DE LA CHEVALERIE
Caractère et avantages de la chevalerie; son origine; ses statuts. — Noviciat. — Fonctions des pages, des écuyers. — Cérémonies usitées lors de la réception d'un chevalier. — Sentiment exagéré de galanterie. — Prérogatives des chevaliers. — Dégradation des indignes.
S'il est malheureusement vrai que de tout temps la justice et l'innocence eurent à lutter contre la violence et la perversité , il est également prouvé par le témoignage de tons les siècles que presque en tout temps il y eut des hommes de bien ligués entre eux pour garantir les droits de l'équité et prêter un refuge , un appui , à l'innocence opprimée. Mais la plupart de ces associations généreuses furent obligées de se couvrir des voiles du mystère , menacées qu'elles étaient de la vengeance implacable et industrieuse des grands dont elles attaquaient les excès et souvent déjouaient les entreprises criminelles. La chevalerie seule osa lutter corps à corps avec les oppresseurs de l'humanité, s'armer hautement en faveur de l'innocence et de l'équité sans défense. La chevalerie seule osa , dans un siècle de barbarie , établir en principe que la bravoure emprunte son plus bel éclat de la générosité, et que l'homme fort doit le secours de son bras à l'homme faible. De ce premier principe surgirent toutes les vertus caractéristiques du chevalier. S'armer hautement en faveur des opprimés , c'est déclarer guerre ouverte aux oppresseurs , c'est contracter l'obligation d'être juste soi-même. Celui-là a seul le droit de s'élever contre l'audace et l'imposture, qui, luimême, n'a jamais trahi la vérité, et pour arracher le masque à la perfidie, il faut avoir fait preuve d'une fidélité inébranlable. L'obligation sacrée de voler au secours de l'humanité souffrante révéla au brave chevalier qu'il est pour l'homme des jouissances plus douces, que celles de fouler sous ses pieds l'ennemi terrassé. Les bénédictions des opprimés qui lui durent leur salut, celles des captifs dont il brisa les
fers retentirent bien plus éloquemment à son cœur que les acclamations jalouses des témoins de sa valeur sur le champ de bataille.
La chevalerie est née de l'anarchie féodale au commencement du xie siècle. Celle association prit le nom de chevalerie parce que ceux qui la composaient combaitaient ordinairement à cheval. Des usages rigoureusement observés réglèrent le noviciat , les devoirs , les exercices , les privilèges et les châlimens des chevaliers , et il fallait pour obtenir ce titre remplir plusieurs conditions et avoir soutenu de longues épreuves. L'aspirant entrait dès l'âge de sept ans au service de quelque haut baronlou de quelque illustre chevalier. La première place qu'on lui donnait à remplir était celle de page , de damoiseau ou varlet. Il accompagnait son maître et sa maîtresse, les servait à table, leur versait à boire, faisait enfin le service d'un véritable domestique. A quatorze ans , le jeune gentilhomme hors de page était admis au rang des ècuyers. Il était alors chargé du principal service de la maison, suivait son maître dans ses voyages ou à la guerre, avait soin des armes et des chevaux et veillait à la garde des prisonniers.
Il fallait avoir au 'moins vingt-un ans pour être reçu chevalier. Le récipiendaire se préparait à sa nouvelle di gnilé par le jeûne, la confession et la communion , passait la nuit dans une chapelle, ce qu'on appelait la veille des armes. Le lendemain, après s'être baigné, il entrait dans l'église avec l'épée pendue au cou , la présentait au prêtre qui la bénissait; puis il allait, les mains jointes, se mettre à genoux devant celui qui devait l'armer. Les parrains lui chaussaient les éperons dorés , lui donnaient successivement la colle de maille , la cuirasse , les brassards, les cuissards , les gantelets, enfin lui ceignaient l'épée. Celui qui lui conférait la chevalerie lui donnait un coup de la paume de la main sur la joue ou trois coups du plat de son épée nue sur l'épaule ou sur le col , ce qu'on appelait l'accolade et prononçait ces mots : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. » Quelquefois il ajoulait : « sois preux, hardi et loyal. » En temps de guerre, il suffisait au candidat de présenter son épée par la garde à celui qui lui donnait l'accolade.
