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TOMBEAUX DES SCALIGERS A VERONE

Parmi les monumens les plus curieux de la ville de Vérone, figurent au premier rang les tombeaux des Scaligers : c'est ainsi qu'on appelle les membres de la famille de La Scala , qui gouvernèrent celte antique cité au moyen-âge. Ces tombeaux, espèces de longues pyramides surmontées de la statue équestre de chaque prince , sont des chefsdœuvies d'architecture. Ils datent de la fin du xive siècle, et, ainsi que la plupart des constructions italiennes de la même époque , ils offrent un mélange du style grec et du style improprement appelé gothique : ce dernier genre toutefois domine dans la profusion d'ornemens sculptés dont ils sont enrichis.

Le plus remarquable de ces magnifiques mausolées est sans contredit celui qui fut érigé en l'honneur de Martino II , et que nous avons essayé de reproduire dans le dessin qui accompagne cet article. Notre gravure en dit assez au lecteur pour nous dispenser d'en fai-re la description. Aussi nous bornerons-nous à esquisser rapidement la biographie du personnage auquel il est consacré.

Sans être nommé capitaine-général des Gibelins, comme plusieurs de ses ancêtres , Martino n'en fut pas moins le plus puissant et le plus habile chef de ce parti. Tous les Gibelins qui se croyaient opprimés pouvaient compter sur sa protection. Ceux qui avaient émigré de Brescia y eurent les premiers recours, et Martino entreprit pour eux, en 4550, le siège de cette ville. Mais Jean, roi de Bohême , vint à son secours , et força Martino de se retirer. Ce dernier en conçut contre Jean un ressentiment que l'ambition de ce monarque ne fit qu'accroître- Aussi proposa-t-il de réunir dans une ligue commune les princes gibelins et les républiques guelfes, auxquelles le Bohémien inspirait une égale jalousie. Un an après, il acheta des Guelfes rentrée de Brescia en leur livrant les Gibelins de cette ville, que jusqu'alors il avait protégés. C'est ainsi qu'il commençait à révéler celte fausseté, celle ambition perfide et féroce, qui faisaient la base de son caractère. Il enleva successivement plusieurs antres villes . qu'il retint au mépris des traités faits avec ses alliés. Lier de ces succès, et seigneur de neuf villes, autrefois capitales d'autant d'étals souverains, dont il tirait un revenu de 700,000 florins d'or, il voulut étendre son in- Dnence eu Toscane. \près avoir essaye de surprendre Pise et de s'allier avec A re//o, il commença les hostilités avec les Florentins (<556). Mais sa puissance céda devant les efforts réunis de ces derniers et des Vénitiens. Battu dans plusieurs rencontres, il parvint cependant à obtenir me paix avantageuse, qui le laissait maître de \ érone, de l'arme, (IcVieenee cldo l.ucqucs. Mais ses revers avaient cneoti-

ragé ses ennemis à l'attaquer de nouveau , de sorte qu'il se vit bienlôt exposé à une guerre générale. Les seigneurs de Correggio lui enlevèrent Parme, et il fut forcé de rendre Lucques aux Florentins. Réduit à la souveraineté de Vc»

( Tombeau de Marlino de la Scala.)

rone et de Vicence, il renonça aux projets ambitieux qui avaient occupé la première partie de son règne; et il cherchait à relever dans ses états les arts et l'agriculture, lorsqu'il mourut en 1351.

