LES BALS A VIENNE
Vienne est sans contredit la ville la [dus gaie r'e toute l'Allemagne; à l'époque du carnaval surtout les plaisirs BOnt a l'ordre du jour et l'on ne voit p.nlout qu'innneiLses affiches, sur esquelles ou peut lire en lettre* d'un demi-pied oe hauteur l'annonce îles concerts et e- bals qui se succèdent presque sans interruption. On n'a que l'em barras du choi . A Paris chaq e famille donne au moins un bal p ir hiver , et il n'est pas d'employé à mille écus qui n'offre aussi sa petite soirée. Ici c'esi tout différent : les grands seigneurs et les nobles d nnenl seuls des fêles chez eux, et l'on n'est r- çu dans leurs immenses palais qu'en certifiant d'un nombre respectable de quartiers de noblesse. Les bourgeois, loges plus modestement , et qui ne sont pas l'avis de s'étouffer comme nos Parisiens dans les salons de dix-huit pieds cariés, auxquels il faut d'ailleurs de vastes emplacemens nour leurs fougueuses danses nationales, se contentent de bals publics, ou s'arrangent entre eux pour louer une des nombreuses s;nles qu'o-i trouve à < haque pas dans la ville ou dans ses faubourgs. Le jour fixé, les souscripteurs arrivent à l'endroit désigné, dansent et s'amusent comme des Allemands au bal, puis reviennent chez eux sans même soupçonner quels sont les tracas et les ennuis d'un mailre de maison.
Quant aux bals p, blics, n'allez pas croire qu'on entre dansions connue au théâtre, en payant à la porte; pour être admis dans le- n ieux famés, il fuit êlre connu ou présenté par une personne en position de répondr de von-; tout homme habillé décemment est reçu sani difficulté dans les bals du second o dre. La Redoute et le Sperl sont les plus chers et les mieux Composés. Ceux d'un or re moins relevé sont VEijsium , le Casino ci la Flora : la petite bnurgcoi»ie s'y donne rendez-vous.
Tous Ces lieux de réunion, au reste, diffèrent peu en-
(i) F.-c. Mutiner a visité In Chine avec l'ambuiadeur lord Macailney.
tre eux, je ne parlerai donc que de la Redoute, qui de tous est le plus intéressant.
On appelle la Redoute deux salles immences qui font partie du palais impérial. L'empereur a bien voulu les céder à se- fidèles sujets de Vienne qui vont s'y consoler , au prix d'un florin , des impôts qu'ils lui paient sans jamais marchander, et en disant encore excusez du peu. Les fêles qui s'y donnent sont fort brillantes, et la haute aristocratie ne dédaigne pas de venir de temps à autre s'y faire coudoyer par la petite noblesse et la roture.
C'est dans ces longues galeries étincelanns de lumières ei de dorures qu'il faut venir admirer la valse allemande, si vive , si pa-sionnée , auprès de laquelle la nôtre fait plié. C'est là qu'il faut voir ces couples de danseurs que l'œ'.l a peine à suivre, ces jeunes femmes blondes el pâles qui, enlacées à leurs vigoureux et adroits partners glissent et tourbillonnent aussi rapides que l'éclair; pour elles il n'est point de repos tant que dure la valse, car aussitôt qu'un couple s'arrête, la danseuse, surtout si elle est jolie, ne manque jamais d'êlre aussitôt engagée par un nouveau cavalier pour faire ce qu'on appelle le tour de salle, el repart laissant son dan-eur l'imiter si le cœur lui en dit. Ht venue au point d'où elle élait parlie , elle est quittée et reprise par un autre, el cela continue ainsi jusqu'au dernier coup d'archet de l'orchestre. Ici c'est un usage reçu, et il a cela de hou que les meilleurs danseuses ne sont pas la propriété exclusive d'un seul cavalier, et que le pauvre diable qui n'a pu trouver de partner au commencement de la valse, n'est pas forcé, comme chez nous , de rester spectateur oisif de cet amusement, qui pour un homme d'outre- Rhin est une vraie passion.
Les théâtres ne donnent point de bals masqués à Vienne; ce droh est exclusivement réservé à la Redoute: aussi, quand un de ces bal» est annonce, l'affluence y est-elle considérable. Ce jour-là, les distinctions sociales qui sont plus tranchées à Vienne .que partout ailleurs, sont oubliées pour quelque- heures; sous le masque tous les hommes sont é£ ux. et une noble dame, cachée derrière son domino de salin, écoule en souriant des paroi s de galanterie, qu'à visage découvert elle recevrait d'un air de mépris insultant , el pour le-quelles elle pourrait bien vous faire châtier par ses gens , ainsi que cela se pratiquait parfois'en France au temps jadis. Comme chez nous, à l'Opéra, la danse est proscrite de ces bals masqués, il faut se contenter d'êlre inliiguant, intrigué ou simple spectateur; ce dernier rôle esl, au reste, beaucoup plus agréable ici qu'a Paris , où l'on n'a guère que île lugubres dominos à passer en revue. A Vienne les dominos ne sont point en faveur, les Viennoises ont peine à se décider à cacher leurs oiies tailles dans ces sacs hideux , à couvrir leurs beaux et soyeux cheveux blonds d'un capuchon , bien plutôt fait pour envelopper le chef tonsuré d'un moine barbu que pour dérober aux regards les gracieux contours d'une lète de femme; aussi préfèrent-elles à celui là tout autre déguisement. C'est une grande affaire, à l'approche du carnaval, cpie le choix des costumes pour ces dames: elles y pensent long-temps à l'avance: en quelques jours , elles compulsent plus de livres qu'elles n'en ont ouvert tout le reste de l'année; elles écrivent en Fiance, en Angleterre, en Italie, pour des modèles de costumes el de.» étoffes; elles consultent leurs parcus, leurs amis, leurs connaissances , et finissent quelquefois par se décider pour la panne d'une paysanne un Tyrol ou des enviions de Vienne.
