BABYLONE
Babylone, comme beaucoup d'autres villes de l'Orient, est, à l'égard de nos cités modernes, dans le rapport disproportionné de la gigantesque Asie aveu notre sévère et petite Europe. Aussi, pour ne pas accuser d'exagération ce que les historiens nous rapportent de sa grandeur, faut-il se rappeler le lieu de la scène et songer qu'aujourd'hui même, dans cette vaste partie du monde, il y a telle capitale trois fois populeuse comme Paris; si ce que racontent les voyageurs anglais est vrai, Pékin et Nankin peuvent faire comprendre les anciennes villes de Babylone et de Ninive.
On attribue la fondation de Babylone aux premiers descendansde Noé; Nemrod l'agrandit environ deux mille ans avant Jésus-Christ; mais elle dut surtout ses embellissement à Sémiramis , qui lui donna, vers 1900, un mur d'enceinte de trois cent soixante-cinq stades de circuit pour imiter le nombre des jours de l'année solaire, et à Nabuchodonosor et à sa fille Nitocris de 600 à 562 . Elle était située dans une vaste plaine extrêmement fertile et arrosée par l'Euphrate; ce fleuve baigne les frontières de la Syrie, à une de ses branches, en Asie-Mineure, les autres en Arménie, et va se jeter dans le golfe Persique, qui était alors le centre des opérations les plus actives entre l'Asie occidentale , l'Ethiopie et l'intérieur de l'Afrique : Babylone devint l'entrepôt de tout ce commerce.
Celte ville, au rapport d'Hérodote, formait un carré parfait dont chaque côté était de cent vingt stades, c'est-àdire de six lieues; ses murailles étaient d'une grandeur prodigieuse, elles avaient cinquante coudées ( soixante-quinze pieds ) d'épaisseur et deux cents ( trois cents pieds ) de hauteur, elles étaient bâties de larges briques cimentées de bitume, liqueur épaisse et glutiueuse qui sort de terre dans ce pays-la , qui lie plus fortement que le mortier et qui devient beaucoup plus dur que la brique ou la pierre à qui elle sert de ciment.
Ces murailles étaient entourées d'un vaste fossé rempli d'eau et revêtu de briques des deux côtés. La terre qu'on en avait tirée en le creusant avait été employée à faire les briques dont les murailles e*taient construites.
Chaque côté de ce grand carré avait vingt-cinq portes d'airain; entre ces portes et aux angles de chaque carré, il y avait plusieurs tours élevées de dix pieds plus haut que les murailles.
Des vingt-cinq portes de chaque côté ducarré partaient autant de rues qui aboutissaient aux portes du côté opposé, de soi te qu'il y avait en tout cinquante rues qui se coupaient à angles droits; elles étaient bordées déniaisons qui avaient trois ou quatre étages et dont le devant était enrichi de toutes sortes d'embellissemens. Ces maisons n'étaient point contiguës , ayant de chaque côté un vide qui les séparait les unes des autres , comme à Rome , et on avait laissé aussi une grande distance entre elles et les murs de la ville ; aussi Babylone était-elle plus grande en apparence qu'en réalité. Près de la moitié de la ville était occupée par des jardins et par des terres qu'on labourait et qu'on ensemençait, comme nous l'apprend Quinte-Curce.
En ne donnant avec Fréret à la coudée ancienne que dix-sept pouces une ligne, au lieu de vingt et un pouces, les deux cents coudées qu'Hérodote assigne aux murs de Babylone font seulement deux cent quatre-vingi-quaiie pieds et non pas trois cent cinquante, et leur épaisseur n'est plus que de deux cent soixante et onze pieds; sans doute on est encore révolté de cette hauteur prodigieuse, mais Ctésias est d'accord sur ce point avec Hérodote , et il n'y a rien d'altéré dans les textes. Ces murailles étaient donc plus hautes que les tours de l'église Notre-Dame de Paris, qui n'ont que deux cent quatre pieds, mais il faut songer qu'elles faisaient l'étounement de l'antiquité, qui les mettait au rang des merveilles du monde, et que l'ad-
miration qu'elles excitaient devait être produite par quelque chose de bien extraordinaire.
Au reste, l'enceinte de Babylone n'était pas toute bâtie, il y en avait un peu moins de la moitié en terres labourables, et en admettant que Babylone fût quatre fois plus grand que Paris, la partie où il y avait des bâtimens n'était pas tout-à-fait le double de cette dernière ville.