La cruauté et les exactions de Can-Grande II, qui lui succéda conjointement avec ses deux frères Can-Signore et Paul-Alboïn , mais qui en réalité conserva seul toute l'autorité , excitèrent la haine des Véronais. Un de ses frères naturels, nommé Fregnano, en profila pour s'emparer de Vérone, pendant une absence de Can-Grande. Mais celuici, étant revenu en toute hâte avec ses hommes d'armes, livra bataille à Fregnano au milieu des rues, le vainquit, le tua, et ramena tous les révoltés à l'obéissance. Il ne profila de sa victoire et du repos que lui assura l'alliance des Véniiiens et de plusieurs princes ses voisins, que pour s'adonner à la débauche- Enfin, après un règne de huit ans , il fut assassiné publiquement par son frère Can-Signore, qui lui succéda et se déshonora, comme lui, par une vie désordonnée et criminelle. Paul-Alboïn , son frère , ayant conspiré contre lui, fut enfermé dans le tombeau de Pescbiera, où , après une dure captivité, il fut étranglé par ordre de Can Signore. Jamais, clans aucune famille, il n'y eut tant d'exemples de fratricides, et la Fable a conté moins d'horreurs des frères ennemis, de Thèbes, que l'histoire n'en rapporte de ceux de Vérone. Can-Signore mourut le 18 octobre 1375, après avoir fait désigner ses deux fils naturels, Barthélémy et Antoine, comme capitaines-généraux de Vicence et de Vérone. Avec lui s'éteignit la descendance légitime des Scala , qui avaient gouverné Vérone pendant cent treize ans. Antoine de La Scala , suivant l'exemple de

son père, fit assasiner son frère Barthélémy pour conserver seul l'autorité. Ce fratricide souleva contre lui les princes de la Lombardie. Dépouillé de sa souveraineté, il mourut, en 1588, empoisonné par ordre de ses ennemis. Depuis, la famille des Scala ne put ressaisir le gouvernement de Vérone, et s'éteignit , environ un siècle et demi après sa décadence , par la mort de Brunoro, l'un de ses membres.

MEHEMET-ALI, VICE-ROI D'EGYPTE (1). ~ (Deuxième article.)

Nous avons dit à nos lecteurs les évènemens qui ont marqué la première période de la vie si remarquable de l'iiomme qui gouverne aujourd'hui l'Egypte. Après le massacre des Mamelucks , il devenait et à toujours le maître de celte riche contrée. Pour secouer le joug du sultan et devenir son égal, il lui fallait, dans l'Egypte barbare, appeler les arts et la tactique militaire des Européens, et se rendre puissant par la civilisation. On jugera s'il a atteint ce but, en voyant ce qu'Alexandrie est devenue sous sa domination.

Il y a des hommes dont le cachet s'imprime tellement à tout ce qu'ils font et à tout ce qu'ils touchent , qu'un rapprochement involontaire s'établit toujours entre eux et leurs ouvrages. On ne voit pas Versailles sans évoquer le souvenir de Louis XIV et de sa cour; quand la colonne Vendôme était veuve de Napoléon , le peuple , par la pensée, replaçait son dieu sur l'autel de bronze; citer la Mecque, c'est nommer Mahomet: parler d'Alexandrie, c'est rappeler le conquérant de l'Asie ouvrant à ses vaisseaux un asile entre l'Inde et la Grèce, et clonnanl au vaste empire qu'il allait créer, une métropole commerciale où pussent s'échanger les richesses de ses trois contiiiens. Le Nil rendant impossible , par sa rapidité et son débordement , tout établissement considérable sur les rivages mouvans du Delta, le vainqueur de Darius choisit pour son port l'abri formé non loin de Canope par la petite île de Phare, la seule qui se trouve sur celte plage dans une étendue de plus de cinquante lieues. L'isthme étroit compris entre la mer et le lac Maréotis , et rattachant comme un môle l'Egypte à la Libye, fut l'emplacement de la ville qui, sous le patronage du nom d'Alexandre , était destinée à devenir la capitale du monde païen, le berceau de la théologie chrétienne, et qui /passant successivement des Grecs aux Romains, aux Arahes, aux Turcs et aux Mamelouks, après tant de fortunes diverses et de révolutions destructives , devait sortir de ses ruines pour être encore dotée de richesses et de puissance par un autre enfant de la Macédoine.

Certes, celte position intermédiaire entre la Grèce et l'Arabie, entre le Delta et la Cyrénaïque , n'a pas été sans une grande influence sur les destinées d'Alexandrie; et remarquez à ce sujet que toutes les villes dont la Méditerranée ne baigne plus que les ruines, Carthage, Cyrène, Plolémaïs, Halycarnasse , Ephèse, Troie et tant d'autres, eurent à combattre des principes d'atonie et de dépérissement attachés à leur situation géographique , tandis que celles qui ont survécu, Smyrne, Constantinople, Athènes, Rome, Messine, Marseille, ont dû leur longévité à des particularités locales, autant qu'à la suite des évènemens politiques qui les ont le plus favorisées. Ces avantages de position, purement relatifs, sont d'autant plus incontestables dans l'existence d'Alexandrie que son sol par lui-même ne jouit d'aucune heureuse propriété, et présente partout une aridité remarquable.

