LA PROVENCE
( Ier Article.)
C'est à tort que certains auteurs ont appelé la Provence le jardin de la France ; cette contrée ne saurait mériter une qualification aussi pompeuse, par cela seul qu'il y pleut rarement, ou que sa tiède température y permet la culture de quelques plantes exotiques. En vain le voyageur qu'attire dans ce pays une réputation usurpée y cherche-t-il ces belles végétations de l'Alsace, celte fraîcheur de la Normandie , si riche en vergers et en pâturages; ses yeux, que fatigue une incessante réverbération, n'aperçoivent au loin que des campagnes blanchâtres, au milieu desquelles surgissent des masses de rocs pelés et comme écorchés par le vent ; cà et là, quelques traces d'une pâle verdure, quelques bouquets de pins au morne feuillage; partout ailleurs, l'image de l'aridité, de la langueur; tel est l'aspect que présente la Provence depuis Montelimari, en Dauphiné, jusqu'à Marseille. Les yeux du voyageur rencontrent des paysages plus gracieux aux environs d'Avignon; mais le sol reprend bientôt, jusque sur les côtes, son reflet brûlant, son aspect calcaire.
La Provence tire son nom , comme on le sait , du mot latin Provincia, que lui avaient donné les Romains en la comprenant dans les provinces de leur empire. Elle forme aujourd'hui les départemens des Basses-Alpes, du Var, des Bouches-du-Rhône, et une portion de celuide Vaucluse. Elle est montagneuse , si l'on en excepte le terrain qui s'étend le long des côtes, depuis Marseille jusqu'au Rhône. Celle partie est aussi fort basse et inclinée vers le Languedoc, ce qui contribue à entretenir le courant qui va d'orient en occident, et qui , entraînant chaque jour les sables du Rhône, a comblé plusieurs ports ou étangs qui existaient au temps des Romains. C'est vers les embouchures du Rhône que l'on trouve les salines deBerre, dont le produit est considérable, et l'île de la Camargue , que forment les deux branches du fleuve, avant qu'il ne se jette dans la Méditerranée , et qui nourrit de nombreux troupeaux de chevaux et des bœufs sauvages. Ces animaux, livrés à euxmêmes , deviennent si farouches , qu'on a beaucoup de peine à les dompter : quoique d'une médiocre apparence, ils sont très forts et très durs à la fatigue.
La partie orientale des côtes, depuis Marseille jusqu'au Var, offre un coup d'œil tout différent : c'est une bande étroite de trente lieues de longueur, dont la plus grande largeur ne dépasse pas six lieues, et qui, adossée à la haute Provence, a son versant tourné au midi. Ici, la végétation se montre plus active, et les sources plus abondantes; les oliviers rabougris et chétifsdans les environs de Marseille, ont pris un accroissement immense, et les [orangers , les citronniers, les grenadiers, apparaissent en pleine terre. Ce changement est déjà sensible à Cassis et à La Ciotat. Dans cet espace , sont compris Gèmènos chanté par Delille : Saint-Pons aux sources mouvantes , aux vertes 'guirlandes de pampres, fraîches oasis, au fond de quelques collines dépouillées; thfÈres, renommé par ses bois d'orangers, mais dont le printemps perpétuel fut impuissant à ranimer le célèbre IMcbul , qui vint y terminer sa languissante vie. C'est eu s'avaneant toujours à l'est , le long des côtes, que l'on trouve la petite ville de Cannes: autrefois obscure, inconnue, celte plage est devenue immortelle par les souvenus du grand homme qu'elle rappelle; on inoutre encore l'olivier sous lequel Napoléon passa au bivouac les quelques
beures qui suivirent son débarquement en 1845.
Nous OOmprenoUS dans cette dénomination de Haute Pro
venceou Provence Nord, tout le pays qui s'étend depuis Sis
teron jusqu'aux Alpes, en passant par Digne et Puget-le- Thcnires. La culture de la vigne, principal produit agricole de la partie méridionale , cesse presque entièrement dans celle contrée ; tous les soins, tous les efforts de l'industrie se tournent vers les bestiaux , qui devienent le principal objet de commerce. Lâchasse au chamois est aussi une des occupations à la fois favorites et lucratives des habitans de Colmay, à'AUors, de Barcelonnette , etc. On sait quelle intrépidité , quelle rare constance exige ce genre d'exercice , qui finit presque toujours par la mort de ceux qui s'y livrent. (Voyez page -127, Ire année).
