‹ Magasin universelChapitre 25 sur 320 · MOEURS DU PEUPLE ANGLAIS (I · texte numérisé non relu

MOEURS DU PEUPLE ANGLAIS (I

L'ivrognerie abandonne tous les jours les classes supérieures de l'Angleterre. 11 est aujourd'hui de très mauvais ton de se griser jusqu'à rouler sous la table, et quoiqu'il ne soit pas encore fort rare de rencontrer dans les rues de Londres des hommes et des femmes bien mis, à la mine enluminée et à la démarche chancelante, on peut cependant assurer que ces personnes , les femmes surtout , n'appartiennent pas à ce qu'on appelle la classe respectable. Ce n'est pas cependant que les bonnes matrones sur le retour, que les vieilles filles d'une certaine aisance, et appartenant à de bonnes familles des classes moyennes, de marchands retires, ne se permettent assez souvent , le soir surtout , le régal de gin et d'eau chaude; mais cela se passe à l'intérieur, après le souper, et si la raison se trouble tant soit peu, on n'a pas de témoins importuns, les enfans sont au lit , et l'on a toujours assez de force pour monter se coucher. Le lendemain on a mal à la lète, mais le climat est si mauvais, qu'il n'y a rien là qui doive surprendre, et l'on n'hésite pas à détourner les yeux et à faire la grimace toutes les fois qu'on se trouve en compagnie d'hommes qui se livrent au même passe-temps. Pcche caché est à moitié remis.

Mais à mesure que l'ivrognerie abandonne les classes supérieures, elle se propage avec une effrayante rapidité dans les classes pauvres; elle semble croître en raison inverse de l'aisance, cl d'olïei qu'elle est, elle ne lardera pas à devenir la cause du dccroissenienl de la prospérité. Un petit coup de (jin pour un estomac délabrées! un cordial uu:

j (i) Voyez pngc 4.1 r, l'1' volume.

charme la faim, et remédie temporairement au délabrement, et comme l'effet en est prompt, on a plus tôt fait d'y avoir recours que d'acheter un morceau de pain; les maux d'estomac redoublent par l'usage de celte boisson, il faut bien que le remède soit plus fréquemment employé, et l'on ne tarde pas à tout sacrifier pour se procurer ce poison. Le gin a une qualité qui lui est propre, il est narcotique; les mères en donnent une cuillerée aux jeunes en fans (pie la douleur empêche de dormir; il n'est doue pas étonnant que le goût en soil aussi général.

Ce goût tend à se répandre bien plus encore depuis l'établissement de ces immenses et magnifiques palais qu'on appelle (jin-iemples , et dans lesquels on débile, pour un ou deux sous, du yin à chacun des quatre-vingts ou cent individus de tout âge, de lout sexe, et couverts de baillons, qui viennent s'asseoir sur les bancs qui tapissent ses murailles. Le spéculateur place en général ces temples dans les quartiers habités par les pauvres, de sorte que leur somptuosité ressort encore plus indécemment au milieu de la misère qui les entoure.

Un comptoir en acajou , clans le fond d'une vaste salle éclairée par l'éclat de mille becs de gaz , des frises dorées et sculpte es avec soin , des glaces d'une grande dimension , tous les détails de la somptuosité anglaise, lourde, massive , mais riche, sont déployés clans ces gouffres pour attirer les malheureuses victimes qui, les pieds nus, la poitrine à peine couverte par des haillons , restes des habits des riches, viennent achever d'y ruiner leur santé. A Londres , comme nous l'avons dit dans un précédent article, jamais un pauvre n'endosse une veste dont l'étoffe ou la forme convienne à sa condition; ce sont les défroques des riches qui les couvrent, et l'étranger, en arrivant, est frappé d'étonnement à la vue de pauvresses qui lui demandent l'aumône, couvertes d'une vieille robe de satin à falbalas et d'un chapeau de velours à fleurs ou à plumes.

Les gin-temples , contre lesquels il faut regretter que le gouvernement ne puisse rien , ont provoqué la naissance des sociétés de tempérance , et bien que ceux qui se sont emparés de cette idée soient en général des philanlropes de profession, c'est-à-dire des gens qui parlent beaucoup et ne font guère, il y a lieu d'espérer que les bons citoyens s'en mêleront et remédieront au mal.

Un comité d'ivrognerie s'est établi sous les auspices de la législature, et peut-être obliendra-t-on un acte contre les gin-temples. Parmi les documens qui ont été présentés à ce comité, celui-ci mérite d'être rapporté. Il s'agissait d'une vieille femme tombée dans la mi-ère par l'usage du gin, « Cette femme, qui est veuve aujourd'hui , dit le témoin , est la tante de l'un de nos plus célèbres chanteurs. C'est une buveuse de gin incorrigible. Elle est mère de quatre fils et de deux filles, tous transportés à Botany-Bay. Après avoir vendu tout ce qu'elle possédait pour se procurer sa liqueur favorite, elle eut recours à l'expédient le plus extraordinaire : la nature , qui l'avait assez bien dotée, lui avait, avec l'âge , retiré tous ses dons , à l'exception des dénis les plus blanches et les mieux fu i tes qu'il soit possible d'imaginer; Elle les vendit au dentiste les unes après les autres... A mesure que sa passion augmentait, le dentiste spéculait sur son appétit et diminuait le prix qu'il avait d'abord donné. Il lui reste aujourd'hui deux dents; la dernière qu'elle a vendue lui a été payée 8 sons.

«Après son extraction cependant, elle pensa que c'était trop souffrir pour si peu ; elle alla trouver un médecin , et lui proposa de lui vendre s;.n corps par anticipation. Le médecin y consentit; il lui offrit même de lui donner une certaine somme par jour en sus du prix de son corps, à la condition qu'elle prendrait une certaine dose de méd< cine par semaine, pour en essayer les effets. La buveuse hésita; mais, craignant que la médecine n'eût pour objet de la tuer plus vite, elle se décida à refuser. »

II y a un grand enseignement dans cet exemple. L'Angleterre s'y dévoile tout entière : la vieille femme, le den-

tiste, le médecin sont des types qu'on ne saurait trop examiner,

Page 1