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L'OURS

La famille des ours est ainsi caractérisée : Six incisives à chaque mâchoire , dont l'extérieur de chaque côté diffère des quatre intermédiaires; à la mâchoire supérieure, les dents extérieures sont plus fortes et plus pointues; à l'inférieure, elles sont larges , assez pointues, avec un lobe latéral bien séparé à la base. Deux canines en haut el en bas, fortes, coniques; sept molaires au plus et quatre au moins de chaque côtétle chaque mâchoire , dont trois vraies : les fausses molaires sont petites, obtuses, espacées entr'elles; les vraies sont fort larges , à couronne totalement tuberculeuse.

La nourriture de la plupart des ours consiste principalement en racines, en fruits et en herbes, et généralement ce n'est que lorsque la faim les presse qu'ils se jettent sur les animaux et sur l'homme. Néanmoins quelques espèces deviennent carnivores à un certain âge.

Les ours qui vivent de végéiaux font un grand dégât dans les forêts de peupliers , de châtaigniers, dont ils aiment beaucoup les fruits; ils recherchent les sorbes, les framboises, les groseilles, le miel surtout, qu'ils mangent avec une grande avidité , en avalant tout à la fois et le miel et les abeilles de la ruche. En Lithuanie , par exemple, on est obligé de préserver de leur voracité, à l'aide d'une enceinte de piquets ou d'une couche de branches épineuses, les nombreuses ruches d'abeilles que l'on pratique dans les troncs d'arbres.

L'ours sait prendre habilement les poissons dans les rivières , dans les étangs et sur les bords de la mer. L'avidité des ours carnassiers a été constatée par beaucoup de voyageurs. — En 1789, le général hongrois de Malien, allant faire en Mehadie une revue de troupes, rencontra dans les montagnes une bande d'ours et de gros chiens , qui s'y étaient établis depuis peu pour dévorer les cadavres qu'on y avait abandonné en grand nombre, et qui rendaient le passage fort périlleux. — Oléarius raconte, dans son voyage en Mosiovie, que, dans la Livonie, un ours gigantesque, après avoir dévoré une masse énorme de harengs secs, blessé nombre d'hommes et de chevaux, se mit à boire une telle quantité de bière nouvelle dans un cellier, qu'il en fut élourdi, et put être facilement assommé par les habitans du lieu.

C'est surtout dans le nord que l'on rencontre de ces ours féroces qui attaquent les chasseurs, les gardiens de troupeaux, les troupes de voyageurs , et les habilans des villages au milieu même de leurs habitations. •**#

Horrebows, dans sa description de l'Islande, prétend que, les Islandais, surpris par un ours, échappent à sa

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poursuite en luijelant quelque objet, qu'il saisit et examine long-temps s'il n'est pas pressé par la faim. Ce voyageur dit même que l'objet jeté est le plus souvent un gant ployé, que l'ours retourne en tous sens , laissant ainsi à l'Islandais le temps de s'échapper. — l\ous ne garantissons pas le fait.

Les ours vivent sur les hautes montagnes ou dans les conlrées les plus rapprochées des pôles , soit dans l'ancien, soit dans le nouveau continent.

Les ours , selon les espèces, passent l'hiver presque engourdis dans les cavernes, qu'ils ont choisi pour leur domicile,

ou plongés dans la plus profonde léthargie , au milieu des glaces, où ils font leur séjour habituel. Comme tous les animaux dormeurs, ils prennent de l'embonpoint en été, et vivent pendant l'hiver aux dépens de leur graisse. Aussi sont-ils d'une maigreur extrême quand ravient le printemps.

Il existe plusieurs espèces d'ours, blancs, noirs, bruns, etc.; mais nous ne considérons ici que l'ours brun commun d'Europe.

L'ours commun. — La taille des ours varie comme la

(Ours du nord.)

nuance de leur poil; ordinairement leur longueur est de cinq pieds et quelques pouces. Le poil long , ferme et hérissé , qui le recouvre, le fait paraître informe et laid; mais sous celte épaisse fourrure , vous retrouverez un corps aussi délie que celui de la plupart des quadrupèdes. Sa tète alongée a du rapport avec celle du loup; son cou est peu apparent; ses jambes sont fortes et épaisses , et portent sur le sol par une large base qui permet à l'animal de marcher, comme l'homme, sur deux membres seulement.

