AMÉRIQUE. — ÉTATS-UNIS
Mœurs aux Étals-Unis. — Forme du gouvernement. — Palais du Congrès. — Usages et pouvoirs des deux chambres. — Prospérité croissante du pays.
On entend beaucoup parler en Europe de l'égalité qui règne entre les citoyens des Etats-Unis; mais, bien qu'il n'y ait aucune distinction de classes légalement reconnues, on peut néanmoins appliquer assez généralement à ce pays les règles qui gouvernent les hommes de toutes les nations dans leurs associations et dans leurs habitudes. Il s'est établi dans l'Amérique du nord, comme partout en Europe, des lignes de démarcation très tranchées entre les différentes classes de la société; seulement les barrières qui les séparent sont beaucoup moins sensible. En masse, les traiis caractéristiques de la société y sont les mêmes, mais ils sont moins prononcés. Les différences de mœurs et d'opinions sont la conséquence inévitable de l'inégalité dans les fortunes et dans l'éducation. La position d'un gentleman américain ne diffère en rien de celle d'un gentleman anglais, si ce n'est qu'il faut que le premier jouisse de ses avantages comme d'une concession faite par l'opinion publique, et non comme d'un droit; car si un Américain , quels que fussent son nom, sa fortune, et même ses qualités personnelles, voulait prendre avec ses compatriotes moins fortunés ce ton d'une arrogante supériorité que les puissans européens se permettent si souvent envers leurs inférieurs , il courrait grand danger de s'attirer des humiliations ; mais, disons-le, il mérite d'autant plus de considération, qu'il sait se faire respecter sans cela.
En général , les Européens se font une idée très fausse de la société américaine , et cela vient sans doute de ce qu'on y rencontre des individus dont les manières et le genre d'esprit sont si singuliers, qu'on ne sait dans quelle classe de la société les placer; on est à chaque instant déroulé par le plus bizarre mélange d'intelligence , de bonté , de politesse naturelle, avec des manières communes. On n'aime point à croire que des hommes qui font preuve , à chaque moment , de la supériorité de leur esprit , appartiennent à une classe inférieure, et pourtant lorsqu'ils violent sans cesse les règles établies par la bonne société , on n'est pas très disposé non plus à se mettre avec eux sur le pied d'une parfaite égalité. Ce cas embarrassant se présente à chaque instant aux Etats-Unis. Il est certain que les manières mêmes de la bonne société clans ce pays-là diffèrent des nôtres sur bien des points, mais il n'est pas pour cela prouvé que l'avantage soit toujours de notre côté.
Chacun de nos lecteurs sait sans doute que la constitution des États-Unis est républicaine. Deux assemblées souveraines dont les membres sont élus par la nation , la chambre des Représentai et celle des Sénateurs, rendent les lois, fixent les impôts et surveillent l'action du président chargé de l'administration des affaires du pays.
Description du Capitule et des salles des deux assemblées.
C'est à Washington , capitale des Étals- Unis;, que s'élèv e leCapitolc, palais où siègent les deux chambres du congrès.
(t) Voyez, page 288.
Cet édifice, placé isolément sur une hauteur au centre de la ville, se dislingue à la fois par ses belles proportions, sa grandeur et sa magnificence. Il est entièrement en marbre et peut soutenir la comparaison avec les plus beaux monumens que l'antiquité grecque et romaine nous a laissés. Le Capitole renferme , outre les vastes locaux consacrés à l'usage des deux corps législatifs, de nombreuses galeries, dont les unes contiennent les statues des citoyens~de l'Union, les autres un musée d'histoire naturelle, des collections de tableaux, la bibliothèque nationale, etc.