C'est un curieux spectacle que tous ces cosi unies frais et gracieux qui se mêlent et se groupent d'une façon si pittoresque et quelquefois si singulière; là, c'est une seii' use et blanche vestale qui cause avec un joyeux arlequin bigarré; ici lin lin c qui poursuit. . en riant aux éclats, une paysanne de 1 1 campagne de Rome; plus loin une odalisque couverte
de cachemires urécienx , étincelanie de diamans . qui donne
le bras à un lourd postillon Wiirleinbergeois, qui lui fait, en fort bon français, les plus tendres déclarations du monde ;
car il faut que vous sachiez que le français esta la mode ici; tous les gens comme il faut le parlent, ei les nobles affectent de ne se point servir «le la langue du pays. C'est trèsflaiteur pour nous, sans douie; mais le langage riche et nerveux qu'ont parlé Schiller et Gœihe, ne meriierait-il pas plus d'égards?
It y a toujours un assez grand nombre de femmes qui viennent à ces bals masqués en simple toilette de bal et le visage découvert; elles vont se promener à la Redoute comme on va entendre un acte à l'Opéra, ou faire un lour au Prader pour rencontrer quelques visages de connaissance et tuer le temps. C'est. un vilain mage que celui-là : on ne devrait laisser entrer les femme- aux bals masqué* qu'avec un déguisement; chaque figure qui s'y présenie sans masque est une chance de moins pour l'intrigue, une carte île plus de retournée : c'est une piraterie qu'on ne devrai! pas tolérer.
Une cbose qui m'a frappé, dit un voyageur, c'est l'indifférence.polie avec laquelle les hommes publics y sont reçus, la libeite que leur laissent les regards, si impertinemmenl curieux et investigateurs chez nous. Jamais à Paris un prince du sang . par exemple , ne se hasarderait à aller au bal masqué de l'Opéra en habit de ville, ou, s'il y allait, il sérail probablement entouré et inspecté par les ba lat/ds de manière à ne trouver qu'un supplice intolérable là où il venait chercher un moment de distraction. Ici, on ne s'occuperait pas plus de lui que du dernier bourgeois de Vienne; il pourrait parler et agir en toute liberté sans qu'on parût remarquer sa présence. A l'un des bals nias q nés de la Redoute, je rencontrai plusieurs fois dans la foule le second fils de l'empereur et le prince héréditaire de Bavière, personne ne paraissaitles reconnaître; le prince de iVletlernich parcourut les salles pendant prè> de deux heures , donnant le bras à sa femme, jeune et charmante Hongroise, et suivi de ses filles qu'accompagnaient quelques amis : on ne détournait seulement pas la tète pour les considérer. J'avoue que celte manière-d'agir me donna une haute idée du bon sens et de l'esprit des Viennois,
Les bals commencent à dix heures, à minuit on lire une loterie. Les lots sont exposés et coquettement arrangés sur une espèce, de buffet dont les rayons à glaces réfléchissent l'éclat d'un nombre consi érable de bougies, et le font ressembler à un vaste foyer de lumières. Là sont étalés aux regards, des plateaux d'argent ciselés à l'anglaise, des bracelets, des pi ndans d'oreille, des bagues de prix, de belles pipes en écume de mer richement montées en argent, des sacs à tabac brodés à C<>nslantmople, dont le velours éc .rlale ou le drap de cachemire esi parsemé de perles fines et de pierres précieuses. De chaque côté du buffet se tient un immense grenadier de la garde impériale; on dirait des statues. »
Il y a toujours à la Redoute deux orchestres, un pour chaque salle. Celui du salon principal joue les valses et les galopes les plus nouvelles de Strauss et de Morelly , les deux compositeurs à la mode, qui ne dédaignent pas de diriger eux-mêmes l'exécution de leurs œuvres. L'antre orchestre est une musique militaire, celle des grenadiers de la uarde impériale. Elle exécute avec une précision admirable des adagio et des morceaux d'harmonie d- s grands maîtres allemands; ainsi, on a d'un côié une musique vive, légère, gracieuse, qui excite à la joie; de l'autre de endres ou sombres mélodies qui saisissent et remuent l'âme puissamment ou in-pirenl de douces et mélancoliques pensées.
L'idée de rapprocher, de placer dans un même lieu deux sources d'émotions si différentes est, il nous semble, aussi spiritu lie qu'ingénieuse, et nous devrions profiter de cet exemple en France.
En général, les Allemands, bien qu'excellens musiciens, sont des chanteurs méuiocres; les chœurs allemands sont renommés et avec raison, mais quand il s'agii d'un solo ou d'un duo , leurs chanteurs sont bien loin des Italiens et
même des Français, dont les voix sont plus pures, mieux exercées, et parlant moins rudes.