Les Romains appelaient cette extrémité de la côte libyque le rivage blanc; et, en effet, sur quelque point qu'on l'aborde, on n'aperçoit qu'une plage sablonneuse et blanchâtre, dont des massifs de palmiers interrompent ça et là les surfaces basses et les lignes régulièrement horizontales,

(i) Voyez le premier article, page 29.

II faut être déjà près de la côte, pour y distinguer quelques points de reconnaissance , la tour des Arabes, par exemple, construction moderne signalant à l'ouest l'emplacement de l'ancienne Taposiris ; celle du Marabout , sur laquelle on gouverne pour gagner le mouillage , et enfin la colonne Pompée, s'élevant solitaire et majestueuse au-dessus de la ville qui sort à peine des eaux.

Au pied des murailles s'ouvrent deux rades , séparées l'une de l'autre par une jetée qui joint l'île de Phare au continent , et à l'extrémité de laquelle s'élevait ce fameux monument , une des sept merveilles du monde , dont le nom fut emprunté au rocher qui lui servit de base. Cette jetée autrefois , à cause de sa longueur , se nommait heptastdae ; car il y a toujours un sens dans les appellations des anciens.

Comblée en partie par les sables et les débris de l'édifice géant qu'a remplacé un phare pygmée , la rade de l'est est aujourd'hui presque abandonnée, et ne reçoit plus guère que les bàtimens en quarantaine. Mais celle de l'ouest, l'ancien port d'Eunosle, défendue contre la mer du large par un banc de roches à rieur d'eau , et offrant un ancrage sûr aux navires, porte toute l'année une cilé flottante qui laisse à peine entrevoir, à travers ses agrès et ses mâts, les murailles blanches d'Alexandrie.

Pendant qu'un pilote arabe vous dirige au milieu des écueils qui rendent les secours de son expérience indispensable, vos regards se fixent d'abord sur une grande maison assise au milieu de la jetée, et assez semblable par sa toiture de tuiles et ses petites fenêtres à une fabrique des environs de Marseille. C'est le sérail adossé à Yarsenal, comme si Mehemet-Aly voulait , par ce rapprochement de son palais et de ses chantiers , que les Européens reconnussent de loin l'homme au bras fort , le roi industriel , le pacha fondateur et marchand. Viennent ensuite les vastes ateliers , les approvisionnemens de bois , et les cales de constructions sur lesquelles les vaisseaux s'élèvent comme d'énormes carcasses de cachalots vomis par les flots sur la plage. A l'entrée de l'arsenal commencent les quais , toujours encombrés de marchandises et de matelots , entrepôt d'une importation et d'une exportation continuelles, qui s'étendent jusqu'à la digue d'un canal, auquel Mehemet- Ali adonné le nom du Grand-Seigneur, déférence qui ne l'a pas empêché, comme on le sait, de battre les troupes de son suzerain et maître. Puis, sur la rive droite du Mahmoudiè , sont les magasins destinés à recevoir les denrées arrivées du Nil par le canal , constructions immenses qui rappellent les greniers des Pharaons ; puis enfin, sur la côte de l'ouest jusqu'à la tour du Marabout, une ligne de moulins à vent, nouvellement introduits en Egypte par le même homme qui crée les arsenaux et les flottes, et donne des leçons de tactique aux armées du sultan.

Ce tableau est grand par la vie. qui l'anime. Le battement des haches et des marteaux ae forges, le grincement des scies, des poulies et des cabestans, le retentissement des fifres et des tambours, les cris poussés dans toutes les langues , véritable confusion de Babel , le chant cadencé par lequel les travailleurs règlent l'ensemble de leurs efforts, les navires qui entrent et ceux qui sortent , les djennes aux longues antennes qui sillonnent la rade en tous sens , les batteries des forts répondant aux saluls des vaisseaux étrangers , tout ce mouvement de l'industrie, du commerce et de la guerre, présente un spectacle merveilleusement placé entre une mer et un désert de sable.

