CÉRÉMONIE DU LAVEMENT DES PIEDS
L'un des correspondais d'un des journaux politiques de Paris lui adressait, il y a quelques temps, la lettre que l'on va lire sur la cérémonie du lavement des pieds à Vienne, cérémonie que nous avons vu se renouveler pendant quinze ans au château des Tuileries , et qui rappelle d'une manière si touchante ces divins enseignemens de eharité et d'humilité par lesquels le fils de Marie a changé la faee du monde.
« Je viens d'assister à une cérémonie assez curieuse qui a lieu tous les ans le jeudi saint ; c'est la cérémonie du lavement des pieds, instituée en mémoire de la cène. Vingtquatre vieillards pauvres, douze hommes et douze femmes, sont choisis et désignés long-temps à l'avance; quoi qu'il en soit , et bien que cette cérémonie ait perdu en partie le caractère religieux qui l'a fait instituer dans l'origine , elle n'en demeure pas moins ntie œuvre bonne et utile, et mérite d'être conservée.
i>- « C'est ordinairement l'empereur et l'impératrice en personne qui servent à table les vingt-quatre convives , et leur lavent les pieds à l'imitation de Jésus- Christ qui , après la cène, lava les pieds des douze apôtres ; aussi cette cérémonie se fait-elle avec beaucoup d'éclat et de pompe. Malheureusement cette fois l'empereur était malade et ne put y prendre part ; son frère, l'archiduc François, fut désigné par lui pour le remplacer , et comme l'impératrice ne pouvait paraître sans l'empereur , la table des douze femmes fut supprimée.
« A onze heures du malin ; je me rendis au palais impérial , et je pénétrai à travers plusieurs salons encombrés de gardes et d'officiers jusqu'à la grande salle de bal où j'aperçus les apprêts de la cérémonie. Cette salle forme un immense carré entouré de gradins en amphithéâtre qui , à cause du deuil que porte la cour, étaient décorés en noir ; le plafond, qui a bien 50 ou 60 pieds d'élévation, est soutenu par 24 belles colonnes de marbre jaune; elles se détachaient d'une façon singulière dans la demi-obscurité qui régnait , les fenêtres ne laissant arriver qu'un jour insuffisant dans ce vaste salon dont l'apparence lugubre était encore augmentée par des tentures noires et la triste uniformité du costume des spectateurs qui tous étaient en deuil.
o A droite de la porte d'entrée s'élevait une estrade recouverte d'un tapis noir; elle supportait la table étroite et longue sur laquelle étaient rangés les douze couverts ; des fleurs et des branches de verdure jonchaient la nappe et décoraient les verres et les petites cruches à bière de faïence verte, qui se trouvaient devant chaque couvert. L'intervalle resté libre au milieu du salon était occupée par une foule d'officiers supérieurs de toutes armes et par la garde allemande et hongroise.
• Bientôt les douze vieillards firent leur entrée, marchant à la file l'un de l'autre, le plus âgé en tête; chacun d'eux était escorté et soutenu par sa femme et ses enfans ou ses plus proches parens; ils se dirigèrent vers l'estrade, montèrent non Bans quelque difficulté les deux ou trois marches qui y conduisaient , et se mirent à table. Le plus âgé det convives avait 102 ans, le plus jeune 82, et ils formaient a eux douze un total de 4,041 années. Ils étaient
(i) Voyez page 83, première innée.
tous habillés de même; leur costume, qui leur avait été fourni par l'empereur, se composait d'une espèce de soutane noire , d'une culotte et de bas de laine de même couleur, d'une grande pèlerine blanche qui leur couvrait les épaules et retombait jusqu'à la moitié du dos, et enfin d'un chapeau à larges bords pareil à ceux de nos paysans tourangeaux. Leur barbe blanche, qu'ils avaient laissé croître par ordre depuis une quinzaine de jours , les rendait passablement hideux en augmentant encore la laideur qui malheureusement est presque inséparable d'une vieillesse avancée.