Tous les chevaliers étaient égaux. Les rois ne dédaignaient pas d'être armés par de simples chevaliers. On sait que François Ier, après la bataille de Marignan , se fit armer chevalier par le brave Bayard , et ce n'est pas le seul exemple de ce genre que nous offre l'histoire de la chevalerie.
Un chevalier ne se séparait jamais de l'image et des couleurs de sa maîtresse. Si dans ses courses aventureuses, il rencontrait un autre chevalier paré des mêmes signes, la jalousie aussitôt lui mettait les armes à la main , et la victoire décidait qui des deux était le plus cligne esclave de leur souveraine commune. Ce culte exagéré de la beauté, qui fournit aux poètes et aux romanciers tant de fictions extravagantes, et que la muse ingénieuse de Cervantes frappe de sa mordante satire, tenait à l'origine même de la chevalerie et à l'esprit du temps où celte institution prit naissance. D'ailleurs, le dévouement sans bornes du chevalier à la dame de sa pensée , celle fidélité religieuse à ses cngagemens d'amour, exerçaient une heureuse influence sur toute sa moralité, et la vertu trouvait son plus puissant appui dans la plus violente des passions.
La chevalerie jouissait de plusieurs prérogatives éclatantes. Le chevalier était exempt de différons droits que la noblesse partageait avec la roture. Son armure et son équipage le faisaient reconnaître de loin, et, a son approche, toutes les barrières, loua les châteaux, tous les palais s'ouvraient pour lui faire honneur. Le chevalier infidèle à ses devoirs, avant de subir la peine due à son crime, était dégradé. Il élail d'abord conduit sur un cchafaud , où l'on brisait et foulait aux pieds, sous ses yeux, imites les armes et les différentes pièces de l'armure dont il avait avili la noblesse. En même temps son éou dont on avait effare le
blason, suspendue la queue d'une cavale, renversé la pointe en haut, était ignominieusement traîné dans la boue. On a vu ( page 280) que les prêtres récitaient les vigiles des morts et prononçaient les malédictions du psaume eviij. Trois fois on demandait le nom du criminel ; trois fois on le nommait, et toujours le héraut disait que ce n'était pas le nom de celui qui était devant ses yeux, homme traître, déloyal et foi mentie; le héraut ou le poursuivant d'armes, lui jetait sur la tête un bassin d'eau chaude comme pour effacer le sacré caractère qui lui fut conféré par l'accolade. Alors on le descendait de l'échafaud par une corde passée sous les bras; on le mettait sur une civière, couvert d'un drap mortuaire , et dans cet état on le portait à l'église où l'on récitait sur lui les mêmes prières que sur les morts. Puis on le livrait au bras séculier.
La plus belle période de la chevalerie fut celle des croisades. Ces expéditions saintes nourrissaient le pieux enthousiasme des chevaliers et lui ouvraient une immense carrière. (Voy. page 4 15, tre année).
Presque toutes les nations de l'Europe eurent des chevaliers. La chevalerie française brilla long-temps du plus grand éclat. Dans l'Orient les états sarrasins sont les seuls où l'on retrouve quelques traces de celte héroïque institution.
DU SYSTEME COMMUNAL EN FRANCE
Municipalités dans les Gaules. — Les communes sous Louis-le- Gros et Philippe-Auguste. — Les bourgeois de Béziers. — De Cambrai. — Concessions de chartes municipales.
