées en deux classes d'îles essentiellement différentes, les îles basses et les îles élevées. Le premier aspect de ces dernières est des plus séduisants. Leurs hauteurs , tapissées de la plus belle verdure, depuis le niveau de la mer jusqu'au sommet des plus hautes montagnes presque toujours enveloppées d'épais nuages, entretiennent la fraîcheur et la vigueur de la végétation. Des sources se précipitent en cascades, au milieu des épaisses forêts dont l'entrée est souvent interdite par des barrières de lianes et de graminées épineuses. Nulle part le pays n'offre ce caractère sauvage et inculte des contrées voisines de l'équateur, soit dans le Brésil, soit dans les autres grands continens.
L'aspect des îles basses est loin d'être aussi agréable.. La terre végétale y est rare, excepté dans les creux où l'on retrouve quelques beaux végétaux, et la plus grande partie du sol est sablonneuse.
Les mœurs des habitans de ces deux classes d'îles ne diffèrent pas moins que leur aspect. Tandis que ceux de la plupart des îles élevées sont engagés dans des guerres éternelles , ceux des îles basses s'occupent, dans une paix profonde, de la culture, du commerce et des travaux industriels. Ils tirent même parti des dissensions de leurs voisins, en leur fournissant des armes pour la guerre.
Ces habitans sont beaux , bien proportionnés, de taille assez élevée, très actifs, et d'un extérieur gracieux. On a souvent compris ces peuples sous le nom général de Malais ; mais ils diffèrent beaucoup des véritables Malais, qui habitent les îles des Indes et les Philippines. M. Mortens assure qu'il n'a jamais vu les Caroliniens se quereller, bien qu'il ait long-temps vécu avec eux. Hospitalité franche , bonhomie inépuisable, voilà ce qu'il a partout rencontré dans ces parages.
Les positions éloignées des Carolines et les habitudes commerciales des habitans des îles basses les ont amenés à perfectionner leur navigation d'une manière vraiment surprenante. Ils sont parvenus à faire de longs voyages , auxquels les anciens navigateurs n'auraient jamais osé songer, et cependant ils n'ont, comme eux, pour se diriger sur les mers , que la connaissance des constellations. Les meilleurs voiliers de nos bâlimens , les frégates les mieux construites , ne marchent pas plus vite que les bateaux des Caroliniens; et l'on serait tenté de croire qu'un homme de génie a donné à leurs pères les proportions savantes et parfaitement calculées de leurs navires. La forme de ces bâtimens est bien loin au reste de ressembler à celle que les Européens ont donnée aux leurs après
de longs essais et de savantes recherches. La situation des Carolines , la direction particulière du vent dans ces parages , direction qui est presque constamment la même et qui va de l'est à l'ouest, a nécessité cette forme étrange. (Voy. la figure.) Le bâtiment, ou, pourjnieux dire, sa partie flottante, n'est pas formée, comme chez nous, d'une seule coque ; il y a , outre cette coque creuse , ou corps du navire , un flotteur en bois plein , qui est retenu sur l'eau à une certaine distance de la coque, et parallèlement à elle , par une charpente surmontée d'un pont. Ce pont porte ordinairement une espèce de coffre ou de cage où l'on renferme les provisions, les agrès, et où les hommes euxmêmes peuvent s'abriter. De l'autre côté du bâtiment , est souvent aussi un prolongement qui porte un coffre semblable au premier et qui sert de contre-poids. Un mât , qui peut s'incliner à volonté en pivotant sur sa base , soutient une voile triangulaire dont on change tout aussi facilement la situation.
Dans les bateaux des Caroliniens , on ne distingue ni proue ni poupe ; les deux extrémités sont également anguleuses et propres à marcher de l'avant , et leur courbure inférieure se relève assez pour faire glisser le bâtiment sur les eaux sans les fendre. Il en résulte que lorsqn'ils ont marché dans une certaine direction, ils peuvent, sans virer de bord, revenir dans une direction opposée.
La pièce de bois flottante , que nous appellerons le balancier, est toujours du côté d'où souffle le vent', de sorte que le choc oblique de l'air sur la voile est soutenu par la coque et par le balancier.