On doit se ressouvenir aussi qu'après la ruine de Ninive, par Nabopolasser, Babylone fut la seule ville de Mésopotamie avant les conquêtes des Macédoniens. Il n'y avait que des villages dans ce beau pays: il fallait donc que les gens de quelque considération eussent des maisons à Babylone; c'est pourquoi Aristole dit que c'était moins une ville qu'un peuple entier enfermé dans des murailles, et que cette enceinte ne méritait pas plus le nom de ville que le méritait le Péloponèse, si quelqu'un s'avisait de le fermer de murailles.
L'Euphrate traversait Babylone par le milieu et la partageait en deux quartiers; d'immenses travaux. qui rendaient son cours oblique et tortueux diminuaient la force de ses eaux. On l'avait fait passer trois fois par Ardericca, bourgade d'Assyrie, en sorte que ceux qui se transportaient de cette mer-ci à Babijlone rencontraient, en descendant l'Euphrate , ce bourg trois fois en trois jours. ( Hérodote ).
Tous ces travaux, objet de l'admiration des plus habiles connaisseurs, avaient encore plus d'utilité que de magnificence. A l'approche de l'été, le soleil venant à fondre les neiges des montagnes d'Arménie, il en naît une grande crue d'eaux dans les mois de juin , juillet et août , qui , se jetant dans l'Euphrate , lui font franchir ses bords dans celte saison. Pour y remédier, on établit fort au-dessus de la ville deux canaux artificiels pour détourner dans le Tigre ces eaux débordées avant qu'elles fussent parvenues à Babylone.
En même temps , afin de mettre le pays plus sûrement encore à l'abri des inondations , Nabuchodonosor et sa fille (vers 600 avant Jésus-Christ) firent construire une prodigieuse digue de briques cimentées de bitume des deux côtés du fleuve, pour le retenir dans son lit. Cette digue s'étendait depuis la tête des canaux artificiels jusqu'à la ville et un peu au-dessus. En face des rues qui aboutissaient au fleuve, on avait pratiqué de petites portes, la plupart d'airain, par où l'on descendait sur ses bords. Il y en avait autant que de rues de traverse; elles étaient ouvertes le jour et fermées pendant la nuit.
Pour exécuter tous ces ouvrages , il avait fallu détourner le cours de l'Euphrate ; on avait donc creusé à l'ouest de Babylone un grand lac qui , selon Hérodote , avait vingt et une lieues en carré et trente-cinq pieds de profondeur, ou selon Mégasthènes soixante et quinze pieds. Le fleuve fut conduit tout entier dans ce vaste lac par le canal Pallacopas, qu'on avait coupé à son bord occidental, et lorsque les travaux fuient terminés , on le fit rentrer dans son lit ordinaire. Mais dé peur que l'Euphrate, au temps de ses crues, n'inondât la ville par les portes qui y conduisaient, on conserva le lacet le canal. L'eau y était laissée comme dans un réservoir d'où on la lirait par le moyen des écluses pour arroser les terres voisines. Ce lac servait donc en même temps à défendre le pays contre les inondations et à le fertiliser.
Les deux quartiers de la ville étaient réunis par un pont central qui avait six cent vingt-quatre pieds de long sur trente de large. Les arches étaient bâties de grosses pierres qu'on avait liées en emhle avec des chaines de fer et du plomb fondu ; de chaque côté s'élevaient deux palais qui communiquaient ensemble par une voûte ou tunnel qu'on avait construite sous le lit du fleuve pendant qu'il était à sec. On peut se faire une idée de la difficulté de l'entreprise par les immenses travaux commencés de nos jours en Angleterre pour établir un pont sous la Tamise. Le vieux palais des rois de Babylone, situé sur la partie orientale de
l'Euprate, avait une lieue et demie de circonférence. Près de là se trouvait le temple de Belus, dont nous parlerons plus bas. Le nouveau palais, situé vis-à-vis de l'autre, du côté occidental du fleuve, avait trois lieues de circuit. Il était environné d'une triple enceinte de murailles, séparées l'une de l'autre par un espace assez considérable. Ces murailles étaient ornées d'une infinité de se dptures qui représentaient toutes sortes de sujets. On y voyait entre autres une chasse où Sémiramis lançait son javelot contre un léopard, et où Ninns perçait un lion.
