ALI-MÉHEMET, VICE-ROI D'EGYPTE
Ali-Pacha (Mehemet ou Mohamed), vice-roi d'Egypte, est le prince de tout l'Orient, et peut-être du monde entier, le plus habile dans l'art de gouverner, si on ne le juge que par les succès qu'il a obtenus. Il s'est élevé au-dessus de cette foule de pachas qui pèsent depuis tant de siècles sur le sol oriental, parce qu'il a eu l'audace de commander à la fortune en se débarrassant de tous ceux qui pouvaient l'arrêter dans sa marche. Ses vues politiques et administratives sont profondes; mais Bonaparte, pendant la courte durée de son séjour en Egypte, avait ébauché tout ce qu'Ali exécuta depuis; il avait préparé les peuples aux changemens qui devaient les rendre heureux. Né de païens obscurs, en U69, à la Cavale, ville et port de mer de la Roniélie, Ali-Mehemet était encore en bas âge lorsqu'il perdit son père; il trouva un asile dans la maison du gouverneur de la Cavale, qui, charmé de ses heureuses dispositions , se plut à l'élever comme son fils. Ali-Mohammed sortait à peine de l'enfance lorsqu'il donna à son protecteur une grande preuve de sagacité et de courage. Les habitans d'un village voisin refusaient de payer le tribut d'usage , el le gouverneur manquait de moyens pour les y contraindre : Ali se présente , et ne demande que quelques hommes armés pour réduire les rebelles. Il part pour ce village, entre dans la mosquée, demande les quatre principaux habitans,
à qui il feint d'avoir à communiquer une affaire importante, les emmène charges de chaînes, menace de les metlre à mort si on veut les lui enlever, , cl arrive avec eux à la Cavale. L'arriéré del'impôt fut bientôt acquitté. Celle affaire, conduite avec autant d'adresse que de vigueur, valut un emploi au jeune Ali, et la main d'une jeune veuve liés riche, parente du gouverneur; il se trouva alors à la tète d'une grande f irlune, et mit tous ses soins à l'augmenter encore : il se livra au commerce du tabac, l'un des plus lucratifs de ces contrées, et acquit des richesses auxquelles il dut un surcroît de considération, ce qui ne l'empêchait pas de prendre les armes toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Ce fut contre les Français, en Egyple, qu'il fit sa première campagne. Le gouverneur de la Cavale avait armé et équipé un corps particulier dont il avait donné le commandement à son fils, en lui adjoignant pour conseil Ali-Mohammed. Le premier, bientôt rebuté des fatigues de la guerre, quitta l'armée, et laissa le commandement de sa troupe à Mohammed. Celui-ci ne tarda pas à se faire remarquer par plusieurs actions d'éclat et fut élevé par le capitan-pacha à un poste supérieur. Il entrevit dès-lors le rang auquel il pouvait prétendre, et ne négligea rien pour y arriver- Il chercha surtout à s'attacher les soldats albanais, et servit, à leur tête, les projets de la Porte pour l'anéantissement des Mameloucks. La grande réputation qu'il se fit par les succès continuels qu'il obtint sur eux, excila la jalousie et même la haine des pachas ses supérieurs. Ceuxci démêlèrent bientôt les vues ambitieuses de leur subordonné, et le desservirent auprès du grand-seigneur, qui lui intima l'ordre de quitter l'Egypte, en le nommant pacha de Salonique. Ali, déconcerté, mit tout en œuvre pour empêcher le triomphe de ses ennemis; le peuple, les militaires, les ulémas, soulevés secrètement par lui, s'opposèrent ouvertement à son départ, et portèrent leurs réclamalions jusqu'au pied du trône. La réponse se faisant attendre, le peuple et les cheyeks, impatiens, déposèrent le pacha d'Egypte, et le remplacèrent par Ali, qui, trop rusé pour se rendre à une nomination illégale, attendit le firman du grand-seigneur, qui arriva enfin, et le confirma dans la place éminente de gouverneur d'Egypte, avec la dignité de pacha à trois queues. Les circonstances n'étaient pas favorables; les soldats, sans paie depuis long-temps, étaient en pleine insurrection; les Mameloucks, ayant à leur tête