‹ Magasin universelChapitre 218 sur 320 · SUISSE, — BALE · texte numérisé non relu

SUISSE, — BALE

Vue de la porte St-Pau'. — Aspect de Bâle. — Sa cathédrale. — Ses grands hommes : Holbcin; Erasme; les Bernouilli, etc. — Etat florissant de l'ancienne université de Bâle. — Invasion de cette cité par le négoce et l'industrie manufacturière. — Exclusion des Juifs de Bâle. — Les miroirs dans la rue. — Salle du grand concile. — Monument élevé aux victimes de Saint- Jacques. — Récit de ce combat. — e Origine de l'alliance de la France et de la Suisse. — Le château de Dornach. — Huningue.

Bâle est la plus grande ville de tonte la Snisse. Elle est Sûuce aunord de la grande chaîne du Snra, rjni forme la TOMB H. — Mai i835.

barrière septentrionale t!e la Suisse, dont elle seœhle détachée. Le filrn. qui la traverse, se retourne l>m«>qmjmeut

vers l'Allemagne au sortir de ses murs. Laville s'élève sur es deux rives de ce fleuve-majestueux : le grand Baie, qui couvre la rive gauche , est la portion la plus antique et la plus considérable de la cité. Un seul ponl forme la communication du grand et du petit Bàle ; c'est à l'une des extrémités de ce pont qu'est placée cette horloge si célèbre jadis entre toutes celles de la chrétienté, à l'égard desquelles elle se trouvait constamment en avance d'une heure. Aujourd'hui cette singulière différence a disparu.

Bàle renferme de beaux édifices publics et particuliers , et, généralement, cette ville, bien bâtie et habitée par une population active, aisée et industrieuse, doit être un séjour agréable. Si Genève l'emporte de beaucoup par sa population, c'est, à coup sûr, pour Bàle un avantage de plus, que ses habitans ne soient pas entassés les uns sur les autres , comme dans une fourmilière.

Il est peu de vues aussi belles que celle dont on jouit de la place qui s'étend devant le Munster- kir che ou cathédrale de Bàle. On domine de cette hauteur la ville entière , le cours du Rhin et une grande partie du territoire allemand.

Sous le rapport architectural, la cathédrale de Bàle n'est guère remarquable que par la couleur rouge de la pierre dont elle est bâtie, couleur qui , au premier aspect, paraît appliquée après coup, d'autant plus que la plupart des maisons de Bàle sont réellement peintes à l'extérieur. Le célèbre Hohbein , dont Bàle est la patrie , est l'auteur de plusieurs des peintures qu'on voit encore sur quelquesunes de ces maisons. C'était Jà l'apprentissage du grand artiste qui devait plus tard décorer les palais des grands et des princes.

Les restes d'Hohbein ne reposent pas dans la cathédrale de Bàle; mais ce temple renferme les cendres de plusieurs autres de ses enfans qui ont laissé aussi de grands noms : Erasme, savant littérateur et grammairien; les Bernouilli , famille de'géomètres , dont quelques-uns ont fait de grandes découvertes, et une foule d'autres hommes qui ont occupé jadis une place honorable dans le monde savant. Aujourd'hui les habitans de Bàle ne tournent plus leur activité vers les spéculations intellectuelles ; des objets plus saisissables, et, pour parler le langage du jour, plus positifs, absorbent leurs poesées. A ce peuple d'érudits a succédé un peuple d'industriels; mais de quelle ville d'Europe n'en pourrait-on dire autant ?

La banque est le principal commerce de Bàle. La fabrication des bonneteries y jouissait d'une certaine importance ; réduite aujourd'hui à un triste état, elle a été remplacée par la fabrication des rubans, qui a pris, dans ces dernières années , un assez grand développement. On trouverait à peine un paysan qui n'ait chez lui un métier à rubans, ou même une ferme où ne soit logé quelque atelier de ce genre. Les gens de la campagne y ont gagné un peu plus d'aisance , et leur caractère s'est un peu ressenti de leurs nouvelles habitudes industrielles. Ils sont devenus commerçans , et l'agriculture de ces belles vallées y a perdu quelque chose,

Bien que depuis la révolution de 4789. bien des gens de toutes les couleurs et de toutes les religions aient été tolérés à Bâle, les juifs continuent d'en être exclus comme par le passé.