(deuxième article.) (i)
Nos lecteurs savent que sous les Romains toutes les villes des Gaules, avaient des magistrats municipaux et le droit de régler leur administration intérieure. La curie, réunion imposante de tous les habitans âgés de vingt-cinq ans et propriétaires de quelques arpens de terre, se réunissait à certaines époques de l'année , et là, elle élisait, à la majorité absolue des suffrages, leurs duvmvirs et le défenseur de la cité. Les pouvoirs de ces magistrats ainsi élus étaient considérables ; ils délibéraient sur tout ce qui concernait les propriétés municipales , sur les héritages acquis à la cité, sur les ventes, les transactions; ils s'occupaient des intérêts communs de la ville; ils établissaient les foires, les marchés , décernaient les hommages publics , et distribuaient les récompenses. Les fonctions du défenseur de la cité pouvaient être comparées à celles des tribuns de Rome ; ses obligations principales étaient d'accorder au peuple protection paternelle ; il défendait les habitans contre l'injustice des taxes , prêtait appui aux faibles. Ce qui prouve le respect de la domination romaine pour tous les privilèges municipaux, c'est que jamais les préfets du prétoire , qui étaient dans les cités les agens du gouvernement, ne se mêlèrent de l'administration intérieure des villes; jamais ils n'interposèrent leur autorité dans les actes des cilés. Une loi punissait même de l'exil et de la confiscation tout délégué de l'autorité impériale qui s'initierait dans leurs affaires.
Tel était le système communal sous l'administration romaine dans les Gaules; large système do liberté qui confiait exclusivement aux curies] et aux magistrats élus le soin d'administrer les villes selon leurs besoins communs et les intérêts locaux. (Voy. page 43 : Origine des communes). ' Les traces de cette liberté , quoique un peu effacées , se retrouvent encore épai ses sous la l"'ol la 2"' race de nos rois; l'administration municipale survit aux invasions dos barbares. Il ne faut pas croire que les libertés loralos disparaissent ainsi; le gouvernement eenlral pont passer, mais le peuple retient ses lois , ses magistrats do ville. I.o système communal, sous les rois de la .v raoe , a lui-même plusieurs périodes; nous distinguerons chaque époque par dos nu&&œs qui paraissent dominer toutes les autres.
(i) L'autQUr de cet urliclc Ni éliminer | la rcJaction du premier.
Dans le x° siècle, époque brillante de la féodalité, presque toute la population était réduite en servage ; mais dans cet état d'oppression même , les coutumes avaient établi plusieurs degrés , et par la suite des temps , la liberté progressive que l'affranchissement favorisa, fit naître de nouvelles distinctions. Au bas de l'échelle de servitude était le serf malheureux, considéré comme faisant partie de la terre, comme le bœuf destiné à la culture. Tout pouvoir appartenait au seigneur; le serf était sa propriété , il en avait la pleine disposition. (Voy. notre ieT article sur la féodalité, page I II.)
Cependant le serf d'église jouissait d'une condition plus douce ; les abbés et les moines ne traitaient pas leurs serviteurs avec la dureté des hommes de bataille; leurs serfs travaillaient moins de temps ; ils étaient mieux nourris , et dans les fêtes patronales , on les voyait bien vêtus de longues robes en tissus de laine.
L'état du servage devait faire vivement désirer l'affranchissement. Liberté ! liberté ! ce fut le cri des populations attachées à la terre aux xic, xue et xm° siècles. Dos serfs s'étaient réunis , avaient amassé quelque argent, et ils acquéraient leur indépendance en bons deniers comptans des barons ruinés par la guerre ou allant à la croisade; d'autres fois, les serfs se révoltaient, et conquéraient par la force leur liberté.
