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GUYANE FRANÇAISE

L'ancienne France é./tn'tio.riaiV, la Guyane française, est celk de nos colonies 1 1 moins nuisible à la sanle des Européens. On n'y connait ni les lièvres jaunes qui font tant de ravages aux Antilles, ni les maladies endémiques du Sénégal el quoi qu'en aient dit presque tous les auteurs qui oui écrit sur recoin du Nouveau-Monde, les marécages (M 1rs sa vannes noyées n'exercent aucune mauvaise influence. EUes ne vicient pas l'air parles miasmes délétères qu'tlles e\b;dent , selon quelques voyageurs, car les eaux qui les forment ne sont ni stagnâmes, ni croupissantes; sur les cotes les marées les renouvellent sans cesse, el dans l'intérieur, les pluies abondantes augmentant leur volume, elles vont coulant île savannes en savannes.

La chaleur dans celle contrée est tiès supportable: elle est tempérée par les vents alises qui viennent du large, et puis, les rivières sinueuses et tortueuses qui l'arrosent cl la

coupent dans lous les sens, communiquent aux masses d'air environnâmes la fraîcheur de leurs eaux; c'est une remarque assez curieuse que j'ai faiie moi-même à plusieurs reprises; les jours où la chaleur était -excessive, l'eau de rivière était plus froide ; la cause de ce phénomène est facile à deviner.

Je ne veux pas dire , pour cela , qu'un Ions: séjour sous le ciel de Cayenne n'altère en rien la santé des Européens : la vie s'use plus vite partout où des sueurs abondantes et répétées diminuent la masse du sang; d'ailleurs il en est de nous comme des fleurs; un changement trop subit de climat rend plus prompte la décrépitude ; nos traits se plombent et se rident, nos yeux perdent de leur éclat et nos cheveux deviennent rares ; cependant en s'abslenant des excès de toutes sortes auxquels se livrent malheureusement les Européens récemment arrivés, on peut jouir d'une longue vie, non pas exemple de malaises et d'incommodités, mais au moins d'infirmités. On a eu dans la Guyane française quelques exemples de centenaires, entre autres Jacques des Sanis , l'ancien soldat de Louis XIV. J'y ai vu des personnes parvenues à un âge très avancé, et dont la santé eut, même en France, paru peu ordinaire.

D'où sont donc sortis les bruits qui ont circulé dans l'Europe entière, et qui ont fait de ce pays le foyer d'infection du Nouveau-Monde ? Pourquoi, par les succès et la prospérité des deux Guyanes voisines, les Français n'onl-ils pas encore fait justice des fausses préventions qu'on avait répandues parmi eux? C'est chose facile à dire, mais il faut chercher la cause du mal en remontant à sa source.

En -1765, le ministère jeta les yeux sur la Guyane française, tant de fois, hélas ! bouleversée, et où plusieurs entreprises particulières avaient déjà échoué, faute de capitaux et de prévoyance; il crut qu'il serait profitable à l'élatd'en faire un pays tributaire de la France , et d'y jeter une population libre qui pourrait se défendre elle-mèmi et résister aux attaques étrangères. De vils charlatans que l'appât de l'or excitait, s'insinuèrent auprès des ministres trop crédules, captivèrent leur esprit, gagnèrent leur confiance, et parvinrent à se faire nommer les agens de cetie colonisation. Ils réunirent en peu de temps tieize mille malheureux qu'on avait séduits par tout ce que peuvent suggérer la ruse et la pauvreté , et api es une traversée longue et pénible, ils furent débarqués sur une plage déserte , rendue impraticable par les pluies qui tombaient par lorrens depuis pl'usieurs mois, et sur laquelle rien n'avait été préparé pour les recevoir. On construisit à la hâte un grand carbet , couvert de feuilles , et on les y entassa pêlemêle, avec les provisions salées qui leur étaient destinées. L'inaction que leur imposa l'inondation des terres produisit le découragement ; l'humidité dont ils ne pouvaient se garantir sur ces côtes submeigées, jointe aux privations auxquelles ils étaient assujettis, fit naître chez eux d'affreuses maladies, exerça un effroyable ravage, et plus tard, ils eurent à ressentir toutes les horreurs de la famine. Quand vint l'été , #de treize mille ils étaient réduits à quinze cents , et tous dans un état de souffrance tel qu'il y avait peu à espérer des travaux qu'on leur destinait. Ces malheureux dont toutes les pensées étaient pour cette belle France qu'ils brûlaient de revoir, furent par ordre de l'intendant Chanvalas distribués dans les terrains bas où devaient s'étendre leurs cultures. Quelques mois s'écoulèrent en défrichemens. La saison des pluies arriva, l'eau descendit par torrens des montagnes voisines; ils moururent tous victimes des inondations... horrible souvenir!., forte leçon pour les ministres . que le charlatanisme diplomatique entraîne souvent à de graves erreurs : il fallait une justification pour les chefs de la colonisation, et tout fut rejeté sur l'insalubrité du pays; il était de l'intérêt des ministres désabusés de propager celte erreur; l'ignorance mit à profit ces bruits qu'avait répandus la mauvaise foi et dont la pauvre Guyane s'est toujours ressentie.