Les lieux les plus solitaires, les forêts les plus sombres, les montagnes les plus escarpées , conviennent à l'ours. Il y vit seul , excepté vers la fin de l'automne où les mâles et les femelles se rapprochent un moment pour se quitter ensuite. C'est un spectacle fort singulier que celui que présentent alors ces animaux. Vous lés voyez se dresser, s'avancer tous les deux comme des hommes, en marchant droit, et se jeter avec transport dans les bras l'un de l'autre. ■ — On prétend que les ours mâles dévorent les petits quand , par hasard , les femelles ne les dérobent pas avec soin à leur férocité.

Un préjugé, enraciné depuis bien long-temps, fait considérer les oursons comme plus informes encore que leurs pères. Loin de là, ces jeunes animaux ont une ligure beaucoup moins disgracieuse que celle qu'ils prennent plus tard. Leur couleur est fauve avec du blanc autour du cou. Pendant un mois , leurs yeux restent fermés. Ils n'ont que huit pouces environ en naissant, mais ils croissent en pende temps avec une grande promptitude, Comme dans presque toutes les familles d'animaux , l'ours femelle élève ses petits avec beaucoup de tendresse, et les défend contre les as- .saillans avec un courage indomptable.

Les ours se battent à peu près comme le fon| les hommes.

Ils se lèvent sur lents pieds lie derrière, luttent avec ceux

de devant, frappent de- poings, et cherchent à étouffer

leur adversaire dans leurs liras nerveux. Il n'y a pas longtemps que les journaux faisaient mention d'une lutte dans

laquelle un Hercule de l'un de nos dépavtemens s'était imprudemment engagé avec un ours qu'on promenait muselé par les foires. Sans l'assistance du conducteur de l'animal, l'athlète à la blanche peau eût été étouffé par son vigoureux adversaire.

Quand ils ne sont pas attaqués , les ours se jettent rarement sur les hommes, à meins. comme nous l'avons déjà dit, qu'ils ne soient pressés par la faim. Mais quand ils se sentent blessés, ils deviennent ordinairement furieux, et se battent à outrance. Les chasseurs assurent qu'ils se défendent parfois en lançant ou des pierres ou tout autre corps lourd qu'ils trouvent sous leur main. Quelques-uns ont prétendu qu'ils se tamponnent leurs plaies avec de la mousse et des herbes.

L'ours est mou et lent dans ses mouvemens quand ni la passion ni la faim ne le tourmentent. Cette gravité dans la démarche a fait supposer à quelques peup'ades de .'a Sibérie que l'ours avait une grande sagesse. Chez elles tout accusé, dit le commodore Billings , est obligé d'aller mordre la tète d'un ours, et s'il est coupable, l'animal ne manque pas de le dévorer. Du reste l'ours est bien servi par la plupart de ses sens. Son odorat est très développé , son ouïe très fine, son toucher délicat; mais sa vue est faible.

Ou ne gainait douter, puisque le fait est attesté par des voyageurs dignes de foi, (pie les ours ont plus d'une fois enlevé des enfans et même des femmes, qu'ils ont nourris dans leurs cavernes sans leur faire aucun mal pendant celle captivité peu rassurante. Un exemple semblable a été raconté, il n'y a pas fort long-temps, par les feuilles publiques.

On sait que, depuis René H, les ducs de Lorraine faisaient entretenir un ours, en mémoire des services rendus à leur famille par le canton de Berne, dans les armoiries duquel se trouve cet élégant animal. Or. s'il faut en croire les chroniques de Nancy, il advint un jour qu'un pauvre savoyard, mourant de faim cl transi de froid, s'envint

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chercher un gîte dans la loge du prisonnier des ducs de Lorraine , et l'ours de l'accueillir avec charité , de le réchauffer dans ses hras , de lui abandonner une part de son repas , et de lui laisser une place sur sa paille. Le lendemain et les jours suivans, le jeune Savoyard revint chez son hôte; et bientôt il ne fut plus question dans toute la ville que des deux amis. .