Dans ce dernier palais étaient ces jardins suspendus si renommés parmi les Grecs. Ils formaient un carré dont chacun avait quatre cents pieds, et formaient plusieurs terrasses posées en amphithéâtre et dont la plus élevée égalait la hauteur des murs de Bahylone. Ou montait d'une terrasse à l'autre par un escalier large de dix pieds; la niasse entière était soutenue par de grandes voûtes hàiies l'une sur l'autre, et fortifiée d'une muraille de vingt-deux pieds d'épaisseur qui l'entourait de toutes parts. Sur le sommet de ces voûtes on avait placé de grandes pierres plates de seize pieds de long et de quatre de large. On avait mis par-dessus une couche de roseaux enduits d'une grande quantité de bitume, sur laquelle il y avait deux rangs de briques liés fortement ensemble avec du mortier. Le tout était recouvert de plaques de plomb, et sur cette dernière couche était posée la terre du jardin. Ces plates-formes avaient été ainsi construites afin que l'huiïiidiiëde ia terre ne pénétrât point les voûtes et ne les détériorât pas. La terre qu'on avait jetée était si pro l'onde que les plus grands arbres pouvaient y prendre racine. Aussi toutes les terrasses en étaient-elles couvertes; on y voyait également toutes sortes de plantes et de fleurs propres à embellir un lieu de plaisance. Sur la plus haute terrasse il y avait une pompe, au moyen de laquelle on tirait en haut l'eau du fleuve, et on en arrosait de là tout le jardin. On avait ménagé, dans l'espace qui séparait les voûtes, sur lesquelles était appuyé tout l'édifice, de grandes et magnifiques salles qui étaient fort éclairées et qui avaient une vue fort agréable.
Il nous reste à parler du temple de Bélus, situé près de
l'ancien palais. Ce temple, si fameux dans l'antiquité, occupait un espace de quatre stades carrés; l'enceinte avait deux stades de chaque côté. Au milieu de cette place s'élevait une tour ou massif tout de briques, dont la base avait quatre stades de tour, et dont la hauteur était d'un stade. Ce bâtiment, que Slrabon nomme une pyramide, était composé de huit tours élevées l'une sur l'autre, et dont le diamètre allait en diminuant jusqu'à la plus haute, sur le sommet de laquelle étaient le temple de Bélus et l'observatoire des astronomes chaldéens. (Voyez la gravure.)
Si ces mesures, données par Hérodote, sont prises en stades itinéraires, le tour de l'enceinte extérieure était de quatre cent seize toises; la base de la tour avait deux cent huit toises de tour; sa hauteur était de cinquante-deux toises, c'est-à-dire de cent huit pieds plus grande que celle des tours de Notre-Dame de Paris, et de heauco p au-dessous de la hauteur du clocher de la cathédrale de Strasbourg, qui est de quatre cent quarante-cinq pieds, et de la grande pyramide, qui en a quatre cent soixante-huit.
La tour de Bélus était principalement destiné au culte des divinités assyriennes Les richesses de ce temple étaient immenses; on y voyait une statue en or massif de quarante pieds de haut. Diodore évalue ces richesses à plus de deux cent vingt millions.
Aujourd'hui les décombres de Babylone occupent un canton tout entier aux environs de Hella. Les édifices de celte ville, déjà diserte au Ier siècle de l'ère vulgaire, durent, en s'écioulant, former des collines, que les terres, entassées avec le temps, ont en quelque sorte effacées. On y fouille cependant tous les jours et on en relire une grande quantité de briques portant des inscriptions; les unes en relief datent du siècle des Arabes, les attires en creux appartiennent aux anciens Babyloniens. Ces briques sont encore le sujet de plusieurs discussions savantes. Hella, ville considérable, florissante par ses fabriques et agréablement située dans une forêt de palmiers , semble entièrement bâtie en briques tirées de l'anlique Babylone.
Sedillot.
les burev.tx d'obonneihenl ci de vnte sont me de Seine-Saint Germain, n° 9.
FRANCE. — BORDEAUX. — Premier article.
(Porte de Bordeaux appelée la Salinière.)
