CHASSES
DANS LES PRAIRIES DE L'AMÉRIQUE NORD. — MŒflRS DES INDIENS.
Nous empruntons à W. Irving une description de la vaste étendue de pays qu'on appelle les Prairies , et quelques détails sur les excursions qu'y font les tribus indiennes, ainsi que sur les mœurs encore peu connues de ces hommes à demi civilisés.
Dans les régions vantées de l'extrême occident, à plusieurs centaines de milles au-delà du Mississipi , s'étend un vaste espace de pays inhabité dans lequel on ne peut voir ni la hutte d'écorce du blanc, ni le wigwam de l'Indien. Ce sont de grandes et humides plaines parsemées de forêts, de bosquets et de bouquets d'arbres, arrosées par les Arkansas, la Grande-Rivière, la rivière Rouge et leurs affluens. Sur ces déserts fertiles et verdoyans, l'élan, le buffle et le cheval sauvage, errent encore dans toute leur liberté native. Ces plaines sont le pays de chasse des diverses tribus île l'ouest. Là viennent l'Osage, le Crcek , le Delaware, et d'autres tribus qui se sont liées à la civilisation, et vivent dans le voisinage des établisseinens des blancs. Là vivent aussi les Pawnees , les Comanches et autres tribus farouches et indépendantes, nomades de la prairie, ou habitant la lisière des montagnes Rocheuses.
La région dont j'ai parlé est un terrain conteste entre ces tribus belliqueuses et vindicatives. Aucune d'elles n'oserait élever une habitation permanente sur ce tenitoire. Leurs chasseurs et leurs guerriers s'y réunissent ni coips nombreux durant la saison, y jettent des lentes construites pour un jour avec des hranches el des peaux , commettent un massacre rapide parmi les troupeaux innombrables qui paissent au milieu des prairies, el. après s'être chargés de chair de daim ou île buffle, ils se i étirent rapidement loin
d'im dangereux voisinage. Ces expéditions ont toujours,
jusqu'à un certain point, un caractère guerrier) les chasseurs sont toujours munis d'armes offlwsivtl et défensives,
et exercés à une vigilance perpétuelle. Renconirent-ils dans leurs excursions les chasseurs d'une tribu ennemie, de cruelles luttes s'engagent. Ils sont sujets dans leurs campemens à être surpris par des partis de guerre, et les chasseurs dispersés à la poursuite du gibier peuvent être pris et massacrés par des ennemis cachés. Des têtes fracassées et des ossemens de toute sorte, blanchissant dans un ravin obscur, ou près des restes d'un camp de chasse, montrent où le sang a été versé, et annoncent au voyageur les dangers que l'on court dans la région qu'il traverse.
M. Irving nous raconte ensuite son départ du fort Gibbon avec une troupe de chasseurs des prairies; puis vient le récit des divers accidens du voyage; voici comment il décrit le camp : « Les chasseurs bivouaquaient sous des arbres, au fond de la vallée; pour nous, nous plantâmes notre tente sur un petit monticule de rocher près d'un ruisseau. La nuit vint sombre et basse , avec des nuages flottans et plusieurs symptômes de pluie; les feux des chasseurs brillaient dans la vallée, et jetaient de fortes niasses de lumière sur les groupes à contenance de brigands (robber-lookhuj) qui faisaient la cuisine, mangeaient et buvaient à l'entour. Pour ajouter à cette scène sauvage, plusieurs Indiens Osages, sortis du village que nous avions traversé, étaient mêlés avec les hommes. Trois d'entre eux vinrent, et s'assirent à notre feu. Ils considéraient en silence tout ce qui les entourait, et ressemblaient assez bien à des figures de bronze monumentales. Nous leur donnâmes de la nourriture et, ce qui leur fit i lus de plaisir, du café. Lorsqu'ils eurent soupe, ils s'étendirent côte à côte auprès du feu, et commencèrent un chant bas et nasal , s'accompagnant en frappant leur poitrine avec leurs mains. Leur chant semblait consister en stances régulières, terminées non point par une cadence régulière, mais par l'abrupte interjection, ha! prononcée presque comme un hoquet. Ce chant, nous dit notre interprète, Beatte, avait pour sujet nous, notre arrivée, la manière dont nous les avions traités, et tout ce qu'ils connaissaient de nos plans... Ce mode d'improvisation est commun parmi ces tribus sauvages; et de celte manière, au moyen de quelques faibles inflexions de voix, ils chantent leurs exploits de guerre et de chasse, ou parfois s'abandonnent à leur verve d'humeur comique et satirique, beaucoup plus commune chez les Indiens qu'on ne le croit généralement.