Au rez-de-chaussée, c'est-à-dire à l'étage qui traverse le bâtiment dans toulesa longueur, est une grande salle triste et voûtée, qui semblerait lout-à-fait propre à tenir un conclave secret, niais qui n'est, par le fait, qu'un lieu de passage. Au-dessus est la principale salle du congrès, qui est grande, circulaire et recouverte d'un la ôs beau dôme. L'architecture n'en est point surchargée d'ornemens, mais elle est assez sculptée pour ôler aux murs leur nudité. On y remarque quatre bas-reliefs regrésenlanl quelques-uns des événemens les plus frappans du temps de la colonisation. On doit placer dans les panneaux qui sont au-dessous des peintures historiques.
La salle des représentais, sans être riche et très ornée, est d'un aspect des plus agréables. La forme en est demicirculaire, elle est éclairée d'en haut et par des fenêtres qui sont placées sur le diamètre du demi-cercle. Entre ces fenêtres et le corps de la salle est une ga!e;ie qui est séparée du reste par une colonnade. Là , les représentais et les speclaleurs peuvent se promener, causer, écouter ou se reposer sans quitter la chambre. Celte pat lie est assez éloignée du reste pour ne pas causer de désordre tt pointant assez proche pour qu'on puisse y entendre les orateurs.
Au milieu, se trouve le fauteuil du président (speaker); ce fauteuil est, à proprement parler, un canapé assez grand pour qu'à l'occasion le président des États-Unis, celui du sénat et le speaker puissent y prendre place. Directement en face et quatre à cinq pieds plus bas, est le fauteuil du membre qui préside quand la chambre s'est constituée en comité secret. Les clercs sont placés sur la même ligne que le speaker. En fice du fauteuil est une espace demi-circulaire, d'environ vingt-cinq pieds de diamètre, qui reste vacant. C'est au-delà que sont placés les sièges des représentais; leurs rangs forment un demi-cercle et les sièges sont séparés, de dislance en distance , par. de petites ouvertures qui permettent de circuler librement Chaque membre a un fauteuil et un pupitre en acajou. Au premier rang, ces fauteuils sont placés deux à deux après lesquels il y a une ouverture; leur nombre augmente d'un à chaque rang, de sorte qu'aux dernier.», six ou sept r< présentais sont assis les uns près des autres, comme sur un seul b;mc, quoiqu'ils occupent chacun un fauteuil. Ceux qui arrivent les premiers choisissent leur place, et ce choix est toujours respecté. 11 n'y a pas de tribune, chaque membre parle de sa place.
On n'y connaît point les distinctions de droite et degau- C"he. Les membres qui ont les mêmes opinions politiques cherchent, il est vrai, à se rapprocher, et quelquefois ions les représentais d'un même état le font aussi, mais il n'y a point de règle à cet égard.
Une grande et spacieuse enceinte enveloppe la salle, cl des canapés sont adosses aux murs pour la commodité des speclaleurs.
Les murs de la chambre ne sont nullement décorés, niais la be.iiiic des colonnes massives dont elle est entourée, la propreté il IVIc^auiv des fauteuils el dt s pupitres , la richesse des tapis l'ornent beaucoup mieux que ne le feraient de maigres enjo ivemens.
L'arrangement de la salle des pairs est à peu près le même que celui de la salle des représentons , unis la première est nécessairement plus petite.
Usages et pouvoirs des deux chambres.
Le cérémonial des deux chambres est à peu près le même. On s'assemble à une heure fixe (à midi), et après les prières, on s'occupe des affaires du jour. On croirait peut-être que, dans un pays où il n'y a pas de culte dominant, il doit être difficile, dans une assemblée composée d'hommes de croyances si diverses , de s'entendre sur la forme du culte divin, mais chaque chambre nomme un ou plusieurs aumôniers qu'elle choisit, tantôt dans une secte, tantôt dans une autre. Les prières sont toujours écoutées avec la plus grande attention. Un étranger demanda un jour à un représentant comment sa conscience pouvait s'arranger de prières offertes par un ministre d'une autre secte que la sienne. — Je crois, lui répondit l'Américain , que Dieu entend toutes les langues.