Un tableau d'une autre nature, et non moins étonnant par son étrangeté, vous attend dans l'intérieur de la ville, vous qui ne connaissez encore que la vie européenne, et qui allez pour la première fois fouler la terre d'Orient. A peine avez-vous mis le pied sur le débarcadère, que vient fondre sur vous un escadron de petits unes et de petits Arabes qui, culbutés , culbutant , montés les uns sur les autres, arrivent au galop de toutes puis, vous barrent le passogoei voust tourcliasenl de leurs cris. Un de ces pauvres

enfans, qui justifient bien, par leur intelligence et leur espièglerie le nom de diavoleites qu'on leur donne dans le pays , vous enlève, bon gré mal gré, sur sa monture, et, à travers des rues étroites, vous transporte rapidement au milieu d'un monde nouveau. Hommes, animaux, usages, langages , formes , couleurs , rien ne ressemble à ce que vous avez connu jusqu'ici.

Ce sont des Bédouins au visage bronzé, à la barbe touffue, à l'oeil vif et perçant, enveloppés dans leurs loges blanches comme des sénateurs romains; des fellahs, ou paysans, vêtus d'une tunique bleue et coiffés d'une calotte rouge; des Turcs engoncés dans leurs fourrures, comme s'ils avaient apporté avec eux l'atmosphère de leur mer Caspienne; des Abyssiniens crépus, noirs et nus, qui semblent se croire encore sous leur tropique brûlant. Ce sont des femmes qui, sans autre vêlement qu'une chemise bleue flottante , se cachent le visage, tandis qu'elles montrent ce que les Européennes rougiraient de laisser voir; car ici la pudeur même est autre qu'en Occident ; au masque de toile qu'elle s'attachent sous les yeux, et qui retombe en pointe jusqu'aux genoux, comme une trompe d'éléphant, vous les prendriez pour des Bohémiennes de Venise courant à une orgie de carnaval ; à la vigueur et à la beauté de leurs membres^cuivrés, modelés et gracieux comme l'urne qu'elles portent sur la tête, vous diriez les types vivans de cariatides antiques.

Ce sont des bataillons de nègres , en uniforme rouge , marchant au son du tambour ; il ne leur manque que des cornes et une queue pour ressembler parfaitement aux diables de nos théâtres; ce sont des cavaliers européens précédés de sais qui courent devant leurs chevaux, des porteurs d'eau perchés sur des dromadaires et se jetant au grand trot au milieu de la foule; c'est une longue caravane qui s'avance lentement comme un dragon à mille têtes et à mille pieds; et lout cela se presse, se croise, se heurte dans des bazars élouffans, où bourdonnent des myriades de moustiques et d'insectes, où fourmille une populace criarde et. borgne , car les trois quarts des habitans sont attaqués d'ophtalmies.

Vous ne pouvez vous défendre d'une comparaison pénible entre le luxe de quelques hommes et de dénuement de presque tous. Mais , frappé de la pauvreté du peuple, vous admirez la noblesse avec laquelle il la porte; sa démarche, ses poses , ses costumes , révèlent toujours en lui un sentiment élevé de la dignité humaine. Le mendiant même se drape fièrement de ses haillons et semble se parer de sa misère. C'est un amour inné de la couleur et de la forme, une habitude instinctive de poésie extérieure qui caractérise les Orientaux. Sous un ciel d'azur, en face d'un horizon ardent et empourpré, foulant un sol qui reflète toutes les couleurs du prisme, inondé d'une lumière limpide et pure sur laquelle loules les lignes et toutes les nuances assortent, l'homme a besoin de se montrer digne de ce brillant théâtre, et, pour y représenter avec avantage, il s'attache à tout ce qui peut donner du relief à sa beauté. Et celle action de la nature sur l'humanité est si positive, que, même sans quiller l'Europe , à mesure que vous vous éloignez des climats brumeux , noire bourgeoisisme uniforme et plat fait place au pittoresque de L'Espagne et de l'Italie. Franchissez la Méditerranée et vous rencontrez la poésie partout, dans la boutique comme dans le palais, dans la rue comme au milieu des grandes scènes du désert et du rivage.