Sans entrer dans les discussions de supériorité qu'ont tant de fois soutenues, en faveur de leur ville naiale, les habitans de Bordeaux, de Lyon et de Marseille, ces trois villes puissantes par le commerce, qui se disputent le premier rang après la capitale, nous reconnaîtrons tout d'abord qu'il est bien peu de cités dans le monde entier qui puissent lutier avec Bordeaux pour la magnificence du premier coup-d'œil , les agrémens du séjour et le large développement de l'industrie. L'histoire de cetie ville, et en particulier la biographie succincte de ses grands hommes, la description de ses curiosités, la peinture des mœurs de ses habilans, l'appréciation de son influence politique et commerciale sur la prospérité de la France, demanderaient, pour être exposées avec tout l'intérêt qu'elles réveillent, plus de place que n'en offre ce modeste recueil. Nous consacrerons néanmoins plusieurs articles à ce sujet important que nous pourrons lotit au plus aborler aujourd'hui.
L'époque de la fondation de Bordeaux se perd dans la nuit des siècles. On ignore comment cette ville tomba au pouvoir des Romains; on sait seulement que c'était dès lors une cité importante. Eiie fut d'abord, comme toutes les villes, un village, un bourg, dont les maisons étaient de bois et de terre: mais, agrandie par la succession des temps, et surtout grâce à son heureuse situation, elle devint, sous les Romains, la capitale de la seconde Aquitaine ; ils la firent entièrement démolir pour la reconstruire ( an 260 de notre ère ) d'après les dessins et l'architecture des clés d'Italie, et l'embellirent de plusieurs beaux édifices. La splendeur antique de Bordeaux disparut avec la présence et par l'invasion des barbares. Vers 91 1 , les ducs de Gascogne étant devenus paisibles possesseurs d'un des plus beaux pays que leur enviaient les autres grands vassaux de la couronne, leurs rivaux, la firent rebâtir, mais dans le goût barbare de leur temps, et y appelèrent de nouveaux habitans.
En 1152, Bordeaux passa sous la domination anglaise par le mariage d'Eléonore de Guyenne avec Henri, duc de Normandie, depuis roi d'Angleterre. Son enceinte s'a- TOME II. — Juillet i835.
grandit sous Henri II et sous Edouard III. Cette ville s'accrut et s'embellit sensiblement, après avoir été entièrement , affranchie du joug étranger sous le règne de Charles VII, en 1451. Toutefois, la véritable splendeur de Bordeaux ne remonte guère au-delà du règne de Louis XVI , époque où M. de Tourny, intendant de la province de Guyenne, étendit immensément son enceinte, et traça le plan des embellissemens qu'on y admire.
Lors de l'établissement de la gabelle, les habitans de Bordeaux, ardemment attachés à leurs privilèges, auxquels le nouvel impôt portait atteinte, prirent les armes, s'emparèrent de l hôiel-de-ville, mirent en fuite plusieurs magistrats, et massacrèrent le lieutenant du gouverneur, Tristan de. Monneins, ainsi que quelques commis de la gabelle; mais bientôt les séditieux furent battus ou pris, et les plus coupables punis du dernier supplice. Tout étaitcalmé, lorsque Henri II, qui commençait à régner, crut devoir punir d'une manière exemplaire tous les habilans de Bordeaux. Il envoya dans celle ville, à la (ête d'une forte armée, le connétable Anne de Montmorency, qui, bien que la ville n'oppo-ât aucune résistance, fit pointer le canon sur les murs et y entra comme dans une ville prise d'assaut. Une contribution de 200,000 livres fut imposée aux habitans, qui en ouire furent obligés de livrer leurs armes: les cloches furent détruites; les privilèges de la cité abolis, ainsi quelepailemmt. Toutefois, celte punition ne parui pas sufrisa.Ueencore au doc de Montmorency ; il avait amené avec lui des juges qui, après avoir fait le procès à la ville , condamnèrent , de dix en dix maisons, trn Bordelais à être pendu et la plu part des ofiiciers municipaux à être suppliciés sur la plac^ publique... Après avoir exercé ces actes de barbarie sur les malheureux habilan- de Bordeaux, le connétable de Montmorency se déshonora par un trait de férocité qui a couvert à jamais son nom d'ignominie. Un des jurats de Bordeaux, nommé Leslonat, ayant été condamné à perdre la vie en vertu des jugemens précités, la femme de ce magistrat vint se jeter aux pieds du connétable pour lui demander la grâce de son mari. Elle était d'une beauté rare^
Montmorency en fut frappé, et lui fit entendre qire la grâce qu'elle sollicitait dépendait du sacrifice de son honneur, condition à laquelle cei te femme eut la faiblesse de consentir. Le lendemain, au point du jour, le premier objet qui frappa ses yeux fut une DOtence à laquelle était suspendu le corps de son mari (l)=...
