LA VALACHIE. - BUKAREST. — LES BOYARDS
La Valachie , cette riche contrée que l'habileté russe a presque enlevée à la Turquie, mérite, par son importance politique et par l'influence qu'y exerce l'esprit français, d'attirer l'attention de nos lecteurs.
Les principales villes de la Valachie sont Bukarest , Craïova et Turgovitz, qui était autrefois la capitale et la résidence desVoïvodes. Il y a un peu plus d'un siècle que le prince Bessaraba transporta le siège du gouvernement à Bukarest, qui, dès-lors, devint la capitale. Cette ville, arrosée par la rivière Dumbowitza, est située dans un fond, ce qui en rend les rues très sales et l'air qu'on y respire très malsain. Elles étaient, il y a peu de temps, recouvertes de grands madriers placés transversalement , et on les désignait alors sous le nom de ponts, qu'elles ont conservé, quoique les principales d'entre elles soient maintenant pavées de fragmens de roches que l'on fait venir des montagnes.
Les maisons de la ville proprement dite n'ont ordinairement qu'un étage , et leurs murs de briques ont un mètre d'épaisseur. Ce genre de construction est nécessité par la crainte continuelle où l'on est des trembîemens de terre , dont la fréquence et l'intensité ont été quelquefois fatales à ceux qui négligeaient ces précautions. On se sert généralement de petites lattes de sapin pour couvrir les maisons ; cependant quelques-unes d'entre elles sont couvertes en tuiles ou même de plaques en fer étamé.
Les nombreux faubourgs qui entourent la ville sont de véritables villages, dont ils offrent l'apparence par leur construction.
Aucun monument national ou historique ne se voit à Bukarest. Les traces d'une chaussée construite par les Romains, appelée voie Trajanne, qui conduisait du Danube en Transylvanie , et la chapelle construite à la Courté-d'Argis par Rado Negro , sont les seuls monumens qui rappellent quelques évènemens dont la Valachie fut le théâtre.
Par un beau jour, le panorama de Bukarest est d'un effet puissant, et produit sur les Européens une impression profonde, qui réveille en eux les souvenirs de féerie qu'ils ont de l'orient; leurs yeux sont éblouis de l'éclat que jettent ses deux cents églises surmontées de leurs dômes métalliques; les contes des Mille et une nuits se retracent à leur mémoire ; ils ne respirent plus qu'un air parfumé de sandal et d'aloës; ils s'avancent vers la ville enchantée, où bientôt la plus désolante des réalités remplace leurs illusions poétiques.
La population de Bukarest ne s'élève pas à plus de quatre-vingt-dix mille habitans, en partie grecs, arméniens et juifs, dont la variété des costumes présente un coup d'œil assez pittoresque.
Les nobles, connus sous le nom de boïards, jouissent de revenus assez considérables provenant de leurs propriétés, et ont leurs maisons situées au milieu d'une vaste cour, autour de laquelle existe un petit village habité par les domestiques et les esclaves remplissant les différentes fonctions de cuisiniers, boulangers, cochers, palefreniers. L'extérieur et l'intérieur de ces maisons sont blanchis à la chaux, et l'ameublement des appartenons est en partie dans le goût oriental, en partie composé de meubles européens. Le costume national des boïards ne diffère pas de celui des Turcs aisés de Constantinople; seulement ils remplacent le turban par un énorme bonnet de forme presque sphérique, en fourrure d'Astrecftn, cl qu'ils nomment calpacTffl. Ils laissent croître leur barbe de grandeur naturelle, et en ont un soin extrême. Quelques-uns se font mer la tète par mesure de propreté. Les jeunes gens des deux sc.vs ont adopté le costume européen • <)<■•-, tailleurs nlJe-
mands et français habillent les hommes, et les femmes ont recours aux talens d'une modiste française , qui s'est établie récemment à Bukarest. D'autres boïards ont jugé plus convenable de n'abandonner qu'en partie leur habillement ; aussi n'est-il pas rare d'en voir qui, sous leur robe, portent nos pantalons et notre chaussure; mais dans ce caslà, ils rasent leur barbe, et se coiffent d'une casquette. Cet ensemble présente un aspect ridicule et même grotesque auprès du costume oriental, qui est plein de dignité.