« C'était vraiment un spectacle étrange que de voir ces douze vieillards à cheveux blancs , au visage rendu impassible par la vieillesse , qui regardaient d'un œil hébété plutôt que curieux tout ce luxe impérial qu'ils voyaient pour la première fois; qui recevaient, assis et le chapeau sur la tête, sans presque les comprendre, les honneurs que leur rendaient des princes et des généraux debout et découverts devant eux. Ils avaient été transportés d'un seul coup , sans transition , de la misère au sein des jouissances et du luxe; hier ils tendaient la main, aujourd'hui ils avaient un empereur pour maitre-d'hôtel et pour valet de chambre: c'était passer d'une obscurité complète à la plus éclatante lumière : aussi leurs nerfs usés n'avaient pu soutenir ce changement si subit, et ils étaient là chancelans , étourdis et comme insensibles. Quelles singulières idées ont dû éclore dans ces douze vieilles têtes , si toutefois elles avaient conservé intacte en cet instant la faculté de penser !
« Tout à coup la foule des officiers qui remplissaient le milieu du salon s'agita , toutes les têtes se tournèrent vers la porte d'entrée , l'huissier venait de frapper le parquet de sa canne noire pour annoncer l'approche de l'archiduc François. Il entra précédé des pages de l'empereur, et entouré de ses aides-de-camp; son oncle l'archiduc Louis l'accompagnait.
a L'archiduc François parait âgé d'une trentaine d'an nées; son extérieur n'a rien de remarquable; il est petit et maigre ; sa figure , sans être régulièrement belle , est gaie et ouverte ; il paraissait d'abord as^ez mal à son aise, mais il ne tarda pas à surmonter l'embarras momentané qu'il éprouvait , et s'acquitta avec assez de grâce et d'amabilité de cette fatigante et ennuyeuse corvée. Son oncle, au contraire, était sombre, sérieux, ennuyé, et sembla ne l'aider qu'avec répugnance pendant toute la cérémonie.
«Les deux princes n'avaient pas pris en cette occasion le costume de deuil ordinaire des archiducs d'Autriche, costume déjà antique, et dans lequel on remarquait jadis une barbe en drap noir,qui cachait une partie du visage et retombaitsur la poitrine. Ils portaient un habit noir à la française, la culotte et les bas de soie de même couleur; leurs manchettes de dentelle, au lieu d'entourer le poignet, étaient attachées sur le parement même de l'habit , comme celle des pages ; ils n'avaient d'autre décoration que l'ordre du Saint- Esprit.
« Ils traversèrent le salon en saluant légèrement de la tête à droite et à gauche les groupes d'officiers, et montèrent sur l'estrade. Aussitôt douze pages apportèrent sur des plateaux en bois le premier service , que les archiducs placèrent devant les convives; à peine le dernier plat fut-il déposé sur la table, que douze gardes s'avancèrent, et reçurent des mains des deux princes les mets encore intacts, qu'ils enlevèrent. Le second et le troisième seniee , ainsi que le dessert , Turent servis et desservis de la même manière et dans nn instant. Bien entendu que chaque vieillard emporta, en s'en allant, les quinze plais, fort appoiissans, ma foi, qui composaient son diner, la vaisselle comprise, (lui, du reste, était en faïence.
«Ce simulacre de diner terminé , la table fut enlevée, et un assez nombreux clergé envahit le salon, précédé de la croix, et entouré de piges portant des cierges allumés. Le»
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prêtres s'approchèrent de l'estrade, et entonnèrent des chants d'église, pendant lesquels on mit à nu une des jambes de chacun des douze représentans des apôtres; puis l'archiduc François, muni d'une ample serviette, s'agenouilla devant le plus âgé des vieillards , et un prêtre , qui tenait d'une main une cuvette et de l'autre un pot à l'eau en vermeil, versa quelques gouttes d'eau sur le pied du patient ; le prince l'essuya , et passa au second , puis au troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier.