L'affranchissement faisait passer à l'une de ces trois situations , ou du vilenage , ou de la bourgeoisie ou du citoyen des communes. Le vilain était de condition libre, mais s'il n'était plus astreint au service du maître, il était pourtant taillable à volonté,' c'est-à-dire que'le seigneur pouvait lui imposer toute espèce de charges. Le châtelain parlait-il pour la Palestine, donnait-il une fête dans son château , il demandait une forte somme de deniers à ses vik-ins , il les pressurait de toutes les manières sans que ceux-ci pussent lui opposer leurs chartes; aussi s'empressaient-ils d'acheter la bourgeoisie , seconde condition dans la liberté. Le bourgeois n'était pas soumis à toutes les obligations du vilain ; il habitait souvent une cité murée ; le baron ne pouvait lever sur lui qu'une somme fixe, convenue par la charte de bourgeoisie ; mais il obéissait au seigneur et à ses officiers , et c'est en quoi il différait des hommes de commune, qui n'obéissaient qu'à leurs concitoyens, qu'eux-mêmes avaient élus ; ils ne reconnaissaient pour chefs que les magistrats choisis par eux en assemblée publique. Ces élections n'eurent dans le principe aucune règle fixe ; elles se faisaient dans telle ville une fois l'année ; dans d'autres , elles n'avaient lieu que de trois en trois ans ; et les habitans ainsi élus s'appelaient consuls, jurés ou échevins. Ce ne fut que pins tard, sous les règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis , que les chartes de commune prirent un caractère d'ordre et de régularisation.
Depuis Louis-le Gros jusqu'à Philippe -Auguste, il se produit ce qu'on peut appeler un mouvement désordonné dans les villes; c'est une révolte sanctionnée ensuite par les chartes royales, qui cherchent à régulariser ce que la sédition a produit. Quand les habitans des cités furent réduits au désespoir salutaire de tout tenter, de tout oser, pour rejeter le joug de l'injustice et de l'opprobre, qu'eurent-ils à faire ? que firent-ils ? Us se comptèrent, ils se réunirent, ils se promirent mutuel secours contre la tyrannie locale. Une grande masse d'hommes réunis>ur un seul point ne pouvait rester long-temps dans une sujétion absolue. Les chroniques du moyen-âge sont toutes remplies des excès commis par les habitans des villes. Un des chevaliers du vicomte de Béziers, allant en guerre, insulta un habitant de cette cité ; pour se venger, celui-ci lui enleva sa monture. Toute la chevalerie demanda justice au seigneur, et le vilain insolent fut livré par le vicomte ; les nobles lui coupèrent ses habits , et le soumirent à des peines infamantes. Alors les bourgeois de Béziers dirent : « Il nous est impossible de souffrir cet affront , nous voulons une vengeance. » Le seigneur leur assigna une audience à sa cour. Les bourgeois
s'y rendirent cachant des poignards sous leurs vêtemens. Lorsque le vicomte monta sur son tribunal , ils se précipitèrent sur lui, le frappèrent de mort, ainsi que les barons et les chevaliers qui l'accompagnaient. L'évêque veut tenter d'arrêter cette troupe furieuse, mais ses efforts sont vains un des bourgeois lui donne un coup de poing dans la figure, et lui casse trois dents. Les bourgeois revinrent en triomphe à Béziers.
La révolution communale , considérée dans son principe, ne fut qu'un mouvement naturel du peuple pour conquérir un état meilleur ; la plupart des chartes des communes créaient pour les habitans un système municipal fort large dans ses bases. Lorsque la charte était jurée, les habitans avaient le droit de se réunir dans la maison commune où la cloche les appelait ; ils élisaient leurs consuls , jurés ou échevins , fixaient les aides et les péages pour les besoins municipaux ; tous les habitans étaient tenus à la garde de la ville , à la réparation des remparts et à l'entretien des fossés. La commune devait le service militaire ; ses bourgeois, dans les batailles, se plaçaient, l'arc en main, devant les chevaliers; les échevins avaient une juridiction civile et quelquefois criminelle sur les délits commis dans l'enceinte de la ville ; eux seuls étaient chargés de la police.