1 Quant aux débats, on peut dire qu'ils sont conduits avec beaucoup de décence ; on remarque un peu plus de dignité dans ceux du sénat. Dans celui-ci les membres restent la tête découverte, tandis que dans la seconde chambre les membres, s'il leur plaît , se couvrent de leurs chapeaux. Les sénateurs sont, en général, plus âgés que les représentans , quoique plusieurs d'entre eux n'aient pas plus de trente à trente-cinq ans. Les citoyens ne sont pas éligibles à la dignité de sénateur avant l'âge de trente ans , et il ne leur en faut que vingt-cinq pour pouvoir siéger dans la chambre des représentans.
On a quelquefois vu au congrès des exemples d'emportemens scandaleux, mais ils sont rares et toujours fortement condamnés. Chaque nouvel orateur est écouté avec attention, et il n'y a d'autres moyens de témoigner son impatience qu'en s'occupant à écrire , à lire les journaux ou en sortant de la salle. Le silence y est beaucoup plus grand que dans la chambre des députés à Paris. On s'y permet quelquefois un rire étouffé , mais jamais une toux de convention. Les cris d'approbation et de désapprobation , enfin les interruptions de tous genres, sont défendus, à moins que ce ne soit pour rappeler à l'ordre.
L'ordre des délibérations dans le congrès et dans la législature de chaque état repose sur quelques principes généraux déterminés par la constitution : l'imitation des formes anglaises a prévalu dans le détail.
Aux termes de la constitution , l'assemblée des représentans nomme son président et ses officiers ; le vice-président des États-Unis dirige les débats dans le sénat , qui nomme pour le remplacer, en cas d'absence , un président pro tempore. Par exception , la présidence du sénat appartient au chef delà cour suprême, lorsque cette assemblée se constitue en tribunal pour juger le président des États-Unis sur l'accusation intentée par la chambre des représentans. Les formalités sont les mêmes dans les législatures locales où le vice-gouverneur préside le sénat.
Le congrès se réunit de plein droit , chaque année , le premier lundi de décembre. Aucune des deux chambres ne peut s'ajourner à plus de trois jours sans le consentement de l'autre, ni tenir ses séances hors de l'enceinte ordinaire des délibérations.
Chaque assemblée a le droit de régler sa police intérieure, et doit tenir un journal de ses opérations, qu'elle publie de temps en temps, sauf les débats dont le huis-clos a été prononcé.
La présence d'un quorum est nécessaire pour délibérer. C'est le nom que l'on donne à une majorité de chaque chambre, majorité dont la limite varie suivant les circonstances. Ainsi, dans le cas d'un ballotage pour l'élection du président des États-Unis, la constitution veut que les deux tiers des représentans soient présens et que la majorité se compte sur le nombre total des membres présens ou absens. Pour tous les autres cas , la constitution abandonne à chaque chambre le droit de déterminer la majorité ; elle ordonne pourtant qu'un nombre de députés inférieur au quorum
suffira pour décider l'ajournement d'une chambre et pour convoquer les membres absens , sous les peines portées par le règlement.
Les pouvoirs dont le congrès est investi lui attribuant le domaine de l'administration autant que celui de la loi , le jettent dans une multitude de détails dont nos chambres législatives ne peuvent donner aucune idée. Ce que nous disons ici du congrès s'applique également aux législatures locales, bien que dans une sphère moins étendue. Une assemblée américaine est un véritable bureau d'affaires où tous les intérêts viennent aboutir. Il semble que ce système représentatif se personnifie dans les fonctions de l'avoué, comme le nôtre dans le rôle de l'avocat.