Sans entrer ici dans de longues discussions géologiques, nous dirons en peu de mots l'explication, très contestable d'ailleurs, que plusieurs auteurs ont donné de ces différences dans l'aspect et l'exploitation du sol de la Provence. A une époque déjà reculée, la' population s'élant considérablement accrue, on défricha toutes les parties des montagnes qui parurent propres à être ensemencées. Mais , divisée par la culture, et dépouillée de ce réseau de racines que les arbres y avaient formé , la terre fut entraînée par les pluies d'orage si abondantes dans le midi ; la pente rapide du terrain facilita l'éboulement et il ne resta sur ces montagnes que des rocs nus et arides. La Provence offre plus d'un exemple de ce genre; le plus remarquable peutêtre est la petite montagne dite de JSotre-Damc-de-la-Garde, près de Marseille. Lorsque Jules César assiégea cette ville, les anciens'druides faisaient leurs sacrifices humains sur cette colline, qui, suivant le témoignage de Lucain, était couverte de bois épais, où les Romains ne portèrent la hache qu'en tremblant lorsqu'ils durent y couper des matériaux pour la construction de leurs machines de guerre ; aujourd'hui vous y chercheriez vainement un arbuste de quelques pouces de haut! Comment s'étonner dès-lors que dans les temps d'orage , les eaux pluviales coulant sur la pierre vive , s'accumulent dans les ravins et forment toutà-coup des torrens auxquels rien ne résiste ! La Durance , qui n'est autre chose qu'un torrent , en est la preuve ; on sait que bien souvent ont disparu , emportés par ses débordemens subits, hommes, bestiaux et même villages tout entiers. Eh bien ! telle est la singulière condition de ce pays, que la Basse-Provence doit à ses effets désastreux les rares sources qui viennent fertiliser ses champs !
Le contraire dut arriver dans tout le pays impropre à l'ensemencement des grains. Les anciens habitans n'étant point attirés par la qualité du terrain, se livrèrent à la pèche, à la navigation, et ne s'occupèrent point à défricher; il en est résulté que les coteaux sont demeures jusqu'à nos jours couverts de terre et d'arbres. Ces arbres ainsi que les plantes et les broussailles, formant par leurs racines avec les couches argileuses qui les recouvrent une espèce de réseau qui soutient le terrain , et tout en attirant par leurs cîmes les eaux pluviales , les divisent et les empêchent de se réunir en torrens.
De grandes différences résultent de ces dispositions locales dans le climat de la Provence. A Barcelonnette , par exemple, où l'on est à six cents toises au-dessus du niveau de la mer, l'air est habituellement très froid, et l'on y trouve des plantes semblables à celles qui croissent en Laponie. La récolte y est fort tardive; on y sème l'orge en même temps qu'on le moissonne dans la partie méridionale. Celle-ci, au contraire, sèche et brûlante, produit, à quelques différences près , le même fonds de plantes que l'Espagne, l'Italie et même la côte d'Afrique.
De mémoire d'homme , la plus grande chaleur que l'on ait éprouvée sur les côtes en Provence, est celle de ! 774; dans l'été de cette année le thermomètre exposé au soleil s'éleva à Marseille jusqu'à 47 degrés; année commune, il se maintient, dans cette saison, entre 20 et 23 degrés audessus de zéro.
La Provence a quelquefois aussi éprouvé des froids fort rigoureux pour sa latitude. Elle a conservé les souvenirs du cruel hiver de 1709. Les années 1768 et 4789 lui cau-
sèrent également de grandes pertes; le mercure descendit et se maintint à -10 degrés au-dessous de zéro , et à 5 degrés déjà les orangers périssent et les oliviers souffrent beaucoup. Mais ce sont -là des faits exceptionnels, puisque la neige et la glace sont rares à Marseille , et bien plus rares encore en remontant le long des côles, jusqu'à IVice.
Peu de contrées éprouvent aussi puissamment que la Provence l'influence des vents sur la température. Le plus fréquent, et le plus impétueux de tous est le vent du nordouest, appelé mistral dans le pays. Les anciens auteurs ont tous parlé de sa violence ; alors comme aujourd'hui on le voyait souvent renverser des cheminées et rompre des arbres séculaires. Aussi les hahilans du pays ont-ils conservé ce vieux proverhe : le Mistral, le Parlement et la Durance, sont les trois fléaux de la Provence. M. T.