Si les Orientaux sont supérieurs à nous par ces dehors personnels qui les mettent pour ainsi dire en harmonie avec leur pays, ils n'approchent pas de cet aspect matériel de la vie sociale, qui s'embellit tous les jours dans nos capitales par le concours do toutes les industries. Alexandrie, par exemple, telle que l'onl faiie ses possesseurs musulmans, est loin de répondre à l'impression produite par le peuple. oui l'habite. On n'y retrouve plus l'Europe et on n'j voit pas encore l'Egypte. C'est nue ville bâtarde qui manque

de cachet et de physionomie. Toutefois, ses rues sans pavés, poudreuses en été et boueuses en hiver , toujours impraticables si vous n'aviez à votre disposition les petits ânes des diavolettes; ses maisons, bâties de briques et de ciment rouge dans un quartier , de chaux et de pierres blanches dans un autre, élevées de deux ou trois étages, terminés par une terrasse plate , avec leurs portes closes et leurs lucarnes treillisées , vous donnent une première idée des mœurs musulmanes, et vous laissent entrevoir l'immense lacune qui sépare les sociétés orientales de notre inventive civilisation. Aucun monument, aucune partie de la \ilie ne mérite de mention particulière, à l'exception du quartier Franc, dont la longue rue et la grande place rappellent par leurs boutiques et leurs croisées à vitres les usages de l'Occident, et permettent d'apprécier d'un coup d'œil l'importance toujours croissante de la colonie par qui s'entretiennent les relations commerciales de l'Egypte avec l'Europe.

De la première clôture de la ville à ses murs extérieurs, vous parcourez un espace plus vaste que l'ensemble de tous les autres quartiers , entièrement vide de constructions , et occupé seulement par des citernes , des jardins de dattiers, et quelques forts en terre , ouvrages du général Bonaparte, et qui portent encore son nom. C'est un désert de sable qu'Alexandrie renferme dans ses murailles, et qui a, comme le grand désert^, ses fontaines, ses oasis, et même ses tribus , car des nègres occupés à faire sécher la fiente de chameaux , d'où l'on extrait une grande quantité d'alcali volatil, bâtissent au pied du mur intérieur des huttes de terre hautes de trois ou quatre pieds, où ils s'entassent pêle-mêle avec leurs femmes, leurs enfans, leurs pigeons et leurs poules.

Celle enceinte, dans laquelle une ville de vingt-cinq mille âmes semble perdue, était encore trois ou quatre fois plus étendue en 050, quand Amrou, lieutenant du kalife Omar, enleva Alexandrie aux Grecs du Bas-Empire. Ce fut l'an 875 , sous le règne d'Elmetouakkel , dixième kalife abasside , que le Turc Ahmed-ebn-Touloun, le premier des sultans d'Egypte, fit abattre les fortifications des Ptolémées et des Romains. La muraille flanquée de cent tours, dans laquelle il resserra la place pour en rendre la défense plus facile, fut réparée au xme siècle par le sultan mamelouk Beybars, qui à son tour détrônait les Turcs; et c'est elle qui entoure encorel a ville plutôt qu'elle ne la défend.

Mais laissons là ces princes et leurs ouvrages , et revenons sur nos pas pour visiter des travaux plus grands et plus utiles; car c'est surtout sur le rivage d'Alexandrie que l'Egypte moderne déploie son industrie et sa force renaissantes ; c'est en vue de l'Occident et du Nord , foyer de civilisation , qu'elle proteste contre l'anéantissement de la barbarie. La première ville du monde ancien redevient , sous Mehemet-Aly , le second port de la Méditerranée.

Il y a cinq ans encore, le pacha était obligé de faire construire ses frégates sur les chantiers de Marseille et de Livourne. Le port d'Alexandrie n'avait pas assez de profondeur , pour qu'un pût y lancer des bàlimens de haut bord. Un ingénieur français fut appelé , et ses plans , approuvés le 9 juin 4829, reçurent immédiatement leur exécution. Une partie de la ville abattue et jetée à la mer avança le rivage vers les hauts fonds , et offrit un terrain ferme aux cales de construction ; en avant de ce môle artificiel , on creusa jusqu'à ce que l'eau présentât une profondeur suffisante. A la place du quartier détruit s'élevèrent les établisement d'un arsenal complet, une corderie, des forges, une voilerie, un magasin général , un chantier de mâture, et un atelier de boussole; une fonderie de canons fut établie au Caire.