Généralement il existe en Suisse une grande aversion contre les juifs, et les cantons pioteslans les repoussent tout comme les catholiques. On en voit quelques-uns aux foires, mais ils parlent avant le coucher du soleil; si on les trouvait de nuit dans certaines localités, on leur ferait subir des chàlimens sévères.

Un usage antique s'est perpétué a Bàle à travers toutes le* révolutions politiques qui ont eu lieu en Suisse ; c'est celui d'attacher extérieurement à chaque fenêtre an miroir destiné à renvoyer dans le Balon tomes les figures qui se succèdent dans la rue. Renfermées dans leurs appartenions, los dames de Bàle ont besoin de celte distraction pour

égayer les longues heures que leurs maris passent à la Bourse ou dans leur comptoir. Rarement on y donne des soirées, et les mœurs y ont conservé l'empreinte de l'ancienne sévérité.

Les voyageurs ne manquent pas de visiter l'antique salle où se tinrent les conférences de ce fameux concile de Bâle, qui se révolta contre le pape Eugène IV, le déclara déchu du siège pontifical, et donna la tiare à un duc de Savoie, qui prit le nom de Félix Y, lequel se démit plus tard, et reconnut l'autorité de Rome. Il n'y reste maintenant que les bancs de bois sur lesquels étaient assis les membres du concile, et que l'on a soigneusement conservés avec les larges taches d'encre que les doctes pères y ont répandues. Dans une pièce voisine de cette salle, se faisaient jadis les exercices publics de l'université de Bâle , et sur l'un des pupitres de bois qui la garnissent, on montre encore aux voyageurs un profil d'Erasme d'une parfaite ressemblance, tracé par le couteau de quelque malin escalier. Un portrait fprt remarquable de ce savant existe dans la bibliothèque de Bâle; ce chef-d'œuvre, où la naïveté du pinceau s'unit à la finesse de l'expression , est d'Hohbein lui-même. On y trouve aussi plusieurs lettres manuscrites d'Erasme, un exemplaire de son Eloge de la Folie, chargé sur les marges de dessins à la plume du même peintre; enfin on y conserve précieusement son testament, son écritoire, son cachet, et jusqu'à la plume dont il se servait dans ses derniers momens.

A peu de distance de Bâle , à l'endroit où le chemin de Moutiers se sépare de celui qui conduit directement aux ruines du lazaret de Saint- Jacques , les bourgeois de cette ville ont élevé , il y a quelques années , un monument en l'honneur d'un combat héroïque soutenu par seize cents Suisses contre toute l'armée d'un degnos rois.

Le peuple luttait alors en Suisse, depuis plus d'un siècle, contre les derniers débris de la puissance féodale, et l'Autriche était hors d'état de les ramener sous son joug. Elle invoqua l'assistance du roi de France, Charles VII, qui saisit cette occasion de se débarrasser d'un ramassis de soldats ou plutôt de brigands stipendiés, connus sous le nom d'Armagnacs, qui lui étaient inutiles depuis sa paix avec l'Angleterre. Le fils de Charles YII, Louis, se mit à la tête de celte expédition, et se dirigea par Altkirch contre Bàle, où le concile était alors assemblé.

A la nouvelle de l'invasion française , seize cents Suisses sont détachés à la hâte pour reconnaître l'ennemi , et jeter au besoin quelques secours dans la ville. Après avoir marché pendant toute la nuit, ils rencontrèrent, au point du jour, l'avanl-garde ennemie, qu'ils dispersèrent, et ce facile avantage aveuglant les soldats, ils se précipitèrent, malgré les ordres de leurs chefs, contre le gros de l'armée française , dont la grosse artillerie et les hommes d'armes , couverts de fer, eurent bientôt mis le désordre dans leurs rangs. La moitié des Suisses tombe sur le champ de bataille; le reste se relire dans le cimetière de l'hôpital de Saint-Jacques, s'y retranche, et là soutient un siège héroïque. Trois fois les Français revinrent à l'assaut , faisant à chaque fois un grand carnage, et perdant, de leur côté, un grand nombre d'hommes. Cribles par le canon , les murs du cimetière se sont écroulés; les Suisses se sont réfugiés dans les bàtimens de l'hôpital, dans la chapelle et dans la tour, qui la domine; mais bientôt ces conslnuiions tombent les unes après les autres au milieu des (lamines, ensevelissent sous leurs ruines fumantes la majeure partie des assiégés, Sur le refus que les autres font de se rendre, les cuirassiers français niellent pied à terre, livrent tous ensemble un dernier assaut; mais le peu de Suisses qui survivaient encore soutiennent leur choc, et se font bientôt un rempart des corps des assaillans ; il fallut enfin . pour les achever, remplacer les cuirassiers par de l'artillerie, et foudroyer Cette poignée de braves; et ainsi ils tinrent le serment qu'ils avaient fait avant de partir i </c d< livrer

Bâle ou de bailler leurs âmes à Dieu et leurs corps aux Armagnacs.