L'ordre du jour d'une chambre française porte rarement plus d'une question ; une chambre américaine expédie souvent cinq ou six questions par séance. Voici l'ordre dans lequel les matières sont présentées à la discussion : \° La présentation des pétitions; 2° les rapports des comités permanens; 3° les rapports des comités spéciaux j 4° les messages du président ou du gouvernement j ceux de l'autre chambre et des officiers publics; S0 les motions et les résolutions; 6° la troisième lecture des projets de loi el des résolutions; 7° les travaux commencés dans la précédente séance; 8° les ordres du jour spéciaux; 9° les ordres du jour généraux. C'est le nom que l'on donne à une liste de projets de loi , résolutions et rapports qui doivent passer, sans indication de jour, devant un comité
général.
La convention française , qui absorbait tous les pouvoirs, n'avait qu'un très petit nombre de comités permanens auxquels étaient renvoyées les grandes questions de gouvernement. Les assemblées américaines dont la puissance est moins universelle, étendent l'institution des comités permanens à tous les détails du gouvernement de législation et d'administration qu'elles peuvent prévoir.
Ordinairement les comités nommés dans l'une des chambres ont pour objet les mêmes questions que ceux nommés par l'autre. C'est le président qui en choisit les membres, à moins que la chambre ne se réserve cette nomination, qui se fait alors par la voie du scrutin.
Nous arrivons à ces détails de procédure législative que les Américains ont empruntés à l'Angleterre , et qu'ils ont à peine modifiés dans les formes accessoires pour les accommoder au gouvernement républicain. Nous nous bornerons à signaler ces légères différences qui sont les mêmes , à peu de chose près , dans le règlement écrit du congrès et dans ceux des législatures de chaque état. On y reconnaît un peuple de gens d'affaires ; les principaux amendemens portent sur une économie de forces ou de temps.
Ainsi, le président, force neutre en Angleterre, a le droit de voter aux États-Unis; à partage égal des voix la proposition est rejetée. Toutes les questions de priorité se décident sans débat; il en est de même pour l'ajournement de la chambre. Tout membre présent est obligé de voter pour ou contre, à moins que la chambre n'ait admis ses excuses , ou qu'il ne soit intéressé dans la question.
Aucun projet de loi n'est renvoyé à un comité ou amendé avant d'avoir été lu deux fois.
Dans le comité général , après que le président a quitté le fauteuil , le projet est lu une première fois en entier par le clerc de la chambre; à la deuxième lecture, chaque article est débattu successivement; le titre est la dernière clause que l'on met en discussion. Tous les amendemens sont recueillis sur une feuille particulière , et le président du comité en fait le rapport à la chambre. Après le rapport, le projet peut encore être débattu et amendé jusqu'à la troisième lecture qui en décide l'adoption ou le rejet.
La troisième lecture ne peut avoir lieu le même jour que le comité général. !
Rien n'égale, comme on voit, la simplicité de ces formes; et si , aux Etats-Unis , le choix des personnes répondait toujours à la puissance des moyens d'action, le gouver-
nement américain serait le type du mécanisme représentatif. ;
Quelles que soient les opinions qu'on ait sur l'Amérique du nord , on ne saurait nier que les vingt-quatre états qui la composent ne marchent vers le perfectionnement social avec une rapidité dont ni l'histoire ancienne ni l'histoire moderneji'on°rent aucun exemple.
'Depuis 4783, la population des Etats-Unis s'est élevée de trois millions d'individus à quatorze millions, c'est-à-dire qu'elle s'est presque quintuplée. Quarante-deux mille lieues de grandes routes, deux mille cinq cents lieues de canaux, et dix-huit cents lieues de chemins en fer, terminées dans un aussi court espace de temps, couvrent comme d'un réseau le vaste territoire de l'Union, et, par leur moyen, la civilisation européenne pénètre jusque dans des contrées dont naguère on ignorait encore l'existence. Quatorze cents bateaux à vapeur parcourent les fleuves et les canaux, et plus de cent machines locomotives sont en activité sur les routes à ornières. Ainsi, toutes les distances se trouvent rapprochées, et des voyages qui autrefois duraient plusieurs mois se font maintenant en peu de jours.
MELDOLA.