Cependant des charpentiers , des perceurs, des ealfats, des voiliers, des forgerons, des plombiers , des tourneurs, appelés à grands frais des ports de l'Europe, apprenaient leurs divers métiers à seize cents Arabes réunis en bataillons ; et bientôt de ce rivage dont les corvettes pouvaient

à peine approcher, s'élancèrent des frégates et des vaisseaux de premier rang. « Quand j'eus terminé l'Ibrahim de cent canons , me disait un jour M. de Cérisy , son altesse me demanda si les souverains de l'Europe n'aboraient pas leurs pavillons à de plus grands navires. Je répondis qu'ils en avaient encore de plus forts, à trois ponts , et'armés de cent vingts canons. Mais que le port d'Alexandrie n'était point assez profond pour recevoir de si hautes carènes. Qu'on recommence à creuser dès demain , répondit le pacha, et construisez-moi un bâtiment semblable à ceux dont vous me parlez. « Mehemet-Aly possède aujourd'hui un vaisseau à trois ponts qui ne le cède en rien aux plus belles constructions maritimes de la France et de l'Angleterre.

Un spectacle plus intéressant encore que ces immenses résultats , c'est l'adresse et l'activité de tant d'hommes arrachés naguère à une oisive indépendance. On voit des enfans de tribus manier le tour et le laminoir, des Arabes du Nedjd aimanter des boussoles, des nègres de Kordofân forger le fer et jeter la fonte en moules. Témoins de l'intelligence de ces races auxquelles on a long-temps supposé une organisation inférieure à celle des autres peuples, nous admirons la volonté de l'homme qui a développé dans ces cerveaux incultes des germes long-temps étouffés , et nous ne pouvons nous refuser à croire que ce sont là les premières lueurs de civilisation qui doivent pénétrer un jour au cœur de celte Afrique condamnée par nos préjuges à une barbarie éternelle.

L'apprentissage fut pénible d'abord : les châtimens ne manquèrent point pour réveiller la paresse , et punir les retours vers les habitudes du passé. Le terrible knout devint en quelque sorte le nerf de l'arsenal , et chaque chef de peloton ne connut pas pendant long-temps d'autre méthode pour maintenir et diriger les apprentis confiés à son commandement; car ce travail de tous les jours remplaçait subitement les délices de la vie nomade , la facile navigation du Nil, les bains de soleil sur les places d'Alexandrie et du Caire, et il suffisait de regretter en silence tant de bonheur perdu pour s'attirer les coups déchirans du contremaître. Mais le pacha l'a voulu, et tout a été oublié, le repos des cités comme les courses du désert.

Toutefois l'on a eu recours à d'autres mobiles que la crainte. Cette jeunesse impressionnable et naïve était accessible aussi au désir des honneurs, et l'on a su tirer parti de son ambition. Dans les chantiers d'un satrape d'Orient , les hommes sont hiérarchisés aujourd'hui suivant leur capacité; les grades de cette armée industrielle se donnent aux ouvriers les plus habiles, à mesure que l'instruction du corps permet de remplacer les Européens par des indigènes. Il y a là tels capitaines qui n'aspiraient avant leur enrôlement qu'à conduire un chameau à travers les sables. Un port immense creusé, un arsenal construit, cinq brigs, trois corvettes, six frégates et dix vaisseaux sortis de ces chantiers , tant de travaux achevés en cinq ans par des hommes arrachés à une vie presque sauvage, voilà les monnmens dont Mehemet a enrichi jusqu'ici sa ville d'Alexandrie. L'Occident lui doit aussi 'un salutaire exemple : par les résultats qu'il a obtenus de l'organisation régulière de seize cents barbares , il a prouvé aux rois que , dans le même laps de temps , ils changeraient la face de l'Europe et décupleraient ses produits, avec les trois millions d'hommes et les quinze milliards de francs qu'exige annuellement leur observation armée.

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