« Cela fait, on' présenta à l'archiduc douze petites bourses blanches qui contenaient chacune trente pièces de menue monnaie ; ils les distribua aux douze vieillards. C'était le dernier épisode de cette cérémonie. La canne de l'huissier retentit de nouveau sur le parquet pour annoncer le départ des archiducs, qui se retirèrent accompagnés des officiers et de la plus grande partie des spectateurs. 1 « Les douze vieillards se disposèrent aussi à quitter le pa lais impérial ; ils furent escortés jusqu'aux portes par un nombre égal de gardes allemands , qui les prirent charitablement sous le bras pour les aider à marcher. Ils partirent, et, de tant de grandeur, il ne leur resta qu'un souvenir, l'expectative d'un bon dîner, et l'obligation de récommencer le lendemain leur vie de mendians. »
INFANTERIE
( Septième article.) (i)
Sans doute il n'est aucun de nos lecteurs, même des plus jeunes, qui n'ait appris par les livres ou les récits des contemporains de la révolution, quel enthousiasme animait les soldats improvisés de la république. Hors d'état, la plupart, déjuger la grande question de la révolution française, et d'apprécier le plus ou moins de convenance de telle forme de gouvernement, mal instruits, non seulement de la situation des peuples voisins, mais encore de celle de leur propre pays , leur but principal était la défense du territoire, et ce sentiment politique n'excluait pas une sainte horreur pour le régime de dénonciations, d'assassinats politiques et de confiscations qui dépeuplait et ruinait alors la France à l'intérieur.
Tous les anciens officiers avaient émigré ou avaient été renvoyés ; ils étaient remplacés par les sous-officiers et par une foule déjeunes gens qui suppléèrent par l'intelligence et le courage au défaut d'expérience. On sait que, dans les premiers momens, les troupes de la république se ressentirent de ce défaut d'habitude de la guerre et de cet état incomplet d'organisation. Plus d'une défaite partielle , plus d'une inexplicable panique vinrent bouleverser les armées françaises et répandirent l'épouvante dans tout le pays. Mais après ce malheureux apprentissage, ce ne fut, pour ainsi dire , qu'une suite de victoires et de faits d'armes hé ïoïques. Parmi les causes qui inspirent le plus de résolution à la masse de la population , il faut consigner cette maladroite proclamation du duc de Brunswick , général en chef des troupes autrichiennes et prussiennes , proclamation vainement improuvée par le malheureux Louis XVI, et dans laquelle étaient ces imprudentes menaces :
« Tous les Français seront individuellement responsables s'ils ne s'opposent pas aux attentats des révolutionnaires contre le roi et sa famille ; toutes les autorités constituées €t tous les citoyens seront punis de mort; toutes les villes et villages seront frappés d'exécution militaire et de pillage en cas de résistance et de désordre. »
Les chefs du parti révolutionnaire mirent à profit l'irritation que produisit à Paris et dans les provinces cet incroyable manifeste. Les princes de la maison de Bourbon adressèrent peu de temps après une tout autre déclaration au peuple, mais il n'était plus temps. Le duc de Bruns-
(i) Y oyez page 355. i
wick avait compromis la cause de la monarchie; l'appel aux armes était le prélude du régime de la terreur.
La nécessité fit adopter alors une nouvelle manière de combattre. Comme, dans le premier moment, l'instruction n'était pas assez générale pour qu'on pût , sans danger faire de grandes manœuvres devant l'ennemi, on se couvrit de nuées de tirailleurs qui permettaient aux masses de se former et de se mouvoir. Ce genre de combat, dans lequel l'intelligence individuelle peut se développer, convenait à notre nation , et nous en retirâmes de grands avantages.