La plupart des chefs des grandes familles font partie de l'administration du pays, et les loisirs que leur laisse leur emploi, ils les consacrent à la méditation et à la conversation. Ils ne sortent jamais à pied, et ont plusieurs équipages, soit pour faire leurs visites, soit pour jouir de la promenade , qui a lieu dans une des principales rues de la ville, et que l'on pousse .quelquefois à une certaine distance hors des barrières.
Il y a à Bukarest plus de trois mille voitures particulières et deux cents voitures publiques.
-ï" Les Boïards qui ont conservé les anciennes habitudes, se couchent toujours après leurs repas , c'est-à-dire deux fois par jour ; ils se lèvent à neuf heures, et se rendent immédiatement à leur poste , d'où il reviennent sur les deux heures pour se mettre à table. L'après-dîner est consacré au sommeil , et la soirée et une partie de la nuit au jeu. Entre leurs repas , ils font un fréquent usage du café qu'on leur sert tout sucré avec le marc; ils le fonc tonjours précéder d'une cuillerée de confiture et d'un verre d'eau , et suivre de la pipe qu'ils ne quittent presque jamais. Cette cérémonie se renouvelle pour chaque étranger qui visite le maître de la maison.
Leur table est servie avec une profusion extraordinaire , et une partie des mets est arrangée à l'européenne , tandis que l'autre, qui l'est à la mode turque, inspire du dégoût et même de la répugnance aux étrangers. De plus, la saleté avec laquelle le chef, qui est ordinairement un Grec, et surtout ses aides qui sont esclaves, procèdent à leurs préparations ordinaires est très propre à les maintenir dans leurs dispositions.
Après le repas, les boïards ont l'habitude de se savonner la barbe sans quitter leur place ; d'une main un domestique leur tient un bassin sous le menton, tandis que de l'autre il leur verse de l'eau avec une aiguière.
A l'exception de quelques jeunes gens qui ont étudié en Europe , les Boïards ont peu d'instruction , malgré les dispositions naturelles qu'ils montrent pour toute espèce d'études. Ils s'adonnent à l'étude des langues , et particulièrement à celle du grec moderne, qui était la langue de la cour au temps où le sultan plaçait un Grec du Fanar à la tête de l'administration du pays. Ils parlent cette langue plus purement que la plupart des peuples qui habitent la Grèce, et dont les dialectes n'ont presque plus de rapport avec la langue de Démosthènes.
Le français est maintenant très répandu parmi eux, et c'est la langue dont on se sert habituellement dans la bonne société. Ils en parlent souvent plusieurs autres encore , avec une extrême facilité , ce qui peut s'expliquer par la faculté de rendre toute espèce de sons que leur donne la multiplicité des lettres de leur alphabet qui contient six consonnes et deux voyelles de plus que le nôtre.
Ils rachètent leur manque d'instruction par les manières affables que leur donne la fréquentation du inonde, et surtout par une facilité d'élocution fort remarquable. L'action oratoire qui accompagne leur discours est toujours parfaitement appropriée au sujet qu'ils traitent, et ils savent peindre sur leur visage le sentiment qu'ils croient propre à exciter les Bympatmes des auditeurs. Malheureusement avec l'art de persuader , ils ont conservé des Grecs de Constantinople le goûl de l'intrigue; aussi les relations qu'ont entre elles les grandes familles rivales sont toujours empreintes de ce caractère politique et astucieux qui «listiitj gotj leurs anciens maitres.
Plusieurs troupes de comédiens ambulans ont tenté de se fiser à Bukarest, mais le succès qu'ils ne devaient qu'à la nouveauté a toujours été de courte durée pour eux. Outre les bals particuliers qui pendant l'hiver sont assez fréquens, deux autres bals sont ouverts au public chaque
semaine.
Le nom de l'un d'eux appelé bal noble , indique le genre de personnes qui le composent, tandis que toutes les classes de la société peuvent pénétrer dans l'autre sons le masque. La danse nationale (espèce de ronde) y a été remplacée par une danse polonaise appelée Mazurka qui elle-même a bientôt fait place à nos quadrilles , à nos galops et à nos valses. Du...