La ville de Bordeaux est dans une situation magnifique et très avantageuse pour le commerce , sur la rive gauche de la Garonne , qui y forme un vaste port. Cette ville présente, à partir du magasin des vivres do la marine aux chantiers de construction, c'est-à-dire en suivant la courbure de la Garonne, qui a plus d'une lieue de développement, un croissant dont la partie orientale comprend la ville, et la partie occidentale le faubourg des Cliartrons ( remarquable par son étendue, par la beauté de ses édifices et par la richesse de ses habitans, presque tous adonnés au commerce). Quand on y arrive par eau du côté de Blaye, la largeur excessive de la Garonne, les vaisseaux de tant de pays différens et en aussi grand nombre, fixés au port , les édifices modernes qui s'élèvent sur les qu ùs, et forment avec le fleuve un arc parfait, présentent le point de vue le plus varié et le plus admirable. L'arrivée à Bordeaux par Saint-André-de-Cubzac et Libourne offre encore un spectacle plus magnifique et plus grand.
Bordeaux se divise en ville ancienne et en quartiers neufs. L'ancienne ville ne présente que des rues généralement étroites et tortueuses, des places irrégulières et resserrées, des maisons assez laides, presque toutes cependant en pierres de taille; mais les quartiers neufs sont d'une grande magnificence. La rue du Chapeau-Rouge, la plus grande et la plus belle rue de Bordeaux, dont la largeur forme une belle place oblongue depuis le port jusqu'au grand théâtre, s'eteni jusqu'à l'extrémité de la ville, qu'elle divise en deux parties égales, l'ancienne au sud, et la nouvelle au nord. Les allées de Tourny, les différentes cours, l'hôtel de la préfecture, la salle de spectacle, le plus bel édifice en ce genre que possède la France, la bourse, le palais royal, la douane, le jardin public, et surtout le beau pont nouvellement construit sur la Garonne, sont des ob. jets dignes d'admiration, qui rivalisent avec les plus beaux élablissèmens de ce genre situes dans les villes les plus riches de 1 Europe
Le port embrasse presque toute l'étendue demi-circulaire de la rivière, et peut contenir plus de mille navires; il est sûr, commode, et offe un coup d ced imposant par la quantité de vaisseaux de toutes le.i grandeurs et de toutes les nations qui y sont continuellement mouillés. En tout temps, des navires de 500 à 000 tonneaux peuvent y arriver; ceux d'un tonnage plus élevé sont souvent obligés de laisser une partie de leur cargaison à Blaye ou à Pouillacl A l'une des extrémités du port se présente le supeibe quartier des Chartions; au centre est la place royale qui règne en fer-àcheval sur la Garonne, et remplacement du château Trompette, maintenant remplacé par un quartier neuf et par de belles promenades; à l'autre extrémité sont les chantiers de construction.
La Garonne est bordée de quais larges, sans parapets, qui descendent par une pente douce jusqu'au bord du fleuve, où les barques peuvent en tout temps être déchargées. Le quai des Chartions est une des belles chaussées qui existent en Fiance; il est borde de maisons qui n'ont entre elles aucune uniformité, mais qui n'en présentent pas moins un ensemble aussi agréable qu'imposant par leur élévation et la beauté de leur architecture; on en compte près de. trois cents, habitées par de riches negocians, ce qui rend, comme on l'a dit, ce Faubourg l'un des plus beaux
de l'Europe. Des chais ou celliers occupent une grande partie des Cliartrons; il en est qui contiennent cinq ou six cents, et même jusqu'à mille tonneaux de vins. A l'cxlic mile Inférieure du quai est l'ancien bâtiment du moulin
(i) Histoire de Bordeaux f par Dom de Vienne.
des Cliartrons, vaste établissement construit pour moudre mille quintaux de grains en vingt-quatre heures, an moyen de vingt-quatre paires de meules mues sans interruption par le flux et le reflux de la Garonne; mais le dépôt journalier des vases ayant obstrué les canaux, il sert aujourd'hui de magasin pour les tabacs et d'entrepôt pour les denrées coloniales.