Elfy I5ey, soudoyé par l'Angleterre, faisaient la guerre au pacha légitime, et avaient remporté sur lui quelques avantages. Les Anglais portaient Elfy Beyau gouvernement d'Egypte, et faisaient agir à Constantinople tous les ressorts de la politique en sa faveur. Ces démarches, et surtout la promesse de quinze cents bourses dont l'Angleterre garantissait le versement, décidèrent le grand-seigneur à envoyer une armée en Egyple pour en déloger Ali-Pacha, et y établir les changeur ns nécessaires. Ces troupes, au nombre de trois mille hommes, débarquèrent à Alexandrie; un capidjy, dépêché sur-le-champ à Mohammed, lui intima l'ordre de se rendre sans délai à Alexandrie, pour de là être transporté à Salonique en qualité de pacha. Ali sentit le piège, et différa d'obéir sous les prétextes les plus plausibles; mais il cul soin de faire prévenir sous main ses principaux officiers de l'ordre qu'il venait de recevoir, en leur annonçant qu'il élail prêta s'y soumettre; ce n'était qu'une ruse de sa part; il savait que la mort l'attendait à Alexandrie. Tons ses officiers accourent à l'instant, et lui protestent qu'ils ne consentiront jamais à son départ. L'adroit pacha profile
de en enthousiasme, leur fait une courte, mais véhémente allocution, et leur demande de jurer sur lecoran, livre sacre pour eux, qu'ils ne l'abandonneront pas, qu'ils mourront, s'il le fuit, pour la cause qu'ils défendent. Le serment fut prêté à l'instant même; ils ajoutèrent aîi serment unecérémonie simple, mais antique, qui tonne pour les Albanais \\t\ lien indissoluble qu'ils n'oseni rompre sans informe, c'est de passer l'un après l'autre s h tin sabre nu, tenu aux deux bouts par les deux plus anciens, lue nouvelle
requête fut présentée au divan, auprès duquel l'ambassadeur français agissait aussi il' une manière énergique; elle ne fit pas un grand effet : Ali-Mohammed n'eut raison que lorsqu'il eut envoyé àConslaulinople deux mille boures que lui avaient fournies ses amis en se cotisant chacun selon ses moyens. Alors seulement arriva le firman du grand-seigneur, qui confirmait pour la seconde fois Ali dans le paehalick d'Egypte. Un ennemi redoutable vint l'attaquer au sein de sa capitale ; les Anglais avaient déclaré la guerre à la Porte et étaient accourus en toure hâte, avec vingt-trois vaisseaux et six mille hommes de troupes de terre , se précipiter sur l'Egypte; mais leurs succès, fastueusemenl annoncés, se bornèrent à la prise d'Alexandrie, où ils ne purent se maintenir; ils furent ensuite complètement battus dans divers engagemens, la plupart de leurs généraux ayant été tués ou faits prisonniers, et enfin obligés de s'humilier devant leurs vainqueurs pour obtenir la permission de se retirer. Ali, enflé de cette victoire, tourne aussitôt ses armes contre les Mameloucks. Ces derniers, après la perte de plusieurs chefs accrédités, alternativement vainqueurs et vaincus, acceptèrent la paix aux condilions qu'ils proposèrent, et qui leur furent garanties; c'était qu'il leur serait permis de retourner au Caire, et d'y jouir des débris de leur ancienne fortune. Ils s'étaient rendus trop redoutables pour ne pas porter ombrage au despote de l'Egypte; leur destruction fut résolue. Il imagina donc que les Mameloucks fomentaient de nouveaux troubles pour renverser le gouvernement, et, au moment où il les comblait d'honneurs et des témoignages d'amitié les plus signalés, au milieu d'une cérémonie solennelle, où Toussoum, son fils , chargé de la guerre des Wahabites , allait être revêtu des insignes du commandement, il les fit massacrer de la manière la plus perfide et la plus barbare; de quatre cent soixante-dix Mameloucks qui faisaient partie de ce corlége devenu pour eux une marche funèbre, aucun n'échappa au carnage; l'extermination fut générale dans les provinces; soixanle-dix-huil d'enlre eux qui avaient été amenés au vieux Caire, furent également tués pendant la nuit.
(La suite à un prochain numéro.)