DANS L' AMÉRIQUE DU SUD
Il n'y a pas long-temps encore, l'Amérique du sud était si peu connue des Européens , qu'ils se la représentaient généralement comme une contrée dotée de tous les avantages, et aussi agréable à parcourir que favorable à exploiter sous le rapport industriel et agricole tout à la fois. S'il existail encore parmi nos lecteurs quelques personnes chez lesquelles se fût maintenu ce préjugé, l'extrait que nous leur soumettons d'une relation de voyage écrite par un oflicier anglais, qui faisait, comme volontaire , partiede l'expédilion dirigée par Rolivar contre les restes de la puissance espagnole, suffirait, sans doule , pour les d> tromper. Cet oflicier apprit aux dépens de sa sanlé combien sont dangereux les voyages à travers quelques-unes des parties de celle contrée.
Après avoir eu la fièvre jaune à Angosiura. l'auteur rejoignit l'armée à Guadualito. petite ville sur les limites des plaines de Farinas. Le sol y étant sablonneux el couvert d'épines dans plusieurs parties, rendait les marches de l'infanterie 1res pénibles el liés difficiles. Le manque d'eau , car c'était l'ete, obligeait souvenl la cavalerie à abandonner ses chevaux, et chacun portail sa selle sur sou dos, pisqu'a ce qu'il trouvât une nouvelle monture. Le phénomène du mirage se voit souvenl dans ces immenses plaines dociles,
mais les chevaux et le bétail ne se laissent pas prendre comme les hommes à ses fausses apparences; ils savent toujours reconnaître, par quelques indications imperceptibles à l'homme , le voisinage de l'eau. Ils soufflent alors avec force dans cette direction , et soudain leur fatigue se change en activité; on n'a plus besoin d'éperons; on ne peut les retenir ni les conduire autre part que là où les guide leur instinct.
Une armée souffrant de la soif offre l'aspect d'une déroule complète à l'approche de l'eau. Il est impossible, dans ces occasions, <ie faire garder aucune subordination; chacun quille son rang, et court en avant avec ces yeux hagards qui dénotent les tourmens de la soif. Ce serait la des truction certaine d'une armée, si, l'ennemi étant eu possession de l'eau, elle venait à s'en approcher de celle manière. Cette eau est verte assez ordinairement, et les insectes y pullulent; souvent les cadavres dés chevaux ou d'autres animaux qui ont eu juste assez d force pour y arriver et y mourir, flottent à la surface; ajoutez à cela, que les bœufs et les m.:lets de l'armée s'y jettent à la fois , et s'y roulent quand leur soif est apaisée, et on pourra se faire une idée de la boisson réservée au dernier arrivant.
L'auteur décrit ce qu'avaient à souffrir les soldats au passage de certaines rivières où se trouve un poisson nommé cartibi.
Un grand nombre fut mordu aux jambes et aux cuisses par ce petit poisson. Il n'a jamais plus de trois pouces ie long, et sa forme est la même que celle du goldfish, auquel il ressemble par la brillante couleur orange de ses écailles. Quoique ces carribi soient si petits, ils sont tellement voraces, et se réunissent en quantités si prodigieuses, qu'ils sont très dangereux , et un Llanero les redoute plus qu'un caijman. Leur bouche est très grande en comparaison de leur corps, et s'ouvre comme un moule à balles. Elle est armée de dents larges et po ntues comme celles du requin en miniature , de sorte qu'ils emportent la peau là où ils mordent. Lorsqu'ils attaquent une béte 'ou un homme, ils leur enlèvent en un instant la chair de <!essus les membres, et le goût du sang qui se répand clans l'eau les rassemble par myriades.
On aperçoit bientôt , à travers les ouvertures des montagnes; qui conduisent aux Cordillères, les sommets de neige des Andes; plus on regarde ces barrières élevées , moins on peut concevoir la possibilité de les franchir. Les sentiers étroits qui conduisent aux Paramos , courent à travers de sauvages montagnes , entièrement désertes , et couvertes d'immenses forêts qui , plongeant sur la route . empêchent le jour d'y pénétrer.
Les arbres y sont immenses; les nuages s'arrêtent dans leurs branches, et l'eau dégoutte sans cesse de leur feuillage. Les sentiers y étaient si glissans, que les chevaux et les mulets s'y abattaient sans cesse, et le bruit des torrens et de? cascades ne contribuait pas peu à nous effrayer. Tant qu'on reste dans ces forêts, on n'y souffre pas du froid; mais dès qu'on les quitte pour entrer dans les Paramos, ou chemins dénudés, et sans abri à travers les pics inaccessibles, le vent est froid et pénétrant, et gèle ceux mêmes qui sont bien couverts.