L'ours est , pour les bateleurs , pour quelques paysans venus du nord de l'Europe, ou même des Alpes ou des Pyrénées , une source de bénéfices assez productive dans les campagnes. Mais les exercices variés que fait cet animal, au commandement de son guide, sont un spectacle fort monotone pour les habitans de nos villes , qui se rappellent encore les terribles jeux de Martin et de ses lions. En Lithuanie est un bourg, nommé Samourgun , dont les habitans ont formé une espèce d'académie qui a pour objet l'éducation des ours , c'est-à-dire leur apprentissage dans l'art de la danse.

La chasse de l'ours a de l'intérêt, non-seulement poulies chasseurs, qui recherchent les dangers et les vives émotions, mais pour le spéculateur. — Sa graisse se vend , en effet, avec un grand profit. En Europe, on en fait des pommades fort recherchées, en Tartarie, on la mange mêlée à du miel. Un seul ours fournit parfois plus de cent vingt pots de cette graisse. Les jambons d'oursons sont estimés des connaisseurs; et les Chinois , que nos lecteurs savent être quelque peu gastronomes, prisent beaucoup un certain ragoût dont les pieds de cet animal font la base. — Enfin, la peau des ours est un des meilleurs articles du commerce des pelleteries.

Jadis en Espagne, et maintenant même en Russie et en Amérique, on chassait l'ours à cor et à cri. Les difficultés que présente ce genre de chasse dans les retraites escarpées que choisissent les ours, doit la faire abandonner. On se contente ordinairement de faire des battues dans les forêts, en se faisant parfois accompagner de gros chiens dressés à cette guerre. On lance aussi l'ours avec des chiens, mais il est lent à se lever, et donne souvent le temps aux chiens les plus forts de l'attaquer dans sa retraite. Les Norwégiens ne se servent que de bassets, qui se glissent sous

le ventre de l'ours et le mordent dans l'endroit le plus vulnérable.

On chasse le plus ordinairement l'ours à l'affût. Il est rare qu'un seul coup l'abatte , tant sa fourrure est épaisse , sa charpente vigoureuse et ses muscles puissans. Aussi fautil s'armer d'un fusil à deux coups , et , pour plus de sûreté, marcher en compagnie d'un autre chasseur, qui se tient à peu de distance. Un coup de sifflet surprend l'ours, l'arrête, et le fait dresser sur ses pattes de derrière : c'est le moment de l'ajuster sous le ventre, où le poil est moins épais et b{ peau moins forte. — Rarement, dit-on, un ours, même blessé, se jette sur un chasseur qui a soin de rester immobile.

Les Kamtschadales font la guerre aux ours avec beaucoup d'ardeur. — Ils s'arment d'une lance pour se défendre contre eux dans le cas où , après les avoir blessés d'une balle, ils n'auraient pas le temps de recharger un second coup. — Les combats à la lance sont souvent funestes aux chasseurs de celte contrée. — Les Kamtschadales emploient aussi les trappes ; mais celte chasse est sans attraits pour eux, parce qu'elle est sans périls.

De toutes les manières de prendre les ours, la moins dangereuse est, sans contredit, celle qui consiste à les enivrer avec du miel ehargé d'eau-de-vie.

FENELON.

Extrait de sa dernière lettre à Louis XIV sur les fautes du

gouvernement de ce prince.

En offrant à nos lecteurs une vue des ruines de l'ancienne demeure de Fénelon, nous nous garderons bien de raconter la vie, qu'ils connaissent sans doute et depuis longtemps, du vertueux archevêque de Cambrai. Qui n'a lu les aventures de Télémaque, et, en tête de ce roman de mœurs et de politique , la biographie de son savant et pieux auteur? Qui n'a vu reproduite sous mille formes, par la gravure , la lithographie et l'art du peintre sur porcelaine , cette scène où Fénélon prodigue, dans son archevêché, des secours aux soldats blessés ?

(Ruines de l'ancienne Métropole de Cambrai.)