Une nouvelle entreprise échoua encore en 4782. On

avait arraché de la France des gens presque tous sans asile et sans pain, parl'tspoir d'une grande amélioiation de leur sort; pendant la traversée, on leur avait fait voir le pays dans 1. quel ils allaient s'établir, à travers le prisme de » 'il — lusion, ils s'étaient fait de Cayenne un nouvel Eden ; aussitôt après l'arrivée, leur déception avait été grande : rien encore n'avait été préparé pour les recevoir, et par suite du découragement, l'entreprise n'avait eu aucun bon résultat.

On sait que c'est encore à Cayenne que furent, quelques années plus tard, exilés tant d'illustres victimes de. la tyrannie directoriale. A Sinamary, sur le rivage , on voit des arbres plantes par les déportés, ainsi que quelques restes de caibets; on aime à rêver poureux le bonheur en dédommagement des maux qu'ils ont éprouvés dans celte vie , et cette idée fait du bien , après le serrement de cœur qu'on a ressenti en parcourant ces lieux qui rappellent de si tristes souvenirs , et sur lesquels on voit épars quelques débris de crânes et des os fracturés.

Non seulement la -mort des colons qu'avaient causée les fautes des chefs, fut rejeiée sur la colonie, mais nos géographes, qui adoptèrent cette erreur, la répandirent dans leurs écrits. Plusieurs géographies modernes, presque toutes fruits d'une longue compilation, servent encore à inculquer ce faux jugement chez les niasses ; Cayenne est réputée la plus malsaine de nos colonies, et quand un jeune homme y fait son premier voyage, sa mère ne dort pas qu'elle n'ait de ses nouvelles. On entend assez communément, dans les ports de mer surtout , des familles se plaindre d'y avoir perdu quelques païens; mais nous ne sommes pas immortels; ces hommes morts là bas seraient peut-être morts en France à la même époque aussi bien que dans tout autre lieu de la zone torride ; peut-être aussi ont-ils été emportés victimes d'excès de tous genres. Voilà ce qui résulte de mes études faites sur les lieux, de l'entraînement des i uropéens (des jeunes gens surtout) vers ces excès qui doivent les conduire au tombeau, et qui dans les premiers jours leur ont cependant inspiré une aversion indicible.

Ces premiers jours de l'arrivée sont beaux , et variés par les distractions de toute espèce qu'offrent des lieux tout à-fait inconnus et une nature grandiose... mais bientôt on s'habitue à lotîtes ces choses que l'on voit sans cesse, et qui sont toujours les mêmes... le jeune homme surtout, qui en France courait de plaisirs en plaisirs, comme l'oiseau de branche en branche , devient sombre , rêveur , et, malgré tous les prestiges dont les habilans du pays, avides de cette liaison nouvelle, cherchent à l'entourer, il a le cœur gros , l'ame serrée au souvenir de toutes ses jouissances perdues.. C'est qu'à la Guyane plus de ces distractions variées qu'offre, dans les villes de la métropole, l'éternelle révolution des beaux-atts, des lettres et de l'Industrie; plus de ces grandes réunions de France , où l'observateur trouve un vaste champ d'études; plis de belles prairies éloilées; plus de champs dorés; plus de neige; plus de glace! il ne voit qu'une nature stagnante, si je puis m'exprimer ainsi, une verdure uniforme et éternelle.

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