L'aspect sauvage des Andes, du haut de ces montagnes, est magnifique. Quoiqu'elles y paraissent entièrement couvertes de neige, il y en a peu cependant dans les Paramos, excepté sous les rochers où elle est à l'abri, car les coups de vent qui soufflent continuellement à travers les passes des monts , l'empêchent de s'y loger. Il y a aussi sur les côtés de quelques-uns des pics élevés de ces précipices des rochers nus sur lesquels la neige ne peut s'attacher; mais quand on se trouve à cette hauteur, l'aspect général est celui de montagnes incrustées de glace, et brisées dans beaucoup d'endroits, d'où se précipitent des cascades continuelles. Il n'y a pas de chemins tracés , car le sol y est rocailleux et stérile, et ne présente en fait de végétation que quelques noirs lichens ; on ne peut pas cependant s'y égarer, car le
chemin est jonché d'ossemens d'hommes et d'animaux qui ont tenté le passage des Paramos pendant le mauvais temps. Une multitude de petites croix s'élèvent sur les pierres placées par de pieuses mains, en mémoire de voyageurs qui y ont péri, ['es morceaux de harnais, des malles, et différens autres objets qui ont été abandonnés, s'yrenconcontrent aussi fréquemment. Un sentiment profond de solitude et d'éloiguement du monde s'empare alors de votre âme , et s'accroît encore par le silence de mort qui règne autour de vous; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est le vol du condor, et le murmure monotone et éloigné des cascades. Les nuage- passent sansces^e si rapides et si épais, qu'ils cachent entièrement à la vue les montagnes et les forêts les moins élevées; et quelquefois ils obscurcissent tellement le chemin, que le danger de le perdre ou de faire un faux pas fait trembler; souvent il faut se coucher par terre pour ecluipperà la violence du vent, dont l'impétuosité est excessive. Le ciel, vu de ces hauteurs, est d'un bleu fonce , et semble plus rapproche que vu des vallées ; et quoique le disque du soleil soit sans nuage, ses rayons semblent ne pouvoir échauffer, et leur lumière est pâle comme celle de la lune.
Les pauvres soldats de Bolivar périrent en grand nombre dans ce passade. Ceux qui se couchaient de fatigue devenaient bientôt livides, et mouraient dans un état complet de sti peur, comme frappés d'apoplexie. L'extrême raréfaction de l'air à cette hauteur peut avoir contribué à ce fatal résultat. La nuit passée dans ce Paramo fut affreuse; on ne pouvait se procurer du bois pour faire du feu, et d'ailleurs , les coups de vent continuels l'auraient éteint. Officiers et soldats s'assirent serrés les uns contre les autres pour se tenir chauds ; il en mourut beaucoup.
Notre voyageur quitta Bogota pour rejoindre les armées rassemblées dans les différentes parties de Venezuela.
Après avoir passé Neyva , il fallut descendre de cheval , car le sentier était si étroit, qu'il n'y avait pas de place pour les genoux du cavalier, et comme il y faisait très glissant, on était sûr de se briser les os au moindre faux pas de l'animal. Le feuillage des arbres qui couvrent ce chemin est si épais, qu'on marche presque dans l'obscurité; si l'on rencontre des bœufs ou des mulets chargés , on est obligé de grimper sur les côtés, en se tenant à des plantes ou à des racines, jusqu'à ce que les animaux aient passé. Des Indiens nommés charqxds portent les fardeaux et les voyageurs dans les passages dangereux. Lorsque c'est un homme, ils le font placer dans un fauteuil attaché à leurs épaules. Le voyageur s'y asseoit à son aise, et de manière à éviter toute espèce de mouvement qui pourrait ébranler le porteur et lui faire perdre l'équilibre; aussi les charquis se font-ils toujours payer plus cher pour porter un homme que pour un firdeau , alléguant avec raison qu'ils courent plus de danger avec ce qui remue qu'avec ce qui est immobile. Us ont soin aussi de temps en temps de l'engager à ne pas changer de position ; souvent même ils insistent pour qu'il se bande les yeux dans les passes dangereuses. lis se font payer le double pour transporter une femme. Leur dos est toujours déchiré comme celui des bêles de somme. Ils sont très sobres dans ces voyages, et malgré leur passion pour les liqueurs, ils les refusent, sachant bien que de leur activité et de leur fermeté dans ces chemins dépendent leur vie et celle des voyageurs.