Le ministre Servan fut un de ceux qui secondèrent le plus l'impulsion guerrière donnée à la nation. Pendant son court ministère les bataillons de volontaires se formèrent de toutes parts, et neuf armées promplement organisées, présentèrent aux 'puissances étrangères deux cent vingt mille combattans. Ces forces s'accrarent avec tant de rapidité qu'à la fin de décembre 1795 la république avait, d'après des états certains , six cent quatre-vingt-dix mille hommes sous les armes , et un effectif de huit cent soixante-et-onze mille hommes, et qu'en 1794 ce nombre s'éleva à sept cent trente-deux mille hommes présens, parmi lesquels quatre-vingt-seize mille cinq cents de cavalerie ; l'effectif était alors d'un million vingt-six mille neuf cent cinquante hommes. Ces forces étaient réparties en quatorze armées.
L'infanterie se composait alors de régimens de ligne , de bataillons de volontaires , de compagnies franches , et il y avait des légions formées de plusieurs armes.
Le désordre était partout; il était urgent de régulariser l'organisation de l'armée et le service de chacun des corps; un décret du mois de janvier 1794 ordonna l'embrigadement des troupes, c'est-à-dire la fusion d'un bataillon de ligne dans deux bataillons de volontaires ; et au 15 nivôse an vu, la république qui occupait à la fois les Etats romains, l'Helvélie, l'Italie, la Hollande, et dont les frontières étaient portées jusqu'au Rhin, avait cent dix demi-brigades d'infanterie de ligne , trente d'infanterie légère , deux bataillons de pontonniers et quatre de sapeurs , auxquels se joignaient vingt-cinq régimens de grosse cavalerie, vingt de dragons, vingt-cinq de chasseurs, douze de hussards , huit d'artillerie à pied et huit d'artillerie à cheval.
Un mélange heureux des différentes armes se trouvait aussi dans la formation des divisions , composées d'infanterie de ligne , d'infanterie légère , de cavalerie et d'artillerie ; elles avaient dans leur isolement tous les moyens de vaincre et de profiter, et pouvaient former, sans qu'on y apportât aucun changement, d'excellentes avant-gardes et de formidables arrière-gardes.
La force des compagnies et leur nombre par bataillon ont, comme le savent nos lecteurs, éprouvé en France des variations infinies; dans les anciennes ordonnances déformation, on voit des compagnies formée de vingt-cinq , trente, trente-cinq, quarante et jusqu'à deux cents hommes (1).
Le nombre des officiers, sous-officiers et caporaux attachés à une compagnie a varié comme celui des soldats. En 1784, il y avait par compagnie un capitaine en premier, un Capitaine en second , quatre lieutenans et sous-Heutenans , et même un sous- lieutenant de remplacement. Ce nombre d'officiers outrepassait évidemment les besoins réels du commandement.
En 1791, les compagnies étaient de cinquante hommes, avec deux sergens et quatre caporaux; les bataillons avaient neuf compagnies, et les régimens deux bataillons. Ce cadre de 1791 était beaucoup trop resserré pour suffire à l'instruction et à la surveillance du nombre d'hommes qu'il fallait y ajouter en temps de guerre. En 1795, les compagnies furent de quatre-vingts hommes avec trois sergens et six caporaux'; les bataillons avaient neuf compagnies, et les demibrigades trois bataillons. , .,
(r) Voyezpage 356.
L'année 1791 avait vu paraître un nouveau règlement sur les manœuvres de l'infanterie. Les anciennes troupes de ligneeurent beaucoup de peine à oublier leurs anciennes ha-
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(Fusilier de 1789.)
bitudes et à se familiariser avec les changemens qu'on venait d'introduire ; mais les bataillons de volontaires se formèrent en très peu de temps , et leur incorporation dans les régimens de ligne changea la face de l'armée. Les anciens soldats furent entraînés par un noble sentiment de rivalité, et se firent promptement aux nouvelles manœuvres.