DANS L'ITALIE MÉRIDIONALE
Pâques est, dans les pays catholiques, le signal de la fin du long jeûne du carême; et pour celte raison et pour quelques autres motifs dont je parlerai plus bas. celte époque est considérée comme un temps de réjouissances. Les tristes solennités de la semaine sainte, pendant laquelle on renchérit encore sur l'austérité du carême donnent aux fêles de Pâques le charme du plus piquant contraste.
Je n'essaierai pas de décrire toutes les solennités de la semaine sainte , qui sont célébrées à Rome avec une magnificence qu'on ne retrouve nulle part; et je n'ai ni la prétention de dire comment les classes élevées célèbrent ces fêtes, ni celle de marquer les légères différences qu'on peut observer dans les différentes parties de l'Italie : mes souvenirs actuels portent spécialement sur le royaume de Naples, et se rapportent au peuple, qui, strict observateur des jeûnes de l'église, célèbre ses fêtes avec un zèle qu'on ne retrouve pas dans les hautes classes, dont le catholicisme est généralement moins sévère et moins régulier.
Depuis l'heure de midi , du jeudi de la semaine sainte , il n'est permis à aucune voilure de traverser la ville. Tout le monde , depuis le roi jusqu'à l'homme du peuple, doit marcher à pied. Les soldats en patrouille, les sentinelles à leur poste, doivent porter l'arme renversée. Les cloches se taisent, les marchés sont déserts, les boutiques sont fermées, le silence règne dans la ville, où tout porte, en un mot, les marques de la pénitence et de l'humilité. Le dimanche est à Naples le plus bruyant des jours; mais le jeudi et le vendredi saints, cette populeuse cité est aussi tranquille que l'est une ville de l'Ecosse le jour du sabbat. Dans toutes les villes du royaume, aussi bien que dans la capitale, quelques-unes des principales églises offrent le plus triste spectacle. La lumière du jour est sévèrement exclue, et dans le coin le plus sombre de l'église on place un sépulcre dans lequel est l'image de Jésus-Chris! mort. Les murs qui entourent le sépulcre sont tendus de noir, et quelques gros cierges jettent une lumière lugubre sur le cadavre , tandis que le reste de l'église est plongé dans une demi-obscurité, qu'accroil encore la fnniee
bleuâtre de J'encensqni brûle sans cesse. Une musique
délicieuse se fait seule entendre , cl le Statut! muta des Cimarosa, des Pergolèsè et des Paosiclla porte dans l'aine
une religieuse émotion, à laquelle ne peuvent échapper même les êtres les moins heureusement doués du sens musical.
Les églises sont ouvertes l'après-midi du jeudi saint , et sont visitées jusqu'à une heure assez avancée du soir par des personnes de tout rang, mêlées sans distinclion cl marchant toutes à pied; commémoration religieuse de l'égalité prêchée par Jésus-Christ. La cour, la noblesse, la bourgeoisie, le peuple; en un mot, toute la population napolitaine est vêtue de noir, tandis que les paysans, qui alors affluent à Rome, portent leurs plus beaux habits. La strada Toledo, la principale rue de Naples, ordinairement si bruyante, et où semble se tenir une foire perpétuelle, présente pendant ces joins de deuil un aspect totalement différent. Pas une seule roue ne laboure son pavé de lave, pas un seul éclat de rire ne la fait retentir, el à peine y entend-on prononcer quelques mots. Tout est muet , et Naples semblerait une ville condamnée au silence par quelque enchanieur , si de temps à autre on n'entendait sortir des églises une suave harmonie. A la chute du jour le roi el la cour sortent de l'église, et retournent au palais, précédés d'un corps de„musique qui les a accompagnés en venant.