Le combat avait duré dix heures. Des blessés qu'on releva sur le champ de bataille, trente-deux seulement furent rendus à la vie. Une fois l'action engagée, aucun des lenrs n'était tombé entre les mains des Français, si ce n'est couverts de blessures et hors d'état de se mouvoir. Seize Suisses seulement avaient battu en retraite avant l'attaque ; quand ils revinrent parmi leurs concitoyens, ils furent dégradés et déclarés à jamais infâmes. En déblayant les ruines de l'hôpital Saint-Jacques, on trouva les cadavres d'une centaine de ces braves que les flammes avaient séparés de leurs frères et presque charbonnés. Ils étaient la plupart appuyés de bout contre les murs d'une salle basse et les armes à la main. On raconte encore à Bâle qu'un noble Suisse, Bernard deMench, qui avait combattu avec les Armagnacs, se promenant, à l'entrée de la nuit, sur le champ de bataille jonché de morts, et s'étant écrié en voyant ces flots de sang : « C'est maintenant que nous nous baignons parmi les roses. » Un capitaine d'Ury, Arnold Schilk, qui gisait blessé mortellement, se releva, le fit choir au milieu des décombres de la tour, et pendant qu'il cherchait à se débarrasser, lui brisa le crâne avec une lourde pierre, et tomba près de lui épuisé par ce dernier effort.

Redoutant avec raison l'issue d'une guerre qui s'annonçait sous de si sanglans auspices , Louis n'osa pénétrer plus avant sur les terres d'un ennemi aussi déterminé. Il comprit combien il importait à la France d'avoir pour alliés de si redoutables adversaires, et c'est de cette sanglante affaire que date notre alliance avec la Suisse. Pendant trois siècles , ses enfans se sont montrés fidèles à leur pacte avec nos rois.

Quand, en 1791, l'armée française envahit de nouveau la Suisse, pour assurer l'indépendance du territoire que menaçaient les puissances étrangères, le château de Dornach, voisin de Bàlc, fut témoin d'une ruse de guerre qui fut long-temps le sujet des plaisanteries des officiers français eux-mêmes. Lorsque l'armée républicaine se présenta devant les murs de ce vieux château, le général crut avoir affaire à une forte garnison, et surtout à une troupe nombreuse d'émigrés. Or, depuis trois siècles , le château de Dornach était la pacifique résidence d'un bailli de Soleure, et il n'y avait alors dans ses murs qu'un ancien officier du régiment de Vigier, un sergent, sept soldats et un tambour. L'officier commandant voulut mettre à profit l'erreur du général français, pour sauver la place. Pendant deux jours, ses hommes, qui se multipliaient , servirent de leur mieux la petite artillerie du château, et l'unique tambour, qui ne cessait de battre à droite et à gauche avec- des sons différens, ajoutait encore à l'effet que produisai^cette résistance. Les deux jours écoulés, on somme la place de se rendre, et le commandant capitule sous la condition qu'il sortira avec armes et bagages , et avec tous les honneurs de la guerre. Pendant ces pourparlers , les sept soldais s'esquivèrent de la place , -en se laissant glisser le long d'un roc escarpé; et quand la capitulation fut signée, les portes s'ouvrirent, fet l'on vit sortir le commandant précédé du tambour battant , et suivi de son sergent. Dans le premier moment, le général français se crut joué, et envoya l'officier suisse prisonnier à Huningue ; mais on le relâcha aussitôt , et ce fut à qui , parmi les officiers français , voudrait connaître l'auteur de cette mystification, qui, après tout, était une bonne ruse de guerre. Ce nomd'Huningue nous rappelle aussi l'héroïque défense que fit en 1813 la garnison française commandée par le gênerai Rapp. Mais.celle-là est trop connue pour qu'il soit besoin de la^redire. Bâle a demandé la destruction des remparts d'Huningue , qui menaçaient, disait-elle, son indépendance.— Et ce monument de la grandeur de Louis XIV est encore à relever!

Page 1