En effet, les Indiens que j"ai eu occasion devoir dans la ■vie réelle diffèrent beaucoup de ceux que nous décrivent les poètes. Ils ne sont point, comme on nous les représente, taciturnes, inflexibles, sans larmes et sans sourire. Ils sont taciturnes, j'en conviens, avec les blancs, dont ils se méfient et dont ils ignorent le langage ; mais les blancs sont taciturnes dans une position pareille. Lorsque les Indiens sont entre eux, il n'y a pas de plus grands jaseurs. Ils passent la moitié de leur temps à parler de leurs aventures de guerre et de chasse, et à raconter des histoires bizarres. Ils sont grands mimes , bouffons parfaits , et s'amusent beaucoup aux dépens des blancs, qui leur supposent un profond respect pour leur grandeur et leur dignilé. Ce sont desobservateurs curieux; ils notent chaque chose en silence, mais avec soin, échangeant parfois entre eux un coup d'oeil ou un mot lorsque quelque chose les frappe, mais réservant leurs commentaires pour le temps où ils sont seuls. C'est alors qu'ils se livrent sans contrainte à la critique, à la satire et à la gaieté. »
Le cheval sauvage, avons-nous dit (voy. pag. 289), dans les prairies de l'Amérique nord, comme dans les pampas du sud, est l'objet des plus grands efforts des chasseurs. Il se prend à peu près de la même manière au nord et au sud. Cette manière consiste, comme le savent nos lecteurs, à surprendre ou à atteindre à la course le cheval sauvage , et à le saisir avec une corde que l'on nomme lasso dans les pampas , et lariat dans les prairies. Ensuite on faligue le cheval sauvage en le retenant et en le laissant aller tour à tour, à peu près comme le pêcheur qui veut retirer le pois-
son pris à la ligne. Voici un court épisode extrait du même ouvrage de W. Irving , qui peut montrer les fatigues et les accidens de celte espèce de chasse :
Comme Beatte revenait au camp, il rencontra une Iroupe de six chevaux qui prirent immédiatement la fuite vers la rivière. Il les poursuivit à travers le courant , laissa sa carabine au bord de l'eau, et, lançant son cheval à toute bride , atteignit bientôt les fugitifs. Il essaya d'en prendre un, mais le lariat tomba sur ses oreilles, et il le secoua. Les chevaux descendirent une colline; Bealte les suivit sans relâche, lorsque tout à coup il vit leurs queues flottant en l'air, ce qui indiquait qu'ils se jetaient dansunprecipice.il était trop lard pour s'arrêter. Il ferma les yeux, retint son haleine, et les suivit à tout hasard. La descente était de vingt à trente pieds, mais chevaux et chasseur arrivèrent sans accident sur un terrain sablonneux.
Alors il réussit à saisir avec son lariat un jeune et joli cheval. Comme il galopait à son côté, un arbrisseau qui se trouvait entre Bealte et son prisonnier fit échapper le lariat des mains du chasseur. Il le ressaisit, mais le même accident le lui fit perdre de nouveau. L'ayant enfin repris, dans une région moins couverte, il put fatiguer le jeune cheval avec cette espèce de ligne, jusqu'à ce qu'enfin il s'en rendit maître et le conduisit à l'endroit où il avait déposé sa carabine.
Il rencontra une autre grande difficulté lorsqu'il fallut passer la rivière, dans laquelle les deux chevaux s'embourbèrent. Bealte faillit être enlevé de sa selle par la violence du courant et les efforts de son captif. Après beaucoup de travail et de peine cependant, il vint à bout de traverser le courant, et conduisit sa prise dans le camp.
INFANTERIE
(Cinquième article.) — (Voy. r>ag. 292.)
Il se fit sous le règne de Louis XV une amélioration remarquable dans notre système militaire, et nous ne devons pas la passer sous silence; elle est due à M. de Choiseul, homme d'état doué du génie qui conçoit et du caractère qui exécute. Jusqu'à lui, les capitaines exploitaient à leur fantaisie , et comme des métairies qui leur appartenaient , les compagnies qu'ils étaient chargés de remuer. M. de Choiseul leur en ôta l'administration , et les réduisit à de simples appointemens; innovation importante, véritable révolution, qui détruisit dans l'armée les dernières traces du régime féodal , si funeste à la royauté, et fit de tous les soldats les soldats du roi.
Une autre ordonnance du même ministre eut une grande influence; c'est celle qui détruisit , en établissant des conseils d'administration, le despotisme des colonels; dans quelques corps, ce despotisme était devenu intolérable.
Le règne de Louis XV commença sous d'heureux auspices, et, dans la guerre de -1733, à laquelle on se préparait depuis huit ans, la France eut sous les armes plus de deux cent mille hommes, qui, par leurs victoires, nous assurèrent la possession, tant de fois tentée, de la Lorraine, et à l'Espagne celle du royaume de Naples. Nous fûmes moins heureux dans la guerre de 1741 ; elle commença pourtant en Bohême par quelques succès éphémères , que la mauvaise direction donnée à nos armes changea bientôt en revers. L'infanterie française montra, dans cette campagne, àFontenoy, à Lassfel, sous la conduite du maréchal de Saxe, qu'il ne manque jamais aux soldats français qu'un chef qui sache les enflammer et les conduire; mais, malgré tant de valeur, il ne nous resta de celte guerre que des dettes et la honle de ne pouvoir même pas relever les fortifications de Dunkerque. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, la force de l'infanterie française fut réduite à cent soixante et quelques mille hommes.
La difficulté des enrôlemens volontaires avait fait recourir le maréchal de Saxe à la formation des milices; nous en
eûmes cent dix bataillons, et le maréchal de Saxe sut en tirer un grand parti, en choisissant parmi eux des grena-
(Fusilier sous Louis XV.)
diers provinciaux dont la discipline et le courage servirent de modèle à toute l'armée.
C'est pendant la guerre de 1741 que le prince Dessau , qui s'était occupé constamment des perfeclionnemens à introiluire dans l'arme de l'infanterie, fit adopter les baguettes de fer, qui rendent le feu plus prompt, et le pas mesuré, qui accélère les manœuvres et y met de l'ensemble. Il fit aussi adopter la formntion sur trois rangs , qui était une suite nécessaire de l'emploi du fusil, et qu'on eût dû prendre beaucoup plus tôt. La France et l'Europe ne tardèrent pas à profiter de ces découvertes , qui eurent une grande influence sur la tactique.