Les moyens employés par les cités pour obtenir leurs franchises municipales, furent donc divers comme leur situation; quelquefois elles étaient la suite d'un mouvement séditieux de la population , brisant violemment ses chaînes, et constituant elle-même ses magistrats ; quelquefois la cité profitait des besoins de son baron pour acheter sa charte de liberté. La première commune, celle de Cambrai, fut conquise par la violence et l'énergie des citoyens. Les habitans étaient sous la seigneurie de leur évêque ; ils profitèrent de son absence, en 957, pour jurer entre eux de ne plus lui permettre de rentrer dans la ville; ils en fermèrent les portes, firent bonne garde sur les remparts , de telle manière que l'évêque fut obligé de rebrousser chemin ; on eut recours à une transaction; l'évêque perdit le droit de lever des taxes , d'exiger les tributs; on ne put désormais faire sortir la milice que pour la défense de la ville; et encore à cette condition que les bourgeois retourneraient le soir pour coucher en leur maison.
Si la commune de Cambrai fut conquise par la force , celles de Noyon,-de Beauvais, furent vendues à prix d'argent. Les expéditions des croisades, en multipliant les besoins des barons , rendaient les contrats d'achats et de ventes des libertés municipales plus fréquens. ABapaume, les habitans purent fabriquer poids et monnaies , entretenir leurs murailles; à Bourges, on ne devait condamner les bourgeois que sur de bons et valables témoignages; les manans à Orléans furent absous de toute servitude ; à Caen, le châtelain perdit le droit de demander la cire jaune que les habitans lui donnaient chaque année , et il fut arrêté des mesures publiques favorables à l'émancipation de la cité. a. MAZCJY.
DE L'ESCLAVAGE DES NEGRES
Dans un précédent article (I) nous avons commencé l'historique de la traite des Nègres et nous nous proposions d'en donner la suite dans ce numéro , mais depuis que la grande question de l'esclavage a été débattue devant les chambres, on a tant répété que le sort des Nègres était entièrement opposé à celui qu'on leur faisait jadis, et même que depuis quelques années il avait reçu beaucoup d'adoucissemens , que nous croyons devoir mettre de suite sous les yeux de nos lecteurs un tableau de l'esclavage à Rio-Janeiro, extrait d'un voyage récemment publié. On verra que dans cette partie du monde le sort des Noirs est tout aussi digne de pitié qu'à la Nouvelle- Orléans et clans les lieux où on les traite avec le plus de mépris.
(i) Yoyez page 2 56.
1 « Le premier endroit que nous visitâmes fut le bazar aux esclaves. Il y avait là dans les boutiques plusieurs centaines de ces infortunées créatures. Leur corps presque entièrement nu n'était recouvert qu'à la ceinture par une mince pièce d'étoffe. La plupart avaient les cheveux rasés A les voir en longues rangées sur de misérables bancs ou couchés négligement par terre , le creur se soulevait d'indignation. Les enfans surtout s'y trouvaient en grande proportion , tous marqués d'un fer chaud sur les parties les plus nobles, comme des galériens. Aux jeunes filles on applique cet affreux stigmate au-dessus même du sein. Cela fait frémir.
« Après avoir langui long-temps au milieu des ordures d'un bâtiment négrier, après avoir été réduits aux pitoyables rations d'un ordinaire qui consiste en viande salée, en lard et en farine avariée, ils sont amenés là dans l'état le plus déplorable , sous le rapport de la santé comme de la propreté. Leur corps est tatoué en quelque sorte par le scorbut. Le mal, une fois qu'il s'est déclaré , étend petit à petit ses ravages , et creuse des ulcères dont la contagion ronge sans pitié la chair qui ies entoure. Grâces aux tourmens de la faim, grâces aux souffrances de tout genre, ces malheureux ont perdu jusqu'à celte teinte noire et lustrée que vivifiait le soleil d'Afrique. Ils sont là, avec leur tète chauve, leurs yeux éteints, leur peau terne, leurs membres semés de taches blanches et purulentes, semblables à des pièces de mauvais bétail que l'humanité, peut à la première impression se croire en droit de renier comme n'appartenant point à sa race. Quand on vient à les marchander, on les examine avec soin, ainsi qu'on ferait pour des chevaux ou des bœufs. Il est d'usage , afin de secouer leur apathie, de distribuer aux victimes, le jour même de !a vente , d'énergiques slimulans , du gingembre ou même du tabac1, en guise de nourriture. Alors leur regards s'animent de façon à les faire suffisamment valoir. Si cela ne suffit point, le propriétaire ne manque pas de prodiguer à sa troupe les soufflets et les coups de pieds ; il faut qu'ils attirent le chaland à force de gentillesses.