Le jour suivant (le vendredi saint), les mêmes cérémonies continuent avec quelques changemens, et le samedi, à midi , les cloches sont mises en branle de nouveau. Les voitures recommencent à marcher, les boutiques sont ouvertes et les marchés se remplissent. Naples redevient aussi bruyante que de coutume, les vêtemens de deuil disparaissent , et de quelque côté qu'on se retourne, on est témoin de préparatifs pour les réjouissances de Pâques. Les marchands de comesiibles de toutes soi tes ne cessent de vendre; mais les boutiques des bouchers et des boulangers sont celles qui présentent les scènes les plus curieuses. Dans les premières, les agneaux, les jeunes chevreaux , les moutons et les quartiers de taureau couverts de fleurs , de clinquant et de dorures, sont étalés avec art, tandis que les boutiques des boulangers montrent aux regards des acheteurs d'énormes piles de pains d'une espèce particulière dont on ne fait usage que pendant ce temps. D'autres boutiques sont pleines d'œufs rouges appelés vulgairement œufs de Pâques , en usage dans toutes les contrées catholiques à cette époque de l'année : un voyageur anglais, qui ignorait la coutume de peindre les œufs , arrivant à Naples à cette époque de l'année, écrivit intrépidement dans son voyage , que « les poules de Naples pondaient des œufs rouges au lieu d'œufs blancs. » Singulière méprise , digne en tout point des elé gans touristes , qui voyagent uniquement pour obéir à la mode.
Les pains dont nous avons parlé plus haut , appelés cassatielli par les Napolitains, ont une forme particulière. C'est un rond, vide au milieu, et découpé de manière à représenter grossièrement la couronne d'épines de Christ j cette couronne est semée çà et là d'œufs avec leurs coquilles, et ces œufs cuisent au four en même temps que le pain. J'ignore absolument quelle est la préparation de ces cassai telli ; mais je puis assurer qu'ils sont exceliens et remarquablement blancs.
Il y a aussi un plat particulier, qu'on ne sert que dans cette saison, et que l'on prétend imiter encore la couronne d'épines dans sa forme; 11 se compose d'un certain nombre de cercles creux , de trois pouces de diamètre à peu près , formés d'une pâte épaisse et frits au feu ardent. Ces cercles symboliques sont appelés zeppoli. Si je ne me trompe , on commence à les servir le mercredi des Cendres, et on continue pendant toute la durée du carême, ce qui ne les empêche pas de reparaître avec toutes les friandises de Pâques. Presque toutes les choses qu'on mangea cette époque, depuis l'agneau pascal jusqu'au pain de ménage, ont un certain rapport avec les mysières du christianisme. Du reste, on peut remarquer la même chose à l'époque de tou
tes les grandes solennités religieuses, pour chacune des-' quelles les Italiens ont des mets particuliers et symboliques-
Les Napolitains ont conservé tous ces vieux usages, qui se sont graduellement éieinls dans les autres contrées de l'Europe, etc. Ils écrivent souvent sur la marge de leurs livres d'église les plaU ù'obbliga que l'on doit manger dans chaque saison; on peut donc dire qu'ils mangent à la fois religieusement et chronologiquement. Les classes les plus pauvres se conforment à ces usages autant qu'elles le peuvent, et souvent une pauvre famiile se prive une semaine entière d'une partie de sa nourriture pour avoir le plat assigné à la prochaine fête. Le peuple de la capitale, les lazzaroni napolitains, mangeurs de macaroni, et imprévoyans par excellence , font quelquefois de grands sacrifices dans ce but. On en a vu vendre leur seul habit pour acheter des zeppoli et des cassatielli le jour de Pâques.
Quoique Naples contienne une population de quatre cent mille âmes, on s'çionne qu'elle puisse dévorer les montagnes de provisions entassées sur ses places le samedi saint; unis la fêle du dimanche suffit ordinairement à les consommer, el la fête se continue con brio le lundi et le mardi suivans. Le lundi, la ville est excessivement bruyante ; les paysans des environs, hommes, femmes et enfans, y abondent dans des voilures de tout genre, où ils se font emporter avec la plus grande rapidité sur le pavé; et c'est ici le lieu de remarquer que ces courses dangereuses sont un des plus grands plaisirs des Italiens, qui, pendant ces jours, entrent en foule dans les cabarets, où ils boivent avec excès, bien qu'il soit très rare d'en voir d'ivres.
(Traduit du Penny Magazine.)