Parmi les nombreux édifices et établissèmens publics de Bordeaux, nous décrirons d'abord le magnifique pont qui porte le nom de cette cité.
Le pont de Bordeaux , qui fait aujourd'hui l'admiration des étrangers , est un monument unique par la difficulté que présentait son exécution. La Garonne, devant Bordeaux , a une profondeur générale de dix-huit , vingt-quatre, et, dans quelques endroits , de trente pieds : deux fois par jour, le flux et le reflux gonflent ses eaux jusqu'à quinze et vingt pieds de hauteur, et sescourans, dans l'un et l'autre sens, ont souvent une vitesse de plus de dix-huit pieds par seconde. Cette rivière coulant en outre sur un fond de sable et de vase facile à déplacer, on douta long-temps de la possibilité d'y établir un pont solide, quoique depuis longtemps on en eût reconnu la nécessité. L'illustre Tourny et le maréchal de Richelieu n'osèrent tenter une aussi vaste entreprise; mais Napoléon, qui ne connaissait pas de travaux d'art impossibles, décréta la construction du pont de Bordeaux, dont les premier travaux furent commencés en 1810. Après la paix de 4815, les travaux furent poussés avec activité par ia compagnie qui régissait l'entreprise, et le pont fut achevé le 4 cr octobre 1821. La dépense s'est élevée à 6,500,000 fr., pour le remboursement desquels le péage a été concédé à la compagnie pour quatre-vingt-dixneufans.
Le pont de Bordeaux est composé de dix-sept arches en maçonnerie de pierre de taille et de brique, reposant sur seize piles et deux culées en pierre. Les sept arches du milieu sont d'égale dimension , et ont près de quatre-vingts pieds de diamètre chacune. L'ouverture de la première et de la dernière arche est de près de soixante-trois pieds; les autres sont de dimensions intermédiaires et décroissantes. Les voûtes ont la forme d'arcs de cercle dont la flèche est égale au tiers de la corde. L'épaisseur des piles est de treize pieds environ ; elles sont élevées à une hauteur égale audessus des naissances, et couronnées d'un cordon et d'un chaperon. La pierre et la brique sont distribuées sons les voûtes de manière à simuler l'appareil des caissons d'arc; itecture au moyen de lignes transversales et longitudinales. Le tympan , ou l'intervalle entre deux arches , est orné du chiffre royal entouré d'une couronne de chêne , et sculpté sur un fond de briques. Au dessus des arches règne une corniche à modifions d'un style sévère. Deux pavillons décorés de portiques avec colonnes d'ordre dorique sont élevés à chaque extrémité du pont. La largeur de chaque trottoir est de sept pieds et demi, et celle de la chaussée de trente pieds : la largeur totale du pont est de quarante-cinq pieds.
Une pente légère, parlant de la cinquième arche de chaque côté, et descendant vers les rives, facilite le raccordement de la chaussée du pont avec les places et les quais aux abords, et favorise l'écoulement des eaux. Mais les dégradations causées par les pluies sont bien plus sûrement écartées ou prévenues par une disposition ingénieuse, et dont aucun édifice connu n'offre le modèle, Cette niasse imposante de voûtes contiguës. en apparence si lourde, .est allégée intérieurement par une multitude de galeries semblables à des salles de cloilies qui sont en communication entre elles d'une extrémité à l'autre du pont, On peut en toul temps explorer l'étal des arches sous la clttOSSée . et il esl facile de les entretenir et de les réparer sans interrompre la Circulation des voitures. Il existe même sous chaque trottoir une galerie continue en foi nie d'aqueduc, par laquelle on pourrait amener les eaux des eoleaux de la rive droite de la Caroline, et les distribuer dans la ville.
La construction du pont de Bordeaux est un modèle d'une grande difficulté vaincue : la profondeur de l'eau, la rapidité des courans. et surtout la mobilité delà rivière, étaient les principaux obstacles à vaincre; ces obstacles ont été surmontés avec un grand talent par le constructeur. Sous ces divers rapports, le pont de Bordeaux ne souffre de rap procbemenl avec aucun autre ouvrage du même genre.
Afin qu'on puisse se faire une idée exacte de l'étendue de ce monument, nous donnons le tableau de ses dimensions comparées avec celles des principaux ponts de l'Europe :