«Arrivez-vous dans le bazar, ces honnêtes négocians viennent à vous d'un air affable; il vous tendent la main, ils vous accablent de prévenances et ils exaltent la valeur de la chair dont ils trafiquent. Pour vous plaire et vous séduire, ils décocheront plus d'un coup de fouet aux malheureux qui ne sauraient trop gambadera faire montre de leur agilité. Mais, s'ils s'aperçoivent que la* curiosité seule vous a conduit parmi eux, oh ! la scène change aussitôt. Ces messieurs deviennent insolens d'obséquieux qu'ils
étaient. Ils ont, tout prêt à la bouche, un vocabulaire de grossières injures qu'ils vomissent contre l'étranger malencontreux , contre l'Anglais surtout qui , disent-ils, se mêle de leurs affaires dans l'unique but de les dépouiller pour s'enrichir à leurs dépens. Pauvres hommes !
« Long-temps avant le jour et jusqu'au coucher du soleil , la ville est inondée en quelque sorte par des milliers et des milliers d'esclaves. A peine si , dans les marchés et sur le port, on peut avancer, tant leur foule se presse autour de vous , sollicitant du travail et de l'emploi. Ces malheureux sont obligés de subvenir à leur propre subsistance, et de remettre en outre à leurs maîtres une contribution fixée à tant par jour. Quand ils ne peuvent fournir la somme totale , ils sont passés aux verges ; ont-ils au contraire amassé quelque monnaie en sus , elle leur reste pour compenser le déficit d'une autre journée. J'ai vu tel esclave qui payait quotidiennement un dollar à son maître. Il y en a qu'on envoie travailler dans les carrières du voisinage , d'autres qu'on expédie à la chasse des insectes et des coquillages ; car les insectes et les coquillages sont un article de commerce à Rio-Janeiro.
« La soif du gain a bien imaginé d'autres moyens pour s'assouvir plus rapidement. Me croira-t-on si Je dis qu'on a dressé des négresses pour remplir les mêmes fonctions que les étalons ou les jumens de nos haras? Quelque hideux qu'il soit, le fait est exact. On achète de jeunes négresses tout exprès pour en accaparer la progéniture. L'esclave enceinte vaut 50 piastres (250 fr. ) déplus qu'en son état ordinaire. On arrache les enfans du sein de leur mère pour les vendre à raison de 50 ou 40 piastres (150 à 200 fr. ) par tête. Le maître dispose à son gré des esclaves. Il noue ou rompt les mariages, il trafique des enfans, il vend l'époux et la femme de manière à les séparer pour jamais: tout lui est permis. Jusqu'au lait des négresses qu'on livre au commerce comme le lait des vaches. C'est au point que, dans les maisons européennes à Rio, on s'abstient de l'usage du lait si l'on n'a point de vaches à demeure. »
Quelle monstrueuse description !
ErRatum du n° 55.
Une faute s'est glissée dans la composition du n° 55 et a été reproduite dans plusieurs exemplaires; page 275, première colonne, ligne 66, au lieu de: le général Rapp, lisez : Barbanègre.
( rruil de l'arbre d'Eve. Voyez p:gc a8i.)
LES HUUKAUX D'AHONNEMENT ET DE VENTE SONT Hue de Seiiic-Saint-Gcrmain , n° f,