LA PROVENCE
(Deuxième article.) (i)
Un auteur a appelé la Provence une gueuse parfumée ; l'expression est juste , car on n'y recueille pas la moitié du grain nécessaire pour nourrir les habitans, tandis que son territoire sec et sablonneux est couvert de grenadiers, d'orangers, de palmiers , etc. Parmi ses productions les plus estimées, l'huile a acquis une réputation méritée; quant aux vins, qui dans ce pays sont noirs et épais, on peut dire qu'ils doivent leur âpre consistance au peu de soin que l'on apporte à leur fabrication.
Ce défaut , que l'on remarque dans une branche d'industrie si importante , lient bien moins à une ignorance réelle qu'au caractère des habitans ; on rencontre dans les mœurs provençales, et chez le bas peuple surtout, un sentiment de méfiance et de répulsion chaque fois qu'il s'agît de lui faire appliquer une idée nouvelle, et alors même que l'amélioration lui est matériellement démontrée. Ainsi la charrue s'est conservée chez la plupart des laboureurs, semblable à celle de leurs pères , malgré tous les efforts que l'on a faits pour leur faire adopter un nouveau modèle. La bêche , la houe , tels sont à peu près les seuls instrumens aratoires employés sous un soleil dévorant. Il en résulte que les cultivateurs, arrivés à un âge avancé, marchent plies en deux , par suite de celte courbure imprimée aux reins, en se livrant à leurs rudes travaux. Après cela on ne trouve pas les Provençaux beaucoup plus avancés sous le rapport des commodités de la vie : à moins d'être assez heureux, en voyage, pour ne séjourner que dans les villes, on ne rencontre que de détestables auberges sur les grandes routes, peu ou point de ces agrémens , de ces prévenances qui dans le nord révèlent une civilisation plus avancée; même physionomie, même dénuement que dans les posadas d'Espagne, dont la Provence rappelle par plus d'un trait et les mœurs et le caractère. Entr'autres points de ressemblance» nous signalerons d'abord celte coutume commune aux habitans des campagnes des deux pays , de se vêtir de drap et de laine en hiver, tout comme dans les brûlantes chaleurs de l'élé; la sobriété , la vie frugale se retrouvent également chez les deux peuples. Le paysan provençal n'est point enclin à l'ivrognerie , et rarement un plat de viande apparaît sur sa table, dont les légumes secs, l'ail et l'oignon font tous les frais. Le défaut de pâturages , que l'on remarque principalement sur les côtes , fait que le laitage et les bœufs y sont de mauvaise qualité et peu abondans.
Malgré ce léger inconvénient, la population est saine et vigoureuse. Les femmes AlArles et de Marseille, passent pour être fort jolies. Cette réputation est méritée ; celles qui ne le sont pas suffisent à peine pour apporter les ombres nécessaires au tableau. Les marseillaises surtout ont un caractère de physionomie qui leur est propre. Elles sont blanches sous un ciel brûlant; en général elles manquent de teint, mais celte absence d'incarnat donne à leurs traits un air de langueur qui n'est pas sans charmes. Leur nez tient de l'aquilin , leurs yeux sont noirs et brillans, et leurs 'dents incomparablement plus belles que dans les provinces de la France exposées à l'humidité et aux brouillards. Les hommes, doués cj'un tempérament sec, rappellent par leur physionomie et leurs manières, les habitans des côtes de la Catalogne. Ils ont l'humeur gaie , l'esprit rusé et sagace; mais emportés et violens quelquefois , ce n'est pas sans raison que l'irritabilité clés Provençaux a passé en proverbe. Il y a , du reste , un rapport évident entre Faccent et les manières des habitans. La rudesse de l'idiome provençal frappe singulièrement les étrangers. Contre toute attente, cette dureté de prononciation qui semblerait devoir s'adoucir à mesure qu'on 's'aproche de [l'Italie, acquiert vers la frontière une inflexion plus gutturale et plus repoussante. Il y a tel village aux environs d'Apremont et de la Rochette
(i) Voyez l'article précédent , page 27O.
Var), dont l'idiome ferait douter si l'on est en France et en Europe. Au surplus la même chose est à remarquer sur presque toutes nos frontières. Aux environs de Cernay , par exemple , le patois franc-comlois se mêle à l'alsacien et il en résulte un langage véritablement barbare auquel Français ou Allemands s'efforceraient vainement de rien comprendre. 1
' Si l'on se souvient de l'affection particulière des Romains pour la Provence, qu'ils regardaient comme une portion de l'Italie , on demeure étonné du peu de vestiges qu'y ont laissés ces maîtres du monde. A peine quelques arcs de triomphe, quelques mausolées témoignent-ils de leur occupation. Nîmes à lui seul, possède plus de curieuses antiquités que toute la Provence : on ne trouve pas à Marseille lin seul morceau d'architecture romaine.
L'arc de triomphe d'Orange a vainement exercé pendant de longues années la critique des antiquaires. On aurait dû reconnaître que ce monument, comme beaucoup d'autres ouvrages de ce genre , fut élevé, non seulement à la gloire de Marius, mais encore pour perpétuer collectivement le souvenir de toutes les belles actions des généraux romains en Provence.
On montrait dans le siècle dernier un arc de triomphe à Carpentras. Il a été enchâssé depuis dans la maison de l'archevêché , et précisément dans la partie du bâtiment où sont les offices et les cuisines.
Cavaillon possède également un arc de triomphe , mais il n'est pas sûr qu'il n'appartienne pas au temps du basempire.
Enfin quand nous aurons mentionné un arc triomphal et un mausolée, l'un et l'autre en ruines, à Saint-Rémi, et un amphithéâtre inachevé à Arles, nous aurons complété la faible nomenclature des ouvrages romains qu'ait conservés la Provence.
C'est tout juste ce qu'il faut pour qu'on ne puisse pas nier que Rome a passé par là. M. T.
DE L'ESCLAVAGE DES NEGRES (4)-