Nous ne rappellerons donc pas sa naissance, en 4 651, au château de Féueloa , dans le Périgord , les succès qu'il obtint comme prédicateur, et son zèle, tout de persuasion, pour convertir les incrédules à la foi religieuse , ses relations, sa mise en contact au château de Maintenon avec Madame de Guyon , celle femme si exaltée dans son mysti-

cisme, si ardente dans ses chrétiennes affections; encore moins redirons-nous la guerre acharnée que lui fit l'intolérant évêque de Meaux, au sujet de ses doctrines sur le pur amour, la condamnation qu'on arracha contre lui à la cour de Rome , et l'évangélique humilité avec laquelle il-se soumit à cette censure.

La place qu'auraient envahie ces détails si souvent rebattus, nous a paru devoir être plus utilement occupée par un extrait d'une lettre, peu connue sans doute de la plupart de nos lecteurs, de Fenelôn à Louis XIV. Chargé, comme chacun le sait, de l'éducation du petit-fils de ce roi, le pieux prélat avait dû , par position , s'occuper des affaires politiques et de l'avenir de l'état, malgré sa propension à se renfermer dans son ministère. Le Télêmaque , où l'on a même voulu voir une satire de la plupart des personnages de la cour, était le résumé de ses études sur la marche des affaires du royaume, et la lettre, dont nous réimprimons un fragment, n'est que le corollaire de ce livre.

Cette lettre, citée par d'Alembert, avait été considérée comme apocryphe, non-seulement par ce philosophe, mais par Voltaire et la plupart des hommes de lettres. Le motif le plus puissant sur lequel reposait ce rejet, était tiré de l'absence de l'original de la lettre attribuée à Fénelon; et , en effet, d'Alembert n'en avait vu qu'une copie. — Or, cet original a été retrouvé par M. Renouard, il y a peu d'années , et il n'y a plus aujourd'hui lieu de douter que la lettre ne soit authentique. — Quant aux idées énoncées dans ce document curieux , nous sommes loin de les adopter toutes , et nous avons exclu à dessein de notre citation des passages relatifs aux conquêtes de Louis XIV, dont le vertueux archevêque ue pouvaii apprécier la convenance. Il n'y voyait, lui chrétien, que de coupables envahissemens sur les terres des puissances voisines, et ne tenait aucun compta de ces nécessités politiques auxquelles les étals ne peuvent se soustraire , sous peine de périr.

« Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie,, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampans , la hauteur, et l'attention à votre seul intérêt.

«Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etal , pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur, parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel , pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'Etat, comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. Il est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peutêtre même trop, dans les choses extérieures; mais pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie : ils ont été durs, hautains, injustes, violens, de mauvaise foi; ils n'ont connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'Etat, ni pour les négociations étrangères (pie de menacer, (pie d'écraser, (pie d'anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé (pie pour écarter de vous loul mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolalrie, et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter a\ec indignation. On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, paice qu'on a voulu des esclaves. On a causé depuis plus de vingt

ans des guerres sanglantes. Par exemple, sire, on lit entreprendrai Votre Majesté, en 1072, la guerre de Hollande pour votre gloire <l pour punir les Hollandais, qui avaient

fait quelque raillerie, dans le cliBgrin où on les avatl mis

en troublant les règles iln commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier celte guerre , parce

qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste.

« Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande.

« Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfans , et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée; les villes et la campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent, vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Etat, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au heu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse , dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d'état. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains , et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.

« Le peuple même (il faut tout dire) qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous , commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de desespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi , dit-on , avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la frontière qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Sire? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si long-temps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins et de faire couler sous main quelque monnoie pour les apaiser. Ainsi on paie ceux qu'il faudrait punir; vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie, et de l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impôts pour celle guerre, le pain qu'ils lâchent de gagner à la sueur de leurs visages.

«Mais, pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours élé heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux ; vous craignez qu'on ne vous les ouvre; vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que voire propre repos, que la conservation de vos peuples, qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine, enfin <pie votre salut éternel incompatible avec cette idole de gloire »

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