Aucun de nos lecteurs n'ignore que les marins savent se
(Bateau des îles Carolines.)
diriger, par l'effet du vent lui-même, dans une direction différente de la sienne, et même dans une direction presque opposée, quand le navire est bien conduit et surtout bien construit. Les Caroliniens , avec leurs petits bâtimens , résolvent ce problème aussi bien , si ce n'est mieux , que les meilleurs de nos navires ne nous permettent de le faire en Europe. Si le lecteur se rappelle que les îles de cet archipel sont distribuées dans une zone qui se dirige de l'est à l'ouest, et que les vents qui régnent dans ces ré'
gions équatoriales vont de l'est à l'ouest , c'est-à-dire dans une direction tantôt la même et tanlôt opposée au chemin qu'il faut suivre pour aller d'une île à une autre, il comprendra sans peine que les Caroliniens sont obligés de courir un grand nombre de bordées , d'avancer obliquement en allant et revenant nombre de fois en zigzag, lorsque le vent leur est contraire.
L'emploi du balancier donne beaucoup de stabilité' au navire , mais en même temps il tend à diminuer la vitesse de la course, parce que la résistance qu'oppose l'eau que fend le navire s'accroît évidemment avec le nombre ues points qui sont baignés par elle. Mais les Caroliniens donnent très peu de volume à leurs balanciers et à la coque elle-même , de sorte que la résistance que ces deux corps éprouvent de la part de la mer est moindre que celle qu'éprouve la coque seule de nos navires. En outre , ils ont soin de faire enfoncer le moins possible le balancier dans l'eau , et ils règlent cette immersion en se rapprochant plus ou moins de la coque sur le pont qui la joint au balancier. Bien mieux encore, quand leur bâtiment marche avec une certaine vitesse , ils le font incliner légèrement, de façon à faire sortir le balancier de l'eau , et le navire glisse alors sur la mer comme le ferait sur la glace un patineur porté par la lame étroite de son patin. Dans certaines îles, un jeune homme, avant de se marier, doit, avant d'obtenir la main de la jeune fille qu'il aime, franchir ainsi une certaine étendue, en maintenant le balancier suspendu au-dessus des (lois.
Pour lier les planches dont se composent leurs bateaux , les Caroliniens se servent d'un mastic fait avec un mélange de charbon tiré de l'enveloppe fibreuse des vieilles noix du cocotier avec la pâte de pierres à corail calcinées et humectées d'eau. Ce ciment durcit bientôt à l'air et au soleil, et résiste bien à l'action de l'eau. Ils conservent dans un trou bien clos la pâte de pierres de corail pour s'en servir au besoin. Leurs cordages sont faits avec les fibres de l'enveloppe des noix du cocotier. Malgré la mauvaise qualité des outils dont ils se servent , les Caroliniens parviennent à achever leurs bateaux en fort peu de temps , à leur donner un fort joli aspect, et, ce qui vaut mieux encore, des proportions fort savantes.
Ces insulaires aiment beaucoup à s'entretenir des voyages qu'ils ont faits dans les îles de l'archipel des Carolines, et c'est par là que se conserve la tradition de leurs connaissances géographiques. Il est vraiment surprenant de voir avec quelle exactitude ils savent indiquer la route qu'ils ont tenue, le nombre des journées nécessaires pour les voyages, et les moindres circonstances de la navigation. Les coutumes des habitans des îles éloignées, leurs productions, la manière dont ils ont été accueillis sont autant de sujets qu'ils se plaisent à raconter bien avant dans la nuit.
• Une des premières branches de l'économie dès Caroliniens est la pêche. Leurs parages abondent en poissons délicats pendant une grande partie de l'année; ils en font sécher pour les mois de disette, qui sont ceux d'octobre et de novembre.
Tons les individus qui se préparent à aller à la pêche sont forcés, par les usages du pays, a vivre loin de leurs femmes pendant huit ou neuf jours ; et pendant ce temps, ils passent. les nuits dans une maison commune assignée dans chaque canton aux Caroliniens non mariés. Tout rapprochement avec les femmes expose, disent-ils, le pêcheur qui n'a pas suivi celte loi à de très graves maladies et notamment à des enflures de jambes, ils mangent crus plusieurs sortes de poissons, entre antres diverses espèces de brochets a long museau. Oncnli les autres, soii en lesembroohant avec des perches de bois dur, boïi en les plaçant entre des pierres de corail chauffées d'avance. On peut même les conserver
pendant assez longtemps, en les enfermant entre deux lits (le feuilles serbes placées ellcs-nièincs entre «les pierres chauffées; le tout est mis dans le trou où a été allumé le
feu , et ce trou est soigneusement bouché. Les épines de certains poissons (aspisurces) leur servent pour pratiquer la saignée etunecertaine